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M A V I E C H E Z L E S M O R T S
Serge Brussolo - 1996
Omnibus - 120 pages Hymne à la tolérance
David, douze ans, est un adolescent américain qui vit avec sa mère Joyce. Celle-ci, la trentaine, souhaite une vie
plus stable pour son fils. Elle a en effet connu une période "baba cool" avec deux hommes, Kurt et Carlson, sur les
plages de Californie. La débauche sexuelle maternelle de cette période a ainsi laissé le jeune David ignorant quant à l'identité
réelle de son père parmi les deux amants...
Joyce et David décident de s'installer dans une réserve de morts où un poste d'intendante est vacant. En effet, un processus fantastique, mis au point quelques années auparavant, permet de réanimer les morts. Sur demande de la famille et en fonction de leur état, les revenants ont donc peu à peu investi les cités. Une commission est par ailleurs chargée de valider régulièrement leur apparence physique afin qu'elle reste agréable pour les vivants. Finalement, seul leur comportement permet de les identifier vraiment. Ainsi, le mort ressuscité ne ressent pas la douleur, la faim, la soif, le manque de sommeil, la jalousie, la méchanceté, ... Il a désormais l'éternité devant lui et erre souvent un peu naïvement dans les rues, sur les routes, en arborant un sourire continuel. De moins en moins acceptés par le commun des mortels, les revenants vont finir par subir des discriminations jusqu'à être parqués et isolés dans des prisons dorés. David, en proie à la solitude, va lier une certaine amitié avec ces personnages dénués de toute agressivité. Il découvrira leur mode de vie et leur offrira également quelques services. Mais le gouvernement a bel et bien décidé de poursuivre le programme visant à éradiquer en totalité cette étrange population. La référence aux grandes ségrégations de l'histoire est claire dans cette fable. En effet, comment ne pas penser à l'Apartheid ou à la Shoah lorsque les victimes sont poussées une à une dans des fosses ? Le revenant symbolise le persécuté. Totalement inoffensif, sa seule différence agace et dérange. Serge Brussolo est peut-être l'auteur contemporain français le plus imaginatif. Ecrivain prolifique depuis plusieurs décennies, il maîtrise parfaitement l'art de la fiction et sait exploiter des idées totalement déjantées et folles. Boudé par certains critiques, éditeurs ou puristes, son nom figure rarement sur les listes des nominés aux prix littéraires. Il en a pourtant déjà eu (prix RTL-Lire en 1995, prix Paul Féval en 2004 décerné par la Société des Gens de Lettres) et tout un public loue son génie. Alors, Brussolo on le déteste ou on le vénère. Pour moi, c'est le deuxième verbe qui sied le mieux. Brussolo est un très grand auteur dont l'uvre se situe bien loin des récits plats et narcissiques qui encombrent les étals des libraires à chaque rentrée littéraire. Enfin, louons le professionnalisme des Editions Omnibus qui ont publié deux recueils consacrés à l'auteur. Cet éditeur propose de beaux objets agréablement manufacturés et fait depuis de nombreuses années un superbe travail d'anthologie littéraire. Merci à eux ! [Critique publiée le 12/02/12]
L E M A I T R E D E S I L L U S I O N S Donna Tartt - 1992 France Loisirs - 706 pages Le destin terrifiant d'un groupe d'étudiants
Ce pavé nous plonge dans l'univers troublant d'un campus universitaire américain.
Le narrateur, Richard, vingt-huit ans et originaire de Californie, nous raconte son arrivée dans la petite ville de Hampden en Nouvelle-Angleterre. Cette région du Vermont abrite une université fondée en 1895. C'est pour y suivre des études littéraires que le jeune homme décide de s'y inscrire ; et plus précisément de grec ancien. Curieusement, le professeur qui enseigne cette discipline, Julian Morrow, n'accepte qu'un nombre très limité d'étudiants. Ses méthodes sont d'ailleurs remises en cause par bon nombre de ses collègues de l'établissement. Richard persiste et devient le sixième élément de cette classe très spéciale. Le contenu des premiers cours le fascine : C'était un causeur merveilleux, magique, et j'aimerais pouvoir mieux rendre compte de ce qu'il disait, mais un intellect médiocre est incapable de restituer le discours d'un intellect supérieur - surtout après tant d'années - sans l'appauvrir considérablement. La discussion ce jour là traita de la perte de soi, des quatre démences divines de Platon, des folies de toutes sortes ; il a commencé à parler de ce qu'il appelait le fardeau du soi, et avant tout de pourquoi les gens veulent d'abord échapper au soi. Le narrateur rentre alors dans un club très fermé auprès de ses nouveaux amis : Francis, un homosexuel issu d'une très riche famille de Boston ; Henry, une génie linguistique plongé en permanence dans ses ouvrages de langues anciennes ; Charles et Camilla, des jumeaux aux murs amoureuses très complexes ; et enfin Bunny, un jeune homme excentrique et riche qui n'est en cours que pour faire de la figuration... Ce petit groupe d'étudiants vit replié sur lui-même et n'a quasiment aucun contact avec les autres élèves du campus. Richard se retrouve donc dans un nouvel univers, une nouvelle famille qu'il devra appréhender : J'étais étonné de la facilité avec laquelle ils m'incorporaient à leur mode de vie cyclique, byzantin. Ils étaient tous tellement habitués l'un à l'autre que je crois qu'ils me trouvaient rafraîchissant, et ils étaient intrigués par mes habitudes les plus banales, comme d'employer des rasoirs jetables du supermarché et de me couper les cheveux moi-même au lieu d'aller chez le coiffeur ; même par le fait que je lisais les journaux et que je regardais les informations à la télévision de temps en temps (ce qui leur paraissait une scandaleuse excentricité, à mon seul usage ; aucun d'eux ne s'intéressait en rien à ce qui se passait dans le reste du monde, et leur ignorance des événements actuels et même de l'histoire récente était plutôt ahurissante. Une fois, à dîner, Henry a été surpris d'apprendre de moi que des hommes avaient marché sur la lune. Cette caste d'étudiants prendra ses quartiers tous les week-ends dans la maison de famille de Francis. Située à une heure de route de l'université, la grande maison bourgeoise aux allures victoriennes deviendra leur repaire. Entre consommation excessive d'alcool, travaux littéraires et longues promenades bucoliques dans la campagne alentour, Richard et sa bande prendront ainsi du bon temps à l'abri de tout souci. Mais cela est sans compter la volonté de Henry de mettre en pratique les concepts étudiés dans les livres sur la "folie dionysiaque". Voulant faire revivre les bacchanales, ces fêtes religieuses célébrées dans l'Antiquité en l'honneur de Dionysos, il va commettre l'irréparable en tuant par accident un fermier du coin. Dès lors, c'est la plongée dans un affreux cauchemar duquel personne ne ressortira indemne. L'essentiel du récit va ainsi concerner la gestion psychologique de cette irrémédiable erreur par les différents protagonistes. Les conséquences et dommages collatéraux seront tragiques et mèneront certains en enfer... Donna Tartt a mis huit ans à écrire ce premier roman qui a été traduit dans vingt-quatre langues. Le lecteur avide d'actions en trouvera peu. Ici, on est avant tout dans la transcription littéraire d'un climat psychologique. L'auteur explore les tréfonds de l'âme humaine et tente de décrypter le complexe cheminement de l'esprit lorsque celui-ci bascule du côté obscur. La tension est palpable jusqu'à la fin. L'écriture est très soignée et témoigne d'un travail méticuleux, de très haute facture. Le contexte universitaire dans lequel se situe l'action contribue fortement à cette qualité. Les langues anciennes, les références à Platon et les quelques digressions philosophiques rehaussent l'uvre. Une attention particulière est également apportée à la description de la nature du Vermont : le climat dur en hiver, l'isolement de la région, les montagnes et rivières qui offrent leur magnifique écrin au récit. Le seul bémol, à mes yeux, concerne le rôle trop effacé du professeur Morrow. Dès le début du récit, on imagine son influence très forte et bien que cela soit sans doute avéré, son personnage reste trop en retrait dans le déroulement des événements. Sa psychologie complexe avait tout à gagner à être davantage étoffée... Malgré cela, l'ensemble reste un très beau roman comme on n'en lit trop peu. [Critique publiée le 26/10/11]
L E N I D D U S E R P E N T Pedro Juan Gutiérrez - 2006 10/18 - 287 pages On s'habitue à tout. Ou tu t'adaptes, ou tu crèves
Le titre de la chronique, fruit d'une réflexion émise par le narrateur lors d'un service militaire particulièrement difficile, répond plutôt bien aux vicissitudes de la vie.
Et la vie pour lui n'a pas été un long fleuve tranquille...
Sa jeunesse, racontée ici, se déroule dans le Cuba des années 60. Pedro galère dans les quartiers pauvres de Matanzas et rêve de trouver la clé qui le mènera à la richesse. En cette période, ainsi que le laisse transparaître le récit, Cuba est en pleine débandade économique et sociale. Fidel Castro a renversé le dictateur Manuel Urrutia en 1959 et pris le pouvoir. Son gouvernement socialiste est en désaccord avec l'impérialisme américain et c'est vers l'Union Soviétique qu'il se tourne. Les Etats-Unis recueillent les exilés cubains et certains compatriotes de l'auteur quittent ainsi leur pays d'origine. Pour beaucoup de cubains, la vie s'improvise au jour le jour. L'auteur, lui, se réfugie dans le sexe et la violence : A ce stade, j'avais définitivement le vice dans la peau. J'étais un séducteur accompli et maladif. Je consacrais l'entièreté de mon temps et de mon énergie à séduire et à baiser. Tout ce qui bougeait. Depuis la charogne la plus pourrie jusqu'à la poulette la plus exquise. Je ne faisais pas de distinction. Toutes les femmes m'attiraient, laides et jolies, plates ou avec des seins énormes, fessues ou non, blanches et noires avec toute la gamme intermédiaire, grandes ou basses du cul, romantiques et caressantes ou vulgaires et toxiques. Epouses fidèles et nymphos dépravées. C'était une obsession incontrôlable, mais je crois que je n'étais pas le seul : à mon avis, c'était ça, le vrai sport national. Il confie également son attrait pour la littérature et donne une vision intéressante du processus de création chez l'écrivain. Ce roman autobiographique est au final une succession d'aventures, souvent glauques et décadentes, où le sexe et la perversion donnent finalement son seul sens à cette vie qui paraît foutue d'avance. L'écriture de Pedro Juan Gutiérrez est incisive, provocatrice, efficace, moderne et parfois très crue. Il livre une tranche de vie qui vient nous percuter avec violence et étale sans tabou ses états d'âme tourmentés. Un dernier extrait qui témoigne de ce désir de s'instruire malgré une vision fataliste de la vie : Parfois, j'enviais les autres, ceux qui ne lisaient pas. Ma vie devenait trop compliquée à force d'essayer de comprendre tous ces bouquins. Je nageais dans l'angoisse alors que les autres dérivaient tranquillement le long des jours. Moins on réfléchit, mieux on se porte. Sauf que chacun reçoit sa part de merde, de toute façon. Qu'on lise ou pas, qu'on pense ou non, qu'on soit un génie ou un analphabète. Ce qui te revient t'attend au tournant. [Critique publiée le 26/10/11]
V A L P A R A D I S Alain Jaubert - 2004 Gallimard - 436 pages Lisez ce qui suit, oubliez tout le reste... Et embarquez !
"Val Paradis"... Le parfum de la nostalgie... L'aventure maritime... Le port du bout du monde... L'ivresse des sens...
Un chef-d'uvre absolu, un joyau, un roman qui peut se lire et se relire sans cesse tant il est évocateur de merveilles, tant il remplit avec perfection et simplicité son rôle premier de livre : faire rêver. Le pari est réussi. Complètement. Totalement. Après ma première lecture, je n'ai pu migrer vers d'autres nourritures : je m'y suis replongé de la première à la dernière page. Jamais auparavant je n'avais été aimanté à ce point par une uvre littéraire. Jamais je n'avais autant dégusté chaque chapitre, chaque page, chaque ligne et chaque mot. Par quoi sont justifiés tant de superlatifs, tant d'emphase me demanderez-vous... Tout simplement par le fait que "Val Paradis" est splendide dans le fond et dans la forme. Une dualité rare ; alors autant la signaler haut et fort. Antoine est un jeune pilotin (apprenti officier) de dix-huit ans. Neuf mois auparavant, il a embarqué à bord du LEOPARD, un navire de commerce basé à Marseille qui fait du tramping (navigation de port en port au gré du fret à transporter). Roger, son compagnon de chambre, vingt ans, va rapidement devenir son complice et ensemble ils vont se fixer le même objectif à chaque escale : Tout parcourir. Tout voir. Tout dévorer. Et en cette fin d'année 1958, leur bateau accoste le port mythique de Valparaíso pour une durée de vingt-quatre heures. Surnommé le "port du vent", le "port souvenir", "le port des brouillards", la "perle du Pacifique" ou encore le "port nostalgie" dans l'imagerie populaire, Valparaíso est incontestablement le personnage principal du roman tant la ville y est disséquée, analysée, décrite, visitée. Paradoxalement, cette impression de la parcourir entièrement en donne une image des plus mystérieuses. Valparaíso, la mythique, demeure-t-elle un rêve inaccessible...? L'escale, aujourd'hui, Valparaíso ! Port de légende. La chasse à la baleine, les peaux de phoques, la course du thé, la route d'Australie, le chemin de Polynésie, la ruée vers l'or californien, les tremblements de terre, les mines de cuivre, le salpêtre, Robinson Crusoé. Et, 1500 milles plus au sud, les archipels, les glaciers, les canaux de Patagonie, le détroit de Magellan, le Horn, ses tempêtes furieuses. Voilà comment Jaubert plante le décor. Un décor évocateur qui, en quelques lignes, nous fait déjà parcourir des milliers de kilomètres et miroiter des aventures fabuleuses. Des promesses qui seront justement tenues au cours des différents chapitres. Antoine, en ce début d'été austral, est impatient de poser le pied dans la ville qui, selon les légendes, comporte un seul quai et cent bordels. Car, comme on l'oublie peut-être, Les terriens ont du mal à imaginer que l'essentiel de la navigation, c'est du sommeil. [...] On s'ennuie. On lit. On rêve. Et la perspective de l'escale est l'occasion de laisser surgir les gens et les événements au hasard, et, là aussi, aller jusqu'au bout de toutes les aventures même si elles sont vulgaires, même si elles sont dangereuses. Jaubert parle de L'art de l'escale, un processus méthodique pour parcourir la ville et ses différents lieux de perdition selon un cycle précis. Il ne faut surtout pas se perdre dès le début car les quelques heures à terre ne doivent pas être consommées dans le premier troquet crasseux. Les longues semaines en mer qui précèdent et succèdent à l'escale sont là pour rappeler au marin l'importance d'être alerte le jour J pour jouir pleinement de toutes ces formes, couleurs, odeurs et bruits qui l'assaillent soudain. Par ailleurs, dans notre monde de fous où la vitesse est toujours recherchée, la philosophie d'Antoine pour visiter un nouveau lieu est un rappel au bon sens. Seule la marche permet de "lire" une cité dans ses moindres détails. Et le narrateur de rappeler son objectif : Se greffer la forme d'une ville dans la mémoire des jambes et des pieds ou plus loin : J'aime les villes, j'aime marcher dans les villes connues ou inconnues, sans savoir ce que je cherche, sans savoir où je vais, poussé par une sorte de désespoir heureux. Une grande partie du roman relate ainsi la découverte de Valparaíso par Antoine, conseillé par son ami Roger qui y est déjà venu à deux reprises. C'est la cité des "cerros", ces quarante collines sur lesquelles est bâtie la ville. C'est le mouvement perpétuel des funiculaires. C'est les maisons multicolores construites avec les restes d'anciens naufrages (plus de trois cents dans la baie paraît-il). C'est des escaliers à n'en plus finir. C'est des milliers de chiens errants. C'est l'âne utilisé pour gravir les durs dénivelés. Et puis, Valpo, c'est une esplanade sur l'océan Pacifique : Cinq mille kilomètres de vide en face de moi... dixit le narrateur. Et je regarde la belle et extravagante cité, courbe parfaite sur la mer bleue, le moutonnement de ses collines échevelées ceinturant la baie comme un écho, un reflet dans le miroir de la terre des lames du Pacifique les jours de tempête. Valparaíso, la "vallée du paradis". Que rajouter à cette écriture, aussi somptueuse à chaque page ? Les deux compères recherchent l'immersion la plus totale et leur amour des sonorités étrangères est ici comblé par la visite d'un marché où les almejas, ostras, langostinos, calamares, trucha, salmón, corvina ou albacoras seront autant de nouveaux mots espagnols rapidement intégrés à leur vocabulaire. Mais comment résister à citer la description d'une dégustation d'oursin par l'auteur, tant celle-ci titille les papilles à la simple lecture : Je prends un oursin, je plonge ma petite cuiller dans un corail exubérant. Je soulève, je détache la chose délicate. Ca sent l'iode et l'algue et l'eau de mer, comme les flaques à marée basse, et aussi la peau humaine et la sueur amoureuse et le gâteau fin. La cuillérée fond dans la bouche, c'est à la fois sucré et un peu salé, les petits grains s'écrasent sous les dents, sur la langue, se liquéfient en une molle et savoureuse pâtisserie, et on a aussitôt envie d'y revenir. On y revient. L'aventure d'Antoine, c'est aussi le fantasme de Paola. Paola, cette jeune fille de rêve, fine fleur de la grande bourgeoisie chilienne, cousine de son ami Roger et à l'initiative de délicieuses aventures lubriques avec celui-ci lors d'une précédente visite au pays. Paola sera un fil directeur durant cette trop courte escale, un rêve qui reviendra sans cesse à l'esprit d'Antoine. Son absence, sa suggestion à travers les descriptions osées de Roger ne feront qu'alimenter les espoirs les plus fous du jeune pilotin : Paola m'intrigue. Paola m'attire. Paola m'appartient désormais autant qu'à lui. Ce livre est une histoire de rencontres. Flâner au hasard des rues pittoresques de la cité chilienne et se laisser entraîner par les histoires des habitants. Un architecte, un étudiant, un ancien cap-hornier nourriront l'esprit curieux d'Antoine. Cet habile procédé littéraire permet ainsi à Jaubert de nous conter des histoires dans l'histoire, sorte de palimpseste propice à un foisonnement de situations tout aussi rocambolesques et épiques les unes que les autres. La dure navigation des bateaux à voile qui devaient impérativement franchir le cap Horn bien avant la construction du canal de Panamá, la riche description de la pointe de l'Amérique et sa géographie la plus compliquée de toute la planète, les catastrophes naturelles qui ont façonné les collines de Valparaíso, la folie du périgourdin Antoine Tounens qui s'était autoproclamé Orélie-Antoine Ier, roi d'Araucanie, ou le parcours du français Emile Dubois, un meurtrier multirécidiviste devenu un saint à sa mort. Voilà des thèmes riches, passionnants et historiques, contés toujours avec maestria, qui nous font mieux entrevoir les essences mythiques du port chilien... L'aventure maritime passe aussi par les livres et leurs légendes distillées au cours des longues traversées où le marin se retrouve souvent seul et bien embarrassé devant tant de temps à tuer avant la prochaine escale. Alain Jaubert nourrit son texte de références : à travers Paola qui était passionnée par la poésie espagnole et clamait des vers de Jean de la Croix, Góngora ou Quevedo. Dans la bibliothèque du LEOPARD où les ouvrages relatant les découvertes de Colomb, Vasco de Gama, Cortès, Cook, Bougainville, La Pérouse ou Dumont d'Urville foisonnaient. Dans l'imagination d'Antoine où les écritures de Rimbaud et Baudelaire refont surface pour décrire la beauté d'une femme. Jules Verne, Daniel Defoe, Melville, Whitman ou Céline seront aussi cités. Jaubert ne cache d'ailleurs pas ses influences dans son travail d'écriture et cite volontiers Melville, Conrad comme des maîtres. Mais la nourriture de l'esprit doit trouver écho dans celle du corps. Et Antoine résume parfaitement cet antagonisme en se posant la question existentielle : La bibliothèque ou le bordel ?. Le port des cents bordels regorge de lieux de débauche et les deux marins en visiteront plusieurs pour garder le meilleur pour la fin : le Kentucky. Antoine y rencontre Macha : C'est comme si tout s'était illuminé d'un coup. Après quelques pas de danse au son de Chet Baker, c'est la montée vers une ivresse marine. Mais chut, nous n'en dirons pas davantage... Et le délice continue encore pendant un long moment puisque la seconde moitié du livre reste à découvrir ! La nuit est intensément longue en cette avant-veille de Noël 1958. Comme précisé au tout début, n'oublions pas de louer la forme de ce roman. L'écriture est érudite, dense et pourtant si simple à lire. Les phrases sont joliment chaloupées, parfaitement équilibrées. De la plus courte qui mesure un seul mot à la plus longue qui s'étale sur plusieurs pages lors du délire d'Antoine, "Val Paradis" est un laboratoire littéraire où l'auteur casse les codes classiques pour aboutir à un style totalement libre, en harmonie avec les luxures ou les débauches de cette aventure. Là où de nombreux auteurs contemporains pêchent par la platitude et la médiocrité de leur artisanat, Alain Jaubert excelle dans son exercice tant chaque page fourmille de détails, de profondeur et de profusion des sens. Tel un orfèvre, il manipule la langue française avec autant de minutie et de dextérité qu'un horloger le ferait avec les rouages d'une antique montre gousset. La particularité de l'uvre réside également dans le découpage des chapitres. L'histoire principale, cette parenthèse de quelques heures au Chili, est entrecoupée de cinq aventures qui nous transportent vers d'autres contrées lointaines parcourues lors d'escales précédentes sur le trajet du LEOPARD. C'est l'occasion rêvée pour affronter les tempêtes de l'Atlantique ou revivre l'éruption meurtrière de la montagne Pelée en Martinique le 8 mai 1902. La découverte de la baie de New York et la participation impromptue à une virée en concert avec des musiciens de jazz, dont John Coltrane - excusez du peu - à bord d'une vieille Buick décapotable est un riche moment d'émotion. La palette d'Alain Jaubert pour décrire les notes de jazz est aussi riche que celle mise en exergue pour affoler notre sens gustatif lors de la mise en bouche d'un oursin... Et n'oublions pas enfin le mythe de Robinson revisité à travers cette histoire d'amour sur une île déserte du Brésil où les plages de sable d'un blanc éclatant bordées par des eaux très bleues ne laisseront aucun lecteur indifférent. Jaubert, véritable poète, y décrit la femme posée en ce lieu paradisiaque avec les termes : Elle avait hérité de l'Europe des lèvres fines et un nez long et droit, de l'Afrique, les cheveux crépus, qu'elle portait longs et nattés, de l'Amérique les nuances cuivrées de sa peau noire. Si après cette humble présentation vous n'êtes toujours pas tenté par une excursion dans la "vallée du paradis", lisez au moins le chapitre d'introduction qui, dès la première phrase, plante de façon extraordinaire l'atmosphère du voyage... Telle une ouverture d'opéra, le lecteur est happé, enchanté par les promesses que l'auteur lui susurre au creux de l'oreille : une nuit de marins et de mirages, une nuit de filles, de came, d'aventures, d'escaliers, de saouleries à n'en plus finir. "Val Paradis" a raté de justesse le Goncourt 2004, en arrivant second, mais a remporté tout de même les beaux prix suivants : Prix du Premier Roman du Touquet Paris Plage (2004) Goncourt du Premier Roman (2005) Prix Livre & Mer Henri-Queffélec (2005) Prix Maison des écrivains de Touraine "Esprit Grandgousier" (2005) Prix Gironde Nouvelles Ecritures (2005) Il est incontestable que si le prix Makibook existait, le Maki d'Or serait à rajouter au palmarès précédent. Mais le plus important ne réside certainement pas dans ces distinctions littéraires parfois trop teintées de snobisme intellectuel ; non, le fait majeur à mes yeux est d'avoir enfin, à ce jour, trouvé ma réponse à la sempiternelle question de Proust : "votre livre préféré ?" Qui est donc Alain Jaubert ? Né en 1940, l'homme a de multiples casquettes et une vie bien remplie. Son uvre la plus célèbre reste à ce jour une série de cinquante films sur l'art intitulée "Palettes" et réalisés entre 1989 et 2003. A travers ces émissions, le réalisateur a décrypté de nombreuses uvres picturales et vulgarisé ainsi l'accès à la peinture. Avant d'écrire "Val Paradis", Alain Jaubert a été marin, journaliste scientifique à "La Recherche", chroniqueur de musique classique à "Libération" ou encore enseignant à l'Ensad (Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs). Il a également réalisé de nombreuses autres émissions sur les thèmes de la peinture, de la littérature, de la philosophie et publié plusieurs essais et traductions. En 2004, avec "Val Paradis", il écrit son premier roman. En réalité, ce travail d'écriture s'est étalé sur plusieurs décennies et certaines escales du LEOPARD avaient déjà été rédigées il y a de nombreuses années sans être publiées. Le roman est ainsi une forme d'aboutissement littéraire d'une vie intellectuellement riche et d'une sensibilité artistique exceptionnelle. [Critique publiée le 16/12/10]
J O U R S D E T R E M B L E M E N T François Emmanuel - 2010 Seuil - 176 pages Immersion en Afrique
Ce court roman relate les huit jours d'une croisière pour touristes à bord d'un paquebot de luxe : le Katarina.
Le voyage au sein d'un décor splendide de terre et d'eau se situe dans un pays d'Afrique et a pour objectif de remonter un fleuve, jadis lieu mythique de la Route des Comptoirs. L'auteur a volontairement choisi de ne pas situer de façon explicite l'action et a donc créé de toute pièce les noms aux consonances africaines des ports jalonnant le trajet des bateaux de commerce. Le lecteur embarquera ainsi dans la baie de Mattopara pour joindre en ultime étape Sassié après avoir visité Batongo, Diaguilé et Oumsara. Seulement, dans cette ancienne colonie française, la situation politique est très instable après des élections douteuses et une corruption omniprésente chez les dirigeants. L'ambiance sur le Katarina est lourde et des signes semblent annoncer des changements importants. Une guérilla s'engage entre rebelles et armée gouvernementale. Elimane Ba, sorte de prophète illuminé, est le symbole de cette révolte qui gronde aux portes du fleuve. L'impact destructeur de la colonisation est bien sûr visé car comme le prêchent les paroles du prédicateur : un jour l'homme blanc est arrivé sur un bateau à aube avec une main qui tient l'arme et une autre le cadeau, il a planté l'esprit blanc dans la pensée des hommes du fleuve, et quelque chose s'est mis à changer. Le narrateur, François, venu filmer les berges riches en oiseaux migrateurs est le témoin privilégié du putsch. Son statut de journaliste lui offre la possibilité de s'approcher au plus près du chef rebelle local, près du barrage de Batongo. Enregistrer la bonne parole, faire de la propagande, sont en effet des armes efficaces dans un pays en proie à la désorganisation des moyens de communication la plus totale. François observe également les rapports humains à bord du bateau. Naginpaul, écrivain alcoolique, Marie et son vieillard aristocratique, Livia la troublante italienne ou Dasqueneuil le vacancier impatient et colérique vont devenir avec les autres passagers une monnaie d'échange pour négocier avec le parti au pouvoir. "Jours de tremblement" traite plusieurs problématiques. Le relatif anonymat géographique du lieu où navigue le Katarina permet de transposer facilement la situation politique de ce pays à de nombreuses contrées africaines. L'actualité le démontre chaque année avec des scénarios qui se ressemblent malheureusement très souvent. De Madagascar au Gabon en passant par la Côte d'Ivoire, les élections débouchent généralement sur des conflits d'intérêt autour du rôle de président détenu par des dictateurs de père en fils et soutenu financièrement par un système véreux, héritage de la Françafrique... Le peuple est la première victime de ces événements qui conduisent aux émeutes presque toujours. Le roman aborde également les rapports entre le touriste occidental et l'ancienne colonie. Le voyageur se positionne bien trop souvent comme un simple "consommateur" d'un exotisme acheté dans un catalogue de papier glacé. Fuyant l'immersion, il a peur d'être confronté à la dure réalité. L'instabilité politique en est une et la beauté des rivages d'un fleuve ne résume pas à elle seule l'essence d'un pays. L'auteur résume ainsi parfaitement cette idée : lieu mythique de la destination du voyage du jour sept du programme, avec son Hostellerie maure, ses comptoirs restaurés, ses quatre minarets, son fort légendaire, son monument aux esclaves, Sassié qu'ils nommaient aussi ville blanche, dont les murs étaient régulièrement repeints par les services de la ville afin qu'elle fasse oublier l'Afrique et ressemble aux villages blancs des îles grecques ou des Alpujarras, comme les touristes du Nord les aiment, inoubliables et purs, avec leurs rues étroites chamarrées, leurs souks, leurs commerces, leur petit port pittoresque. Enfin, j'ai noté la référence au thème de l'enfant soldat : ces tirailleurs de quinze ans, sans-grades dépenaillés, épuisés par cinq jours sans sommeil, factionnaires hagards des forêts de Fasha Fasha. Cette visite de l'Afrique dans un climat tendu est un joli clin d'il à l'uvre de William Conrad : "Au cur des ténèbres". Elle résume avec précision la géopolitique complexe des terres africaines si riches et si fragiles. Seul bémol peut-être, un style littéraire un peu froid et distant avec le lecteur, accentué sans doute par l'érudition apparente de l'auteur... [Critique publiée le 16/12/10]
J ' A U R A I S P R E F E R E V I V R E Thierry Cohen - 2007 France Loisirs - 238 pages Un page turner qui s'achève de façon décevante
Nous sommes le 8 mai 2001. Jeremy, 20 ans précisément ce jour-là, met fin à ses jours. Victoria, son premier et intemporel amour,
a décidé de faire sa vie avec un autre homme.
Un an plus tard exactement, Jeremy reprend conscience dans les bras de Victoria. Ils s'aiment et sont heureux. Mais le soir de ce merveilleux jour, le jeune homme sombre dans un état léthargique et perd pied avec la réalité... Deux ans plus tard, c'est le même scénario : réveil dans une vie auprès de Victoria et d'un bébé avec à nouveau aucun souvenir des vingt-quatre mois écoulés. Et cela continue en 2010 et ainsi de suite. Une journée de conscience où Jeremy découvre le passé qu'il s'est construit suivie d'une chute dans le néant. Au fil du récit, le lecteur va peu à peu s'apercevoir avec Jeremy du malheur que celui-ci fait vivre à ses proches : une Victoria de plus en plus délaissée, des enfants indifférents et des parents définitivement oubliés. Comment expliquer ce comportement bipolaire où un mauvais Jeremy fait de l'ombre à l'homme initialement prévenant et fidèle à son entourage ? L'écriture est simple et parfaitement fluide. Le lecteur est dès la première page happé dans une spirale infernale aux côtés de Jeremy. Chaque chapitre correspond donc à un nouveau réveil le 8 mai d'une année aléatoire ; et le narrateur doit à chaque fois affronter une nouvelle situation, totalement inédite, tel le héros fictif de la série américaine "Code Quantum". Ce roman est prometteur ; jusqu'à la dernière partie, qui passe à côté d'une fin totalement satisfaisante. Le dénouement sombre dans une explication mystique qui risque de déboussoler les plus cartésiens des lecteurs. Certes, Thierry Cohen a mis en place une intrigue alambiquée dès le départ. Et celle-ci offre un défi à relever parsemé de nombreux écueils pour parvenir à une conclusion réussie. Mais à mon sens, l'auteur livre un épilogue lourd, convenu et sans audace. Dans la veine de Guillaume Musso et Marc Levy - c'est la quatrième de couverture qui le précise -, il ne faut peut-être pas trop se torturer l'esprit et ne retenir que le bon potentiel de la principale partie du roman... Et pour ceux qui souhaitent une excellente référence sur un thème similaire, lisez "Replay" de Ken Grimwood. Là, le voyage en vaut vraiment la peine. [Critique publiée le 16/12/10]
L E M O N D E T O U S D R O I T S R E S E R V E S Claude Ecken - 2005 Le Bélial' - 362 pages Trop cérébral
Ce recueil rassemble douze nouvelles écrites par l'auteur français de science-fiction Claude Ecken.
Les thèmes abordés et les questions soulevées sont très contemporains et reflètent finement des grands sujets d'éthique auxquels l'humanité est ou sera confrontée dans un futur proche. Le titre de l'ouvrage reprend celui du premier récit qui traite de l'impartialité de l'information dans un monde dominé par la course au sensationnel, la manipulation politique des médias et la cupidité des puissants. "Membres à part entière", la seconde histoire, inverse la logique dans laquelle nous vivons : les handicapés physiques ne sont plus une minorité mais une écrasante majorité. Les individus sans aucune tare sont relégués au bas de l'échelle sociale. Un jeu de miroir qui, outre l'intrigue originale, met en lumière la difficulté de vivre dans la différence... "L'unique" brosse le portrait d'une société où le code génétique de l'homme est calibré et soigneusement sélectionné. Deux nouvelles utilisent par ailleurs la science de la physique quantique, thème vertigineux qui ouvre les portes d'univers parallèles et l'accès aux trous noirs. J'ai toujours eu quelques difficultés à lire des nouvelles. Ceci pour deux raisons qui sont liées entre elles. La première est que le format induit, par définition, un nombre de pages relativement réduit. Et, à mes yeux, lire c'est s'immerger dans un monde différent du sien pendant un long moment, c'est passer des heures et des heures à rêver ce monde, c'est en sortir en y laissant un marque-page et y replonger avec délectation dès que possible. Dans ma conception de la lecture en tant que plaisir, la notion de zapping n'existe pas : aborder une uvre écrite, c'est y consacrer du temps, c'est cultiver l'art de la lenteur, c'est attendre avec délice le moment où l'on va retrouver son compagnon de papier. Ainsi, dans cette perspective, je suis plus réceptif aux pavés de quelques centaines de pages. La seconde raison est que le format court nécessite généralement une entrée rapide en matière. Et dans le cadre des sujets complexes abordés par Claude Ecken, cet exercice est souvent difficile. Le lecteur est plongé rapidement dans un univers où ses nouveaux repères ne sont pas encore en place et où, pourtant, l'intrigue est amorcée. Dès lors, la lecture de certaines nouvelles présentées ici peut devenir fastidieuse et cérébrale. Sans doute que les amateurs de "hard-science" accrocheront davantage aux sauts quantiques récurrents qui animent certains personnages. Pour ma part, hormis deux ou trois textes, la lecture est restée un peu indigeste. Dommage ! [Critique publiée le 24/03/10]
L A R O U T E Cormac McCarthy - 2006 Points - 252 pages Pessimisme total
Les premières lignes nous plongent immédiatement dans un paysage froid, gris et mort.
Deux hommes, un père et son jeune fils, marchent sur une route qui descend vers le sud des Etats-Unis. Aucune indication sur la date à laquelle se déroule le récit ni de précision permettant de situer géographiquement les deux protagonistes. Seul compte cette route, lien ténu vers une latitude peut-être plus ensoleillée, ruban d'asphalte décharné en direction d'un hiver plus clément. Cette quête de la côte méridionale est l'unique objectif à court terme de l'homme et l'enfant. A long terme, il vaut mieux ne pas se poser de questions. Car plus rien se subsiste de l'ancien monde, celui que nous, lecteurs, connaissons actuellement. Le soleil ne perce guère plus à travers les poussières et les cendres en suspension permanente dans l'atmosphère. Météorite, catastrophe nucléaire, bouleversements climatiques intenses et soudains ? Aucune réponse ne vient éclaircir cet univers sombre et glauque. Le récit raconte ainsi le présent de ces deux individus qui ont renoué de force avec des besoins primaires : manger, se vêtir et s'abriter. Quelques lignes font néanmoins référence à un passé révolu et à la mère de l'enfant, celle-ci n'ayant sans doute pas survécu à la folie inhérente à ce monde sans espoir. Traversant villes, villages, plaines, forêts, vallées, ils devront vivre en permanence à l'affût du moindre signe humain, guettant à chaque instant une nouvelle menace qui pourrait précipiter leur mort. Dans ce monde de désolation, chacun aura décidé de mener sa propre stratégie. Pour certains, le suicide aura été la solution la plus sûre, d'autres au contraire veulent vivre et forment des hordes de sauvages pratiquant communément le cannibalisme. Enfin, il y a ceux qui sont seuls, survivant au jour le jour et vivant cachés comme des rats... Le père et le fils poussent un caddie contenant quelques denrées, principalement des boîtes de conserve glanées dans des demeures désertées, des couvertures pour affronter les nuits terriblement froides. L'homme ne continue cette lutte que pour son fils chez qui il entretient un optimisme quotidien. Le choyer, le protéger, le nourrir sont ses uniques préoccupations. Jusqu'au sud, jusqu'à la mer que le petit imagine bleue comme avant... McCarthy, monument de la littérature américaine, livre là un roman d'une noirceur absolue. Aucune lueur d'espoir ne vient transpercer cette épopée macabre. D'ailleurs, que pourrait-il advenir de positif dans un monde où plus rien n'existe à part des ruines et quelques humains qui disparaissent les uns après les autres ? Ainsi, ceux qui s'évertuent à vivre justifient leur acte par le luxe de pouvoir choisir la mort quand ils le souhaiteront. Le rapport à la mort est totalement différent de celui de l'ancien monde et celle-ci est en partie vue comme une bouée de sauvetage, une délivrance potentielle à saisir à tout moment. Conserver ce "jeton" vers l'au-delà, décider du moment de sa propre fin est le dernier bien auquel ces rescapés peuvent encore prétendre. La relation entre l'homme et son fils est finalement le seul rayon de soleil de ce récit. Un lien fort, absolu, infiniment rempli d'amour, qui est leur seule raison d'être. Mais l'auteur ne tombe pas dans l'émotion facile que pourrait susciter une situation aussi tragique. Pas de larmoiements pour ce couple qui avance l'un pour l'autre. McCarthy adapte son écriture dépouillée aux paysages traversés. Pas de ponctuation dans les dialogues, la conjonction "et" omniprésente, pas de chapitrage ni de sous-titre mais de courts paragraphes qui se succèdent inlassablement au fil des kilomètres. Cette économie dans la forme littéraire contribue ainsi à renforcer cette sensation de vide instillée par ce fond lancinant. En 2008, le réalisateur australien John Hillcoat a adapté l'uvre au cinéma avec dans le rôle principal l'acteur Viggo Mortensen. Rarement une transposition à l'écran aura été aussi fidèle et réussie. Un film à voir absolument en complément de la lecture de "La route". Extrait : L'air granuleux. Ce goût qu'il avait ne vous sortait jamais de la bouche. Ils restaient debout sans bouger sous la pluie comme des animaux de ferme. Puis ils repartaient, tenant la bâche au-dessus de leurs têtes dans le morne crachin. Ils avaient les pieds mouillés et transis et leurs chaussures partaient en morceaux. A flanc de collines d'anciennes cultures couchées et mortes. Sur les lignes de crête les arbres dépouillés noirs et austères sous la pluie. [Critique publiée le 24/03/10]
B L E U D E C H A U F F E Nan Aurousseau - 2005 France Loisirs - 152 pages Les dessous du monde ouvrier
Ce petit livre nous décrit un environnement peu commun en littérature : celui de la plomberie !
Le cadre peut paraître aride et rebutant au premier abord mais il devient le parfait écrin d'un polar social non dénué d'humour noir. Dan (pour Daniel) travaille chez CCRAMPS (Chauffage Couverture Rénovation Anciennement Maurice Paquez Sanitaire) et nous raconte son parcours depuis le premier jour au cours duquel il s'est fait agressé et volé son portable jusqu'à aujourd'hui. L'auteur nous fait alors découvrir le monde ouvrier avec ses magouilles quotidiennes : vol de matériel sur les chantiers, corruption, cohabitation entre travailleurs de différentes nationalités, pression des chefs, libéralisme à outrance, etc. Dan, devenu honnête et sérieux après avoir purgé une petite peine en prison, doit faire face à un chef qu'il décrit comme une sale ordure pourrie à l'intérieur mais nickel à l'extérieur. Dolto, c'est son nom, est le commercial classique qui embobine ses clients comme ses employés et qui n'a aucune mauvaise conscience à commettre des actes crapuleux. Dujardin, le directeur technique de l'entreprise, est la première victime du tyran qui lui a extorqué cent vingt patates. Désormais, il n'a qu'une idée en tête : se venger. Pour cela, il passe son temps à chercher Dolto au volant de sa voiture dans le coffre de laquelle il a planqué une Winchester. Dan, également au bord de la dépression et de la folie, poursuivra les deux compères jusqu'en Normandie. Si vous voulez tout savoir des cintreuses à galets et des clefs à cliquet, procurez-vous ce roman pimenté qui décrit sur un ton acerbe et dans un style nerveux les conditions de travail d'un plombier en région parisienne. Cependant, ce récit qui possède un bon rythme général laisse une pointe de déception dans les dix dernières pages. Le dénouement est amené très rapidement et manque de détails. Ainsi, que vient faire la mère de Dolto dans ce règlement de compte ? Que devient Dan à la dernière page ? De gros points d'interrogation qui sont durs à avaler pour le lecteur attendant une fin claire et lisible, à l'image du reste du texte. De nombreuses anecdotes en grande partie autobiographiques qui dénoncent le rythme haletant du travail ouvrier mais qui se terminent en queue de poisson au grand dam du lecteur... [Critique publiée le 04/11/09]
L E S D E U X V I S A G E S D E J A N V I E R Patricia Highsmith - 1964 Le Livre de Poche - 314 pages Un rythme inégal
Chester Mc Farland, quarante-deux ans, est en vacances à Athènes avec sa femme Colette qui est âgée, elle, de vingt-cinq ans.
Citoyen américain et se cachant sous plusieurs identités, Chester a rejoint l'Europe afin de s'éloigner pendant un petit moment de l'Amérique où il craint la justice. Son activité professionnelle est en effet crapuleuse : elle consiste à promettre à de futurs victimes des profits juteux lors de placements boursiers sur des sites d'extraction de minerai inexistants. Repéré par un agent grec dans son hôtel, le bandit perd ses moyens et commet l'irréparable en le tuant involontairement. Surgi à ce moment précis Rydal Keener, un autre américain de passage en Grèce, qui aide Chester à cacher le corps de l'agent de police. Les deux hommes deviennent alors liés par les circonstances de ce meurtre. Cette relation est d'autant plus complexe que Rydal tombe amoureux de Colette. Une liaison triangulaire naît ainsi : Rydal, maître du jeu, s'amuse avec la femme de Chester ; ce dernier, coupable de meurtre, peut difficilement protester sous peine d'être dénoncé... La nervosité de l'escroc va être poussée jusqu'à son paroxysme et conduira à une nouvelle catastrophe au cur même du Palais de Cnossos en Crète. Patricia Highsmith nous conte ici une course-poursuite entre deux américains dans les fabuleux décors de la Grèce ancienne. Ce jeu du chat et de la souris nous présente des personnages principaux appartenant à la classe aisée et possédant cette grâce surannée typique des acteurs hitchcockiens. Cependant, l'histoire comporte quelques passages un peu longuets et manque de rythme dans la deuxième partie. L'unité du récit reste donc au-dessous de celle présente dans d'autres uvres de l'écrivain telles que les Ripley par exemple. [Critique publiée le 04/11/09]
L ' A M A N T Marguerite Duras - 1984 Les Editions de Minuit - 142 pages Snobisme littéraire ?
C'est l'histoire d'une jeune fille de quinze ans, française, installée en Indochine avec sa famille composée de sa mère et de ses frères.
L'adolescente, scolarisée au pensionnat de Saigon, noue une relation tumultueuse avec un riche chinois bien plus âgé qu'elle. Cette passion dévorante se vivra en cachette pour les amants, à l'ombre des persiennes d'une garçonnière. Dans la chaleur moite de la colonie française, pendant les années 20, la narratrice traverse ainsi la difficile période de l'adolescence entre la découverte de l'amour et la lutte au sein du clan familial contre son frère, véritable tyran envers ses proches. Ce livre autobiographique de Marguerite Duras a obtenu le prix Goncourt et est devenu un succès mondial. Jean-Jacques Annaud en a d'ailleurs réalisé une magnifique adaptation cinématographique en 1992 avec Jane March dans le rôle principal. Cependant, le livre m'a déçu. J'ai été totalement dérouté par le style littéraire de Marguerite Duras. Je n'ai trouvé aucune unité de temps dans des paragraphes oscillant entre les quinze ans et les dix-huit ans de l'héroïne. Cela donne l'impression d'un mélange, d'un brouillon de roman. Quelques phrases sont certes belles mais le thème de l'amour fou dans cet univers tropical pourrait être traité avec davantage d'audace et de concision. Les dialogues sont inexistants et sont uniquement descriptifs, occasionnant de nombreuses répétitions du genre "il dit" ou "elle dit". Tout cela mène à un alourdissement des tournures. Duras, c'est sans doute comme Proust : on adore ou alors on s'ennuie. Pour ma part, c'est plutôt l'ennui qui a dominé au cours de la lecture. La prochaine fois, je me contenterai de revoir le film... [Critique publiée le 07/07/09]
L E M O N D E E N F I N Jean-Pierre Andrevon - 2006 Fleuve Noir - 483 pages La disparition de l'homme...
Déjà le titre mérite de s'y arrêter quelques instants : "Le monde enfin". Le terme le plus emblématique est ici "enfin". Il sous-entend le soulagement, c'est-à-dire un mieux-être qui apparaît. Finalement, ce titre renvoie à première vue une image plutôt positive du monde. Si ce n'est qu'il est également accompagné de la mention "Récits d'une fin de monde annoncée". Et là, le ton change ; en tout cas pour nous, êtres humains. Car il s'agit bien ici d'une fin du monde vue par l'homme, ce mammifère qui peuple la Terre depuis environ quatre millions d'années. Et le titre cynique choisi en dit long sur l'état d'esprit de Jean-Pierre Andrevon. Car finalement, cet homme qui s'est depuis longtemps approprié la planète ne constituerait pas une immense perte s'il parvenait à disparaître. La Terre continuerait de tourner, la vie animale, végétale et minérale foisonnerait à travers des cycles plus réguliers. ENFIN, le parasite suprême, le bourreau d'innombrables espèces disparues, serait éliminé et la nature reprendrait ses droits. La préface confirme cette utopie présentée comme vieux fantasme par l'auteur en dédiant l'ouvrage à des figures dont on connaît le fort engagement écologique. Sont ainsi cités René Dumont, Théodore Monod, Albert Jacquart, le WWF et la ligue ROC entre autres. Bien sûr, cette position peut paraître extrémiste aux yeux de certains et on peut vite faire le rapprochement avec un courant intégriste de l'écologie qui prône volontiers une solution radicale pour l'avenir de l'espèce humaine. Mais Jean-Pierre Andrevon part d'une hypothèse qui le dédouane de toute agressivité directe envers l'homme (il croit même en lui, la fin le prouvera). Là où Robert Merle rejetait la faute sur les activités humaines et une guerre nucléaire fatale (lire "Malevil"), l'écrivain grenoblois base son synopsis sur un ennemi invisible : un virus. Une entité microscopique difficilement contrôlable par l'homme et qui va provoquer un fléau pourtant bien réel : la quasi-extinction de celui-ci. L'auteur se place ainsi en observateur et décrit ce qu'il voit alors... L'histoire commence par le réveil de Paul Sorvino, un militaire américain qui a été sélectionné pour se faire enterrer dans un bunker appelé unité autonome de survie prolongée avec vingt-trois autres compagnons. Ces constructions, au nombre de cinquante sur le territoire américain, avaient été prévues en cas de conflit nucléaire avec les russes. Face à l'apparition d'un nouveau virus, nommé PISCRA, le programme de survie est activé et Sorvino est mis en sommeil profond en vue d'un réveil ultérieur. Techniquement, le roman est découpé en différents "livres" qui présentent les péripéties de personnes qui n'ont à priori aucun rapport, mais dont les destins vont se trouver liés. Chaque histoire permet de progresser dans la chronologie de la catastrophe, depuis l'apparition de la pandémie jusqu'à l'incroyable défi qui reposera sur les épaules d'une poignée de survivants. Parallèlement à cela, un fil conducteur transverse nous contera, à travers de courts chapitres en aparté, l'errance d'un cavalier survivant en route pour le sud de la France. Parmi tous ces destins, il y a celui de Laurence, une petite fille qui perd ses parents, victimes du virus fatal et qui a sans doute développé un processus immunologique. Elle rencontrera Sébastien Ledreu, paléontologue du CNRS, qui deviendra une sorte de grand frère avant qu'ils ne se perdent mystérieusement de vue au cur de l'Afrique. Sébastien qui, plus tard, deviendra le dernier homme dans Paris et montera son cheval pour ce fameux sud tant espéré. Son quotidien ne sera plus alors qu'une succession de villes rattrapées par une nature exubérante où animaux exotiques ont élu domicile en toute liberté. Dans ce décor paradisiaque restera encore longtemps gravée la trace de l'homme : constructions urbaines immuables, squelettes figés dans des positions témoignant de l'effet fulgurant du PISCRA, nourritures non périssables en quantité importante, réseaux de routes sillonnant le territoire tels de longues saignées de bitumes, ... La question de la survie de l'espèce humaine titillera les rescapés. Ainsi sera le but ultime de Anne, une femme d'âge déjà mûr, qui n'aura de cesse de chercher un homme dans les villes désertes afin d'assurer sa descendance. Du côté d'Aix-en-Provence, devenu une copie de Angkor, elle rencontrera furtivement Pierre. Plus tard, enfermée dans un centre commercial Leclerc, véritable trésor en terme de denrées et lieu sûr, elle mettra au monde sa petite princesse. Et là, Andrevon nous contera la vie étrange d'un enfant né après l'apparition du virus mortel. L'un des chapitres, le plus long d'ailleurs, est particulièrement captivant. Il nous raconte le destin extraordinaire d'une équipe d'astronautes à bord de la sonde spatiale ALPHA2 à destination d'un autre système solaire au moment de la catastrophe. Endormis en vue de leur long voyage, le pilote Isaac Sisséko et ses compagnons vont se réveiller et se rendre compte qu'ils n'ont pas encore quitté la proximité immédiate de la Terre. Hagards mais déterminés, ils décideront de rejoindre leur planète d'origine. Installés dans un duplex à Montmartre, ils exploreront Paris, véritable nid de rats, à la recherche d'une explication sur cette disparition soudaine de leurs concitoyens. Combien de survivants existent encore sur notre bonne vieille planète ? Un sur mille, un sur deux mille ? Que deviendra cette petite fille née après l'extinction ? Les astronautes réussiront-ils à s'adapter à ce nouvel environnement devenu hostile pour l'homme ? Le seuil de reproduction humaine sera-t-il atteint ? Comment réagira Paul Sorvino en sortant de son bunker de survie ? Autant de questions qui seront soulevées et dont les réponses apparaîtront en filigrane vers la fin du roman. Jean-Pierre Andrevon dresse là un scénario catastrophe, certes, mais bien plausible. Régulièrement, de nouvelles menaces épidémiques reviennent au devant de la scène et - coïncidence de mauvais goût ? - celle de la grippe A H1N1 est apparue lorsque je terminai "Le monde enfin". La première vague est partie du Mexique et aussitôt un plan d'envergure internationale pour la protection des voyageurs a été mis en place par l'OMS. Au 20 mai 2009, plus de dix mille personnes ont été contaminées dont quatre-vingt qui sont décédées dans une quarantaine de pays au total. Personne n'est épargné et des mesures sanitaires drastiques pourraient devenir inévitables si une seconde vague de contamination, plus agressive, prenait racine. L'un des gros points d'interrogation dans l'évolution d'une pandémie est la faculté du virus à muter. Dans le cas de la grippe A H1N1, une recombinaison du matériel génétique avec celui de la grippe aviaire (virus H5N1) constituerait le scénario catastrophe que redoutent beaucoup. La grippe espagnole qui a tué entre vingt et cinquante millions de personnes en 1918, la grippe aviaire ou le Sras plus récemment témoignent de l'existence d'une menace qui pèse en permanence au-dessus de nos têtes, une sorte d'épée de Damoclès qui nourrit les peurs collectives de la même sorte que les risques d'explosion nucléaire... Au final, un bon roman fleuve qui a l'allure d'un pavé par son épaisseur et la densité de ses pages. Et puis, bien sûr, il y a le plaisir de lire de la science-fiction française avec une intrigue qui se déroule majoritairement à Paris et en province. On s'est tellement habitué aux auteurs américains ou anglais dans ce domaine littéraire que les noms propres en français ont presque du mal à être crédibles dans nos têtes, le comble ! Andrevon est considéré comme le fils spirituel de René Barjavel, monument de la science-fiction en Europe ; et en effet, la référence à "l'arche" pour décrire cet abri anti-atomique où sont mis en sommeil une poignée d'être humains est à mes yeux un clin d'il à l'auteur de "Une rose au paradis". Cependant, on ne retrouve pas ici cette même écriture pleine de poésie qui fait que chaque texte de Barjavel est un véritable trésor au niveau de la forme. La fin du livre est peut-être un peu précipitée et l'on aimerait en savoir davantage sur cette lueur bleue. L'homme n'est-il qu'un minuscule rouage dans une gigantesque machinerie cosmique ? Question métaphysique qui restera toujours sans réponse... Toujours est-il que la fiction déroulée ici démontre avec force la fragilité de notre espèce. Et pour extrait, cette célèbre citation écrite au XIXe siècle par les Amérindiens et reprise dans le livre : Comment l'esprit de la terre pourrait-il aimer l'homme blanc ? Partout où il la touche, il laisse une plaie... [Critique publiée le 18/06/09]
P L A T E F O R M E Michel Houellebecq - 2001 France Loisirs - 350 pages Luxure et dérive des religions
Michel, un fonctionnaire quadragénaire, mène une vie de célibataire à Paris. Pas de passion particulière, pas d'imprévu,
bref un quotidien routinier qui tend vers l'ennui. La mort de son père, qui le touche à peine, est l'événement qui le pousse
à prendre des vacances. Il part ainsi avec le voyagiste Nouvelles Frontières en Thaïlande pour un séjour clé en main au sein
d'un groupe de touristes français.
La première partie du livre nous décrit tout ce petit microcosme et son comportement en immersion dans un pays lointain. Michel partage ainsi les charmes de l'Asie avec douze personnes dont Lionel, un étudiant, Josette et René, un couple de retraités ou encore Robert, un beauf d'une cinquantaine d'années. Des affinités se créent rapidement et comme dans tout groupe, des sous-groupes apparaissent. Michel, pour sa part, n'a aucun état d'âme à profiter des mains expertes des masseuses thaïes dans les salons de body massage. Et c'est notamment sur ce sujet que certaines dissensions naissent entre les touristes français. Durant le séjour, une jeune femme de vingt-huit ans se lie d'amitié avec le narrateur. Originaire de la campagne guingampaise, Valérie est elle aussi à la recherche d'une identité affective et c'est tout naturellement le jour du retour que les deux nouveaux amants vont échanger leurs coordonnées. Le deuxième chapitre présente Michel tel un homme transformé par cette rencontre, cette "deuxième chance" dans une vie déjà bien entamée comme il le qualifiera lui-même. Avec Valérie, c'est l'union parfaite. Celle-ci occupe par ailleurs un poste de haute responsabilité dans le domaine du tourisme et se voit confier avec son chef la reprise de la chaîne Eldorador (une dizaine d'hôtels-clubs) devenue filiale du groupe mondial Aurore. Etude de marché, analyse sociologique des comportements en vacances, recherche de partenaires commerciaux, choix d'un slogan pertinent vont devenir les enjeux professionnels dans la vie commune du couple installé à Paris. Pour Michel, mis à contribution indirectement, l'occidental veut jouir des plaisirs sexuels lorsqu'il voyage dans les pays pauvres. Selon lui, il y a la demande et l'offre qui va avec, l'avenir du groupe d'hôtels est donc tout trouvé. Mais ces succès sentimentaux et professionnels vont brutalement prendre du plomb dans l'aile en l'espace de quelques lignes ; quelques secondes pour que tout bascule du très mauvais côté. A l'intensité du sexe va répondre celle de la mort. Houellebecq est un écrivain controversé et ce roman a d'ailleurs fait naître une polémique concernant ses propos sur l'Islam et sur le tourisme sexuel qui est ici l'axe principal du récit. Il traîne ainsi une image d'artiste névrosé pour certains. Le lire est le seul moyen de se faire sa propre opinion et ma démarche m'a permis de découvrir une histoire bien écrite et très instructive. Malgré une seconde partie un petit peu disproportionnée par rapport aux deux autres en terme de longueur, le lecteur acquiert des connaissances sur l'anthropologie du touriste occidental. Ici, la vie de Michel n'est qu'un prétexte pour dénoncer et déplorer notre société ultra-libérale qui, malgré les richesses matérielles qu'elle fournit, ne fabrique que des individus dénués de l'essentiel, des êtres lobotomisés par la course à la consommation qui ont oublié la réelle signification du mot "bonheur". L'auteur de "La possibilité d'une île" dresse un portrait des pays riches qui est loin d'être flatteur tant les besoins en futilités y sont immenses. Michel, par son ennui et sa vie pathétique en début de roman, symbolise tout l'échec d'un monde dit civilisé. La religion et le terrorisme qui en découle dans les cas les plus extrêmes sont aussi abordés et donnent une dimension dramatique et percutante à la trame du roman. Sur le plan littéraire, le style est fluide et le rythme prenant. Quelques rappels historiques sur la Birmanie ou Cuba viennent émailler les propos sociologiques ou économiques sur l'histoire du tourisme européen. Les scènes érotiques sont évidemment très présentes à travers les relations charnelles entre Michel et Valérie ainsi que d'autres partenaires libertins occasionnels. On aime ou on n'aime pas, mais Houellebecq ne laisse pas indifférent et cela est déjà un succès. Attention tout de même, ce livre n'est pas gai et risque de vous plomber le moral après sa lecture... Extrait : Moi-même, j'étais absolument incompétent dans le domaine de la production industrielle. J'étais parfaitement adapté à l'âge de l'information, c'est-à-dire à rien. Valérie et Jean-Yves, comme moi, ne savaient utiliser que de l'information et des capitaux. [...] Mais aucun de nous trois, ni aucune personne que je connaisse, n'aurait été capable, en cas par exemple de blocus par une puissance étrangère, d'assurer un redémarrage de la production industrielle. Nous n'avions aucune notion sur la fonderie des métaux, l'usinage des pièces, le thermoformage des matières plastiques. Sans même parler d'objets plus récents, comme les fibres optiques ou les microprocesseurs. Nous vivions dans un monde composé d'objets dont la fabrication, les conditions de possibilité, le mode d'être nous étaient absolument étrangers. Je jetai un regard autour de moi, affolé par cette prise de conscience : il y avait là une serviette, des lunettes de soleil, de la crème solaire, un livre de poche de Milan Kundera. [Critique publiée le 18/06/09]
L E S I N D E S N O I R E S Jules Verne - 1877 Le Livre de Poche - 236 pages Péripéties souterraines
Jules Verne explore ici le monde des miniers en Ecosse.
Dans une vieille houillère désaffectée vit une famille dont le père Simon, ancien contremaître, reste viscéralement attaché au passé et à l'époque glorieuse de l'extraction du précieux charbon. Après une découverte étonnante, il invite son ancien directeur à venir sur place par une lettre qui laisse planer le mystère. Ainsi, l'ingénieur James Starr décide aussitôt de rendre visite aux vieilles mines d'Aberfoyle où réside Simon. Cependant, une autre lettre, anonyme cette fois-ci, arrive aussitôt pour lui indiquer qu'il est finalement inutile de se déplacer. Starr rejoint donc la fosse Dochart, plus intrigué que jamais. Après une exploration commune, les deux hommes vont découvrir de nouvelles réserves gigantesques de houille et un monde souterrain inconnu jusque-là. Malheureusement, d'étranges phénomènes se produisent et nos héros se retrouvent bloqués dans une impasse souterraine, sans lumière. Une âme charitable, sortie semble-t-il du néant, leur portera secours. Mais que cache donc cette ancienne mine ? L'écrivain nantais livre ici une uvre lorgnant du côté du fantastique. A la rationalité de l'ingénieur s'oppose la crédulité d'une population ouvrière qui voit dans les manifestations de la nature écossaise les signes des elfes, esprits et autres fantômes de châteaux hantés. Cette dualité peut se lire également à travers l'opposition entre les lieux d'habitat que sont Coal-City, sous la terre, et Stirling à la surface. Sous le sol, la vie devient plus mystique et les événements qui surviennent dans ce roman ne feront qu'alimenter cette impression. Des personnages à la psychologie tourmentée feront leur apparition au cours de l'histoire et une romance verra même le jour... Jules Verne réinvestit un lieu qu'il avait déjà longuement décrit dans son "Voyage au centre de la Terre" en 1864. Ici, cependant, des familles entières ne jurent que par les lumières artificielles et les roches désertiques dénuées de végétation qui forment le décor de Coal-City. Ces miniers sont restés profondément attachés à leurs conditions de vie qui aujourd'hui nous paraissent pourtant difficilement supportables. Il y a certainement un peu de naïveté dans les caractères bien tranchés décrits par Verne et aussi par cette mise en scène très théâtralisée digne d'une pièce de Shakespeare ; on pensera notamment aux apparitions de Silfax. Mais l'agilité avec laquelle il parvient à nous transmettre de façon pédagogique une quantité phénoménale de connaissances sur la géologie écossaise, sujet de prime abord un peu rude, ne peut nous laisser que pantois devant ce grand talent de conteur... [Critique publiée le 06/02/09]
P O D I U M Yann Moix - 2002 Grasset - 496 pages Fous rires garantis à chaque chapitre !
La grande réussite de ce livre, c'est de faire rire. Rire aux éclats même.
La deuxième chose, c'est la folie de l'auteur. Yann Moix a imaginé l'univers quasi-intégriste d'un adorateur de Claude François. Bernard Frédéric, c'est son nom de scène, est sosie de Cloclo depuis plusieurs années. Accompagné de son fidèle Couscous (ancien sosie de Claude François reconverti en C. Jérôme), il a écumé les scènes de province du côté d'Orléans. A son actif, on peut ainsi citer les podiums Paul Ricard, la foire aux asperges de Tigy, la Quinzaine Yoplait des Trois Mousquetaires, la soirée des Catherinettes sur le parking du Shopi de Garches ou encore la fête du saucisson de Bucy-Saint-Liphard. Les deux compères travaillent à la plonge dans la cafétéria de l'Arche sur l'aire d'Orléans-Gidy et mènent une vie routinière et rangée depuis quelques années, loin des galas et représentations dans les maisons de retraite... C'est une sélection pour participer à l'émission "C'est mon choix" de Evelyne Thomas qui va redonner du peps à Bernard Frédéric. Consacrée aux sosies et organisée autour d'un concours pour élire le meilleur, l'émission trash de France 3 va relancer la carrière de Bernard et lui faire ressortir pattes d'eph' et cols pelle-à-tarte. A travers la vision posée du narrateur, Couscous, le lecteur découvre la vie hystérique et excentrique du sosie de Claude François. Sa personnalité à tendance violente, outrancière et ordurière est décrite avec jubilation à travers quelques scènes bien choisies. Ainsi, Bernard aime les restaurants avec des formules à volonté. Démesurément radin, il suit l'adage à la lettre et n'hésite pas à manger comme un ogre pendant des heures après avoir passé plusieurs jours à jeûner en vue des festivités culinaires. A ses yeux, tout est prétexte à protester de façon immodérée. La géniale scène du restaurant le Chevreuil illustre à merveille (cela dépend pour qui) l'état dans lequel il est capable de se mettre en réaction à un petit désagrément. Ce restaurant ne possédant que des toilettes à la turque, Bernard Frédéric se fait un plaisir d'y refaire la décoration à sa façon. Les clients qui passeront derrière lui auront des réactions très différentes mais tous se souviendront à vie du spectacle offert. Et comme notre vedette le dit lui-même à son ami Couscous : Le 11 septembre à côté c'était un entartage de Noël Godin. Autre réplique culte lorsque Bernard décrit sa prestation dans un karaoké de province sur le titre "Comme d'habitude" : Johnny au Stade de France, à côté, c'était un Playmobil dans un évier. Arrive bien sûr le recrutement des Clodettes, euh non, des Bernadettes of course. Nos deux amis rendent visite à leurs anciennes danseuses et passent une petite annonce dans la presse. En visite chez Karen pour tester ses connaissances en claudologie appliquée, Bernard y découvre un chat angora. Haïssant cet animal, il va l'amadouer dans un premier temps et finir par l'étriper en lui faisant faire un vol qui restera dans les annales de l'aéronautique. La scène se terminera en fiasco lorsque la mère de Karen, ayant vu le geste mal intentionné, le dénoncera à sa fille et que celui-ci, protestant encore davantage, qualifiera la vieille de vieux machin. Malgré les tentatives de sa compagne Véro (sur de Couscous) pour tenter de l'écarter de cette vie sans personnalité propre (la scène chez l'exorsosiste avec des malades de Johnny, Sardou, Dalida ou Carlos vaut elle aussi son pesant de cacahouètes), Bernard Frédéric parviendra à recréer une équipe de choc avec quatre Bernadettes : Maïwenn, Melinda, Delphine et Magalie. Il y aura le pèlerinage au Moulin de Dannemois (demeure de Claude François entre Corbeil-Essonnes et Milly-la-Forêt), siège du C.L.O.C.L.O.S (Comité Légal d'Officialisation des CLOnes et Sosies). Là, Bernard Frédéric se prosternera devant son Dieu après avoir écarté tous les autres visiteurs des abords de la statue représentant le chanteur. Au Moulin, tout est organisé dans le culte de Cloclo : des fêtes claudiennes sont organisées et les Cloclotels accueillent les pensionnaires. Le CEC (Centre d'Etudes Claudiennes) est un pôle universitaire où de nombreux chercheurs étudient la vie et l'uvre de Claude François. Une prépa, sanctionnée par des examens nationaux, est ainsi accessible pour celui qui souhaite devenir sosie officiel de Claude François. Que dire des autres scènes ? Les sardonnades du samedi soir où les sosies de Clolo se rassemblent pour aller se battre contre les sosies de Sardou. Le Mouvement Magnolien International qui veut créer des clones de Claude François (des "Cloclones") tout comme l'on reproduit à l'identique des fleurs de magnolia. Etc. Cette histoire totalement déjantée regorge de scènes cultes, de références kitsch, de répliques tueuses. Chaque chapitre contient des trésors d'imagination. Pour bien critiquer ce livre, il faudrait presque le ré-écrire à l'identique car tout y est dit, analysé, disséqué avec une sorte de folie furieuse propre à Bernard Frédéric mais aussi à l'auteur Yann Moix. Ce dernier est allé jusqu'au bout de son délire. Bien sûr, il a repris un tas d'éléments véridiques sur la vie de Cloclo (et cela permet d'en apprendre davantage sur cette destinée tragique), mais il a créé un univers décalé autour du culte de sa personnalité. Ainsi, le livre se termine par une série d'annexes avec des revues de presse, les biographies détaillées des sosies célèbres de Claude François, un tableau représentant la répartition des quotas de sosies officiels selon l'année des principaux chanteurs français, etc. Et également l'explication du calendrier claudien (calendrier basé sur l'année de naissance de Cloclo et qui est utilisé pour dater les événements en rapport avec les activités du C.L.O.C.L.O.S). Pour les matheux, l'algorithme de conversion des dates civiles en dates claudiennes est décrit sous forme d'équations. Que dire du détail des épreuves pour accéder au rang de cloclo officiel ? Une annexe reprend i-n-t-é-g-r-a-l-e-m-e-n-t un exemple d'annales corrigées de l'examen officiel (Académie d'Aix-Marseille, session 1984). L'épreuve concerne la musicologie avec option disco. L'énoncé est "Etude analytique d'Alexandrie, Alexandra". Le texte de la correction suit dans un charabia savant et impressionnant qui laissera pantois plus d'un lecteur. Un mélange de rire, d'admiration et de peur vous saisit à sa lecture. Est-ce du délire pur ? Une analyse véritable qui tient la route pour les musicologues ? Dans la profondeur de son délire, Yann Moix rejoint d'une certaine façon son héros, Bernard Frédéric, qui vit uniquement pour et par Claude François. Ce roman, qui est aussi une réflexion sur les sosies, nous montre le pouvoir de l'image, de l'apparence dans nos sociétés modernes. La perte d'identité, la déshumanisation sont des sujets traités en fond. Ainsi, le lecteur rit aux premiers abords. Mais s'il réfléchit un peu et gratte la première couche de paillettes, il découvre une existence pathétique qui est proche finalement du néant. Avec la recherche de la célébrité éphémère dont les émissions de télé se font le relais avec un appétit commercial, on touche là un sujet de société très actuel qui change nos rapports sociaux et tend malheureusement à nous écarter de nos valeurs fondamentales. Les derniers chapitres précipitent d'ailleurs le lecteur vers une chute finale qui laisse un goût amer dans la bouche. Mais, comme le prévient Couscous, on peut s'arrêter avant... "Podium" est une uvre littéraire bien sûr (très bien écrite) mais aussi un film sorti en 2004 et porté par le génialissime Benoît Plvoorde. Yann Moix a réalisé la comédie pour le grand écran car il est aussi cinéaste. Celle-ci est donc intrinsèquement liée au livre. Bien que les histoires comportent un certain nombre de différences, le livre a été écrit pour convaincre l'acteur belge de jouer le sosie de Cloclo. "Podium" est un projet qui gravite ainsi autour de la personnalité de Plvoorde et qui a été créé spécialement pour lui. Malheureusement, on s'en tiendra seulement à imaginer les mimiques de l'acteur car la version cinéma est un échec... Où sont passées les scènes cultes du livre ?? La formule à volonté ? L'audition des Bernadettes ? Quasiment toutes les répliques ont été enlevées ! Que reste-t-il au final ? Un joli numéro d'acteur pour l'interprète de Cloclo et de belles images. Mais le piment du livre s'est envolé. Pour résumer, on peut dire que le film n'ose pas contrairement au livre qui est une bombe. Yann Moix s'est fourvoyé dans une adaptation mièvre et consensuelle qui fait à peine rire. A-t-il subi des pressions commerciales ? Certes, le film pourra passer agréablement aux heures de grande écoute sur TF1 ou sa copine M6. Quant au livre, il restera un délice réservé aux curieux... Et ce n'est peut-être pas plus mal. En guise de conclusion, un extrait (mais quasiment tout le livre serait à citer !) : Bernard dévisage sa première Bernadette potentielle. - Ton nom. - Brigitte. - Brigitte quoi ? - Leclerc. - Tu répètes l'ensemble. - Brigitte Leclerc. - "Mon nom est Brigitte Leclerc." - Pardon... - Allez, on se dépêche, là, on perd du temps. - Heu... Mon nom est Brigitte Leclerc. - Tu sais ce qui t'amène, n'est-ce pas ? - Oui... - T'es bizarre, niveau corps... C'est tes guibolles qui sont bizarres. On voit plus quand ça s'arrête... Alors que le reste est tout ratatiné comme un nain. On dirait Mimie Mathy avec des échasses. Couscous ! - Oui Bernard ? - T'en penses quoi ? Tu trouves pas qu'elle fait un peu boule de pétanque montée sur des pattes de moustiques ? Je suis horriblement gêné que Nanard fasse de tels commentaires devant la fille que je tente, par une série de regards complices, de rassurer. [Critique publiée le 23/12/08]
C O N T A C T Carl Sagan - 1985 Pocket - 568 pages Et si...
Ellie Arroway est astronome et responsable du programme SETI (recherche d'intelligence extraterrestre). Elle et son équipe
passent ainsi des heures à scruter le ciel à l'aide de puissants radiotélescopes tournés vers les étoiles.
Et l'incroyable se produit. Un signal qui n'a rien de naturel est capté. Des tonnes d'informations en provenance de l'étoile Véga, située à vingt-cinq années-lumière de nous, sont déversées sur Terre. Tous les pays mettent en commun leurs infrastructures de télécommunications pour se relayer et capter le "message" dans son intégralité. Les plus grands spécialistes du décryptage sont consultés afin de décoder le contenu reçu. De nombreuses voix s'élèvent en faveur ou contre la poursuite de la compréhension du message inconnu. De vieilles peurs se réveillent, de nouvelles religions voient le jour, la fin du monde est annoncée par des prédicateurs peu scrupuleux, la sécurité nationale des grandes puissances mondiales est directement menacée. Mais, à côté de cela, de nouveaux espoirs apparaissent aussi : une humanité enfin réconciliée avec elle-même qui, malgré sa mosaïque de peuples, se découvre du jour au lendemain une identité qui lui est propre ; et se lance avec une nouvelle fraternité mondiale dans un défi extraordinaire venu du plus profond de l'univers. Carl Sagan était professeur et directeur de laboratoire à l'Université Cornell aux Etats-Unis. C'est lui qui est à l'origine du programme SETI et des plaques présentant la Terre et l'homme apposées sur les sondes Pioneer. Il est l'un des fondateurs de l'exobiologie, cette science récente qui s'intéresse à la possible vie au-delà de notre planète. Grand vulgarisateur des sciences de l'astronomie, Sagan a finalement écrit là l'histoire qu'il aurait aimé voir se dérouler de son vivant. Comme dans beaucoup de romans de ce type ("Le moineau de Dieu" en est un autre exemple), de nombreuses considérations théologiques sont abordées et parfois trop détaillées rendant certains passages un peu obscurs. Finalement, on se demande si, au cas où cela arrivait, ce ne sont pas les religions qui seraient le plus profondément bouleversées. Pour ma part et en tant qu'athée cartésien, j'ai un peu de mal à croire ce discours car beaucoup d'autres domaines philosophiques seraient remis en cause et cela en dehors de toutes considérations religieuses... A noter que cette fabuleuse histoire a été adaptée au cinéma par Robert Zemeckis en 1997 avec dans le rôle principal l'excellente Jodie Foster. [Critique publiée le 15/11/08]
P A S S E P O R T A L ' I R A N I E N N E Nahal Tajadod - 2007 France Loisirs - 336 pages Découverte d'un état mal-aimé
C'est tout l'intérêt de la littérature : voyager sans prendre de risques. Après la Birmanie, rendez-vous en Iran, ce pays constitutif de l'axe du mal tout comme la Corée du Nord du point de vue américain. Nahal Tajadod est née en Iran et s'est installée à Paris en 1977 pour étudier les relations entre l'Iran et la Chine. Dans ce livre, elle prend presque le prétexte d'un fait divers pour décrire l'amour qu'elle porte à son pays d'origine et à ses habitants. En effet, Nahal se met elle-même en scène lors de l'aventure qu'elle a vécue pour renouveler son passeport. Cette demande administrative est un travail de longue haleine tant le pouvoir en place est méfiant. Rappelons pour mémoire que l'Iran correspond à l'ancienne Perse et fait la jonction entre les mondes turques, arables et indiens. C'est un pays multi-ethnique avec une population en quasi-totalité musulmane chiite (50% des chiites dans le monde) contrairement aux autres pays musulmans qui sont à 90% sunnites. L'Iran dispose de 9% des réserves mondiales de pétrole et de 14% des réserves en gaz. Jusqu'en 1979, l'Iran était une monarchie pro-occidentale sous le règne du Shah Mohammad Reza Pahlavi (le dernier shah d'Iran). En 1979 a eu lieu la révolution chiite conduite par l'imam Khomeini, un dignitaire religieux (encore appelé Ayatollah), qui prend la direction du pays. Et c'est la guerre Iran/Irak en 1980 qui fera de nombreuses victimes. L'Irak, soutenue financièrement et militairement par les autres pays arabes, les Etats-Unis, les pays occidentaux et l'URSS, envahit l'Iran dans le but de détruire la révolution naissante. Mais l'Iran a bel et bien basculé dans l'islamisme radical et est devenue une théocratie qui mène une politique étrangère fondée sur l'intimidation (terrorisme, prise d'otage, fatwa, ...). C'est donc dans ce cadre de vie assez oppressant que la narratrice nous raconte ses péripéties pour satisfaire son besoin urgent de passeport avant un retour en France. Des petites anecdotes qui s'enchaînent et qui brise la glace d'une ambiance qui à première vue fait peur. Pourtant, la solidarité chez les iraniens existe et leur politesse est sans limite : il faut ainsi toujours négocier pour que la personne qui vous a rendu un service accepte son dû. Ce théâtre de la politesse s'appelle le "Târof". Où l'on apprend également que la Suède est la terre d'élection des iraniens immigrants. En effet, avec un visa périmé on peut s'installer confortablement dans le pays scandinave : le gouvernement met à disposition une maison préfabriquée avec vue sur la mer ou, au moins, un lac et offre même une carte téléphonique pour appeler le pays d'origine à volonté ! Et ce n'est là que le début d'une longue liste de privilèges... On ne lira pas dans ce roman des aventures palpitantes mais on découvrira un autre visage de l'Iran que celui souvent évoqué dans les medias. Et l'on se surprendra même à sourire la plupart du temps ! Extrait : Quelquefois une simple photo en bikini prise au bord d'une piscine, l'étreinte d'un ami dans le quartier des antiquaires, un fou rire à la Maison des artistes, un chewing-gum trop gonflé dans un bus, un parapluie rouge ouvert par un jour de pluie, un bonbon avalé pendant le mois du ramadan, la visite de deux nâ mahrams (des hommes ne faisant pas partie de la famille) à l'heure du thé, peuvent être interprétés comme des actes subversifs, mettant en danger la stabilité du régime et l'assise même de l'islam. [Critique publiée le 09/10/08]
1 2 7 5 A M E S Jim Thompson - 1964 Folio Policier - 260 pages Un cinglé qui règle ses comptes
Nick Corey est le shérif du canton de Pottsville.
On imagine volontiers un bled perdu au fond de l'Amérique profonde des années 60. Ce genre de lieu où la loi est arbitraire et les règles
bafouées. Nick en est d'ailleurs un modèle au cours de ce roman. Il va décider d'instaurer sa propre loi dans son entourage en magouillant, trucidant, manipulant et éliminant les individus qui font le triste quotidien de sa vie. C'est un anti-héros, une pourriture de première qui s'est fait manipulé lors de son mariage avec Myra, qui passe tout son temps avec sa maîtresse Rose et qui rêve de se marier avec Amy, la seule femme qu'il désire vraiment... Tout ce microcosme tourne autour de lui dans un joyeux bordel et Nick se laisse vivre sans provoquer les choses, dans le plus pur esprit conservateur. Pendant toute sa vie, il aura été peureux, fuyant toutes les responsabilités de son grade. Pour assurer sa ré-élection et aligner les mandats de shérif, il aura préféré ne pas agir ni contre ni pour une cause afin de ne soulever aucune contestation autour de lui. Bref, personne ne voudrait d'un tel shérif qui ne pense qu'à baiser, roupiller (ce qu'il fait quand il s'installe à son bureau) et bouffer. Peut-être l'ennui, la routine, l'impression de côtoyer le néant du quotidien sont-ils les moteurs de sa crise de conscience ? Alors il s'enfonce dans cet esprit abject et va encore plus loin dans le mépris de la personne humaine. Jim Thompson est un écrivain pessimiste. Il propose une vision décadente de la vie des hommes sans doute à cause de sa propre existence qui a connu des périodes difficiles entre cures de désintoxication et relations complexes avec son père. Il a connu le succès dans les années 50 et demeure aujourd'hui l'un des plus grands écrivains américains du XXe siècle. Cette histoire est une plongée dans le néant, le vide du quotidien, l'ennui. Dans quel état d'esprit l'auteur a-t-il bien pu concevoir ce théâtre de l'absurde, cette galerie de personnages dignes de Samuel Beckett ? Le processus d'écriture a-t-il été une échappatoire, une façon d'exorciser la dure réalité de la vie ? Il est très probable que oui. Il faut également souligner le style de l'écriture qui épouse parfaitement le fond du propos. A l'existence pourrie des personnages de Pottsville répondent les dialogues savoureux et croustillants qui baignent dans la vulgarité et la médiocrité entre insultes et brimades verbales permanentes. Lire "1275 âmes" c'est finalement un peu comme avaler un triple cheeseburger bien gras et dégoulinant : c'est dégueulasse mais ça fait tellement de bien une fois de temps en temps ! Extrait : Ce matin vers dix heures, pendant que j'expédie un deuxième petit déjeuner, vu que j'ai pas mangé grand-chose en me levant, à part trois ou quatre ufs, des crêpes et des saucisses, Rose Hauck me téléphone. [...] J'en suis à ma troisième tasse de café quand Myra revient. Elle commence à ramasser la vaisselle en marmonnant toute seule, alors je lui demande s'il y a quelque chose qui la tracasse. - Si c'est ça, hésite pas à le dire, vu que deux cervelles valent toujours mieux qu'une seule. - Espèce de pauvre... ! Tu vas filer, oui ou non ? Qu'est-ce qui te prend de rester à table ? - Mais je suis en train de boire mon café. Si tu te donnes la peine de regarder d'un peu près, tu verras que c'est la pure vérité. - Eh bien, emporte ta tasse et va le boire ailleurs ! - Comment, tu veux que je sorte de table ? - Oui ! Et dépêche-toi de débarrasser le plancher ! Je suis accommodant et je demande pas mieux que de l'obliger, je lui réponds, mais à bien regarder, ça n'aurait guère de sens que je sorte de table. - Vu qu'il est quasiment l'heure de manger. Tu vas apporter la soupe d'ici deux ou trois minutes, alors pourquoi je me lèverais de table, si c'est pour me rasseoir tout de suite après ? - Ouhhh ! Elle fait. Veux-tu déguerpir ! - Sans manger ? Tu veux que je travaille tout l'après-midi avec le ventre vide ? - Mais tu viens juste... Elle s'étrangle et se laisse tomber sur une chaise. [Critique publiée le 09/10/08]
B I R M A N E Christophe Ono-Dit-Biot - 2007 France Loisirs - 442 pages Voyage au cur de la dictature birmane
César est en vacances en Thaïlande avec sa copine Hélène.
Lui recherche l'authenticité, l'exotisme vrai du pays étranger ; elle semble plutôt attirée par le confort de vacances bien sages où l'on voit ce que les touristes voient et où l'on retrouve chaque soir l'apéro devant la piscine. Et c'est le clash. Hélène traite César de raté, de petit joueur face à Blanchart. Blanchart, c'est la star du magazine féminin pour lequel César travaille. Blanchart est l'aventurier type qui parcourt le monde et ramène des reportages fascinants. César est "rewriter", il corrige les articles des autres uniquement, il vit dans l'ombre. Il décide alors, lui aussi, d'écrire un reportage sur un sujet que Blanchart n'arrive pas à traiter : le roi de l'opium en Birmanie. Direction le pays voisin de la Thaïlande, coincé entre le Laos, la Chine et l'Inde : la Birmanie ou Myanmar (terme reconnu et utilisé par l'ONU). Khun Sa est une figure emblématique birmane, il a fondé sa fortune sur la production d'héroïne. Il a créé un royaume au cur de la jungle sur lequel il veille en véritable dictateur. Il a échappé à dix-sept tentatives d'assassinat, est devenu la bête noire de l'armée birmane, a proposé un marché directement à la Maison Blanche pour que soit reconnu comme état indépendant son royaume. Mais qu'est-il devenu aujourd'hui ? César a bien l'intention de répondre à cette question et ramener un scoop à son magazine. A peine arrivé dans le pays tropical, il échappe à un attentat dans un lieu commercial névralgique de la capitale Rangoon. C'est à ce moment qu'il fait la connaissance d'une femme médecin humanitaire : Julie. Julie introduira César auprès de Eric, un antiquaire qui connaît bien le pays et pourra le renseigner. Selon ce dernier, l'attentat aurait été commis par la junte birmane elle-même afin de discréditer aux yeux de la population la notoriété montante d'un mouvement de rébellion mené par une certaine "Wei-wei". César va vite tomber fou amoureux de Julie qui lui fera découvrir les charmes du célèbre temple bouddhiste de la Schwedagon ou ceux du lac Inle à l'intérieur du pays. La Birmanie, c'est aussi le pays de Aung San Suu Kyi, la Dame de Rangoon. Celle qui prêche la non-violence, telle une Gandhi, contrairement aux rebelles ethniques. Encore aujourd'hui, elle est enfermée dans sa résidence au cur de la capitale. Une femme trop dangereuse pour les militaires au pouvoir malgré sa victoire aux dernières élections libres dans le pays... César va vivre une aventure folle qui le changera définitivement. Son regard d'occidental sur les pays pauvres sera à jamais marqué et bouleversé. Il va rencontrer Khun Sa mais ira beaucoup plus loin dans l'intensité des rencontres avec le peuple birman... Et avec Julie et ses secrets. Christophe Ono-dit-Biot a le talent pour nous faire voyager dans un pays méconnu, fermé et dirigé d'une main de fer par quelques militaires férus d'astrologie. Le contraste est saisissant entre la fermeté de la junte et le pacifisme des bouddhistes. Grand reporter et passionné par ce pays asiatique, il nous donne une image précise d'un pays peu médiatisé. Mais comment vérifier la véracité de ses propos sinon en lui faisant confiance les yeux fermés ? Les informations sur Khun Sa sont très détaillées et pourtant internet en parle à peine ! Les recherches afin d'écrire ce roman-documentaire ont certainement été approfondies avant de nous parler avec précision des tribus Karens ou Akhas. O-d-B retranscrit à merveille la moiteur tropicale de ce pays considéré comme le plus beau du monde. Voyager en restant immobile prend ici toute sa dimension et j'ai personnellement l'impression d'avoir fait un petit séjour en jungle birmane. J'ai également eu envie d'en savoir plus sur ce pays à mettre au même rang que la Corée du Nord, le Turkménistan ou encore l'Erythrée qui sont considérés comme les trois pays les plus fermés du monde. La traversée à pied des villages birmans m'a tout à fait rappelé mon périple à Madagascar où là aussi les enfants courraient le long des rizières pour venir nous saluer et nous prendre la main... Enfin, le style littéraire est alerte, efficace, facile à lire et de bonne facture. Les références à Wong Kar Waï pour décrire la beauté des femmes illustrent à merveille les propos de l'auteur. Extrait : Trois secondes plus tard, une forme en longyi noir rayé de bleu sombre faisait son apparition derrière lui. Ses cheveux tombaient jusqu'à ses reins, encadrant un visage d'une finesse extrême hésitant entre la Chine et l'Inde. [...] Elle a trempé ses lèvres dans le thé brûlant. Je la trouvais plus belle que jamais dans cette lumière dorée, dans les effluves de l'eau parfumée, fumée, mêlée à ces arômes de noix de coco. Ses cheveux casqués, son nez droit, ses lèvres pulpeuses et son menton volontaire me donnaient envie de l'aimer. Ce livre qui aborde de nombreux sujets d'actualité, se veut un véritable plaidoyer pour la défense de toutes ces minorités birmanes (mais on peut extrapoler à d'autres pays) qui sont bafouées dans leur identité culturelle par un pouvoir qui n'hésite pas à violer, battre, assassiner, ridiculiser en public ses paysans. [Critique publiée le 09/10/08]
S H U T T E R I S L A N D Dennis Lehane - 2003 Payot & Rivages - 393 pages Attention chef-d'uvre
La couverture glauque, le résumé au dos de l'ouvrage donnent déjà les prémices d'une histoire dense à l'ambiance claustrophobe.
Cela se passe dans les années 50, en pleine guerre froide, sur une île au large de Boston : Shutter island. Cette île cache un hôpital psychiatrique où sont détenus de très dangereux criminels répartis en trois pavillons, celui des hommes, celui des femmes et le dernier, celui de haute sécurité pour les cas extrêmes. Bien qu'inexplicable, une femme, Rachel Solando, a disparu de sa chambre pourtant fermée à clé de l'extérieur. Seule indice : un code indéchiffrable inscrit sur une feuille de papier. Le personnel de l'établissement a évidemment parcouru l'île jusque dans ses moindres recoins mais la fugitive reste introuvable. Et c'est là que rentre en scène notre héros, le marshal Teddy Daniels, qui sera chargé de résoudre cette énigme digne d'une intrigue à la Agatha Christie. Pour accomplir cette difficile tâche, il sera épaulé par son coéquipier Chuck Aule. Petit à petit, le lecteur va s'enfoncer dans une ambiance paranoïaque entretenue par des individus pour le moins mystérieux, du patient fou à lier jusqu'au médecin digne d'un docteur Moreau de H.G. Wells. Ce qui caractérise la majeure partie de ce roman, c'est cette ambiance angoissante, poisseuse qui vous colle à la peau telle une sueur paralysante dans un pays tropical. Le lecteur est happé dans un monde clos où les repères volent en éclats tant la folie et l'expérience médicale semblent être le quotidien des insulaires. On se raccroche donc à la logique de Teddy, notre policier, qui va tenter de démêler cette étrange disparition dans un univers carcéral de plus en plus opaque et lourd à supporter. Et puis... Le choc. Une fin extrêmement surprenante, à couper le souffle. Tout est à reconsidérer. Comment est-ce possible ? Comment un auteur peut-il autant manipuler ses lecteurs ? Du point de vue de la technique de narration, ce roman est un pur chef-d'uvre, un brillant exercice de style. Il fait partie de l'infime liste des livres qui ont le don de surprendre celui qui prend la peine de les ouvrir. Et la surprise est de taille. Malheureusement, on ne peut en dire plus tant le risque de commettre une mégarde est grand. Certains lecteurs ont eu la perspicacité nécessaire pour tout comprendre avant la révélation finale mais il est si bon de se faire surprendre de la façon voulue par l'auteur ! Un dernier conseil avant de commencer : ne feuilletez pas la fin sous peine de tomber sur des informations capitales qui nuiraient à la linéarité du récit. L'auteur de Mystic River vous attend. Il serait vraiment dommage de passer à côté de ce petit bijou qui ne s'oublie pas de sitôt une fois la dernière page tournée... Bon voyage sur Shutter Island. [Critique publiée le 01/07/08]
L A V O I L E B L A N C H E Sergio Bambaren - 2000 Presses du Châtelet - 205 pages Roman ésotérique
Michael et Gail forment un jeune couple installé à Auckland, en Nouvelle-Zélande. C'est l'anniversaire de leur
cinquième année de mariage mais Michael, trop absorbé par son travail de conseiller financier, l'oublie.
Près de l'immeuble abritant son bureau se trouve une petite librairie, tenue par le vieux monsieur Thomas Blake. Michael s'y rend régulièrement et, un jour, il tombe sur un livre de poèmes écrits par des auteurs ayant décidé de donner un sens vrai à leur vie. Le couple se rend alors compte qu'il passe sans doute à côté de quelque chose, que le bonheur ne se résume pas à une carrière assurée, un salaire mensuel, une retraite bien préparée, bref, une routine assez conformiste. Il décide donc de suivre les conseils de ce livre magique et de se lancer dans un grand voyage initiatique sur les mers du Pacifique sud. L'essentiel du livre nous conte donc cette croisière vers les îles Fidji, l'archipel de Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie. Aventures, découvertes et rencontres avec l'autre seront les éléments clés qui les aideront à retrouver l'essentiel, leur amour. Le livre, embarqué à bord, leur délivrera de nouveaux messages sur le sens qu'il faut donner à la vie... Ce roman est très particulier. Il décrit un parcours initiatique sur le chemin de la reconquête de soi et de l'amour avec l'autre. On touche à un style appelé "ésotérisme". L'auteur, né au Pérou, a lui-même décidé de tout quitter un jour pour faire le tour du monde et pratiquer ses deux passions : le surf et l'écriture. A travers ce livre, il nous invite à nous poser quelques questions sur la définition du bonheur au présent. [Critique publiée le 30/12/07]
1 3 F R E N C H S T R E E T Gil Brewer - 1951 J'ai Lu - 188 pages Polar des années 50 à l'écriture raffinée
Nous sommes dans l'Amérique des années 50.
Alex Bland, archéologue vivant à Chicago et par ailleurs sur le point de se marier avec sa fiancée Madge, décide de rendre visite à son vieil ami Verne Lawrence, connu à l'armée de nombreuses années auparavant. Prêt pour une petite semaine de repos en célibataire chez son ami qu'il n'a pas revu depuis longtemps, Alex est accueilli par la femme de Verne. La connaissant déjà pour avoir échangé de nombreuses lettres avec elle au cours des trois dernières années mais ne l'ayant jamais vue, Alex est aussitôt frappé par la beauté de cette femme brune à la peau claire. Il sera vite mis au parfum de l'ambiance dans cette immense bâtisse retirée dans la campagne non loin d'une petite ville de province. Le couple vit avec la mère de Verne, vieille femme presque infirme. Verne, quant à lui, a beaucoup changé et a l'air éteint, totalement hanté par des problèmes d'argent dans le milieu professionnel. D'ailleurs, à peine aura-t-il accueilli son ami qu'il prendra aussitôt congé pour une semaine de déplacement afin de tenter de sauver sa situation financière. Alex se retrouve donc seul chez Verne avec sa magnifique femme ainsi que la mère. Bien vite, malgré ses premières réticences, il succombera au charme fou de Petra. Conscient de son erreur, Alex s'empêtrera dans une passion torride, totalement aimanté par le corps parfait de cette divinité. Verne reviendra, mais toujours pressé par des affaires compliquées, il repartira aussitôt, priant son ami de l'excuser et l'invitant à rester se reposer et visiter la région en compagnie de sa femme. Voulant quitter les lieux dès le début et refuser cette histoire d'adultère, Alex finira par se contenter de l'absence de son ami et tombera à son insu dans le piège de l'amour. Avec Petra, il vivra des moments de folie amoureuse. Il comprendra aussi la charge que représente la vieille mère pour elle, une femme quasiment sourde, peu agréable à vivre et toujours à épier son entourage. Mais comment les amants vont-ils pouvoir assouvir leur passion ? Alex réussira-t-il à reprendre ses esprits et rejoindre sa bien-aimée à Chicago ? Pourquoi Verne ne voit rien de la réalité ? Comment ne pas devenir fou de Petra ? Beaucoup de questions dont les réponses seront dévoilées tout doucement à la lecture de ce petit chef-d'uvre... Car ce livre peut paraître à première vue assez classique : un thriller autour d'une sombre histoire d'adultère. En réalité, le texte est extrêmement bien écrit, ne laissant aucun temps mort. Chaque chapitre a son utilité, aucune description inutile n'est amenée, chaque mot, chaque phrase est bien pensé. Ainsi, le texte forme une unité parfaite autour du couple Alex-Petra. Dès les premières lignes, l'intrigue se met en place et le lecteur est happé dans cet univers hitchcockien. Les ambiances décrites sont remarquables, sobres, dépouillées mais totalement efficaces. La psychologie du personnage principal est également dense et très réaliste. Bref, un bijou qui se dévore et où la tension monte crescendo jusqu'au final. A déguster sur une musique de Herrmann évidemment ! Extrait : Nous sommes restés assis trois quarts d'heure devant un rôti de buf saignant. J'ai fait la connaissance de la mère de Verne. Pas de doute. Il y avait bien trois macchabées à cette table : la vieille, Verne et le rôti de buf. [Critique publiée le 08/10/07]
D E S F L E U R S P O U R A L G E R N O N Daniel Keyes - 1959 J'ai Lu - 311 pages Une leçon de tolérance
Charlie Gordon est un attardé mental, employé dans une boulangerie à faire le sale travail. Deux scientifiques ont mis au point un traitement pour développer l'intelligence chez les sujets en retard. L'expérience sur la souris de laboratoire, Algernon, est un succès. Ils décident de la tester sur un être humain : Charlie. Petit à petit puis de plus en plus rapidement, les capacités intellectuelles de Charlie vont s'accroître jusqu'à aller bien au-dessus de la moyenne. Surdoué, Charlie va découvrir la soif d'apprendre et se consacrer à améliorer les recherches le concernant. Il apprendra également le piano, de nombreuses langues. Sa découverte des femmes et du sentiment amoureux fera également partie de sa nouvelle "naissance". Malheureusement, Algernon va commencer à régresser puis dépérir jusqu'à la mort. Se sachant condamné, Charlie va entamer une longue descente en enfer, conscient d'avoir vécu une expérience unique. Ce livre d'anticipation offre une vision de tolérance à l'égard des personnes handicapées mentales. Il pose également la question suivante : sommes-nous vraiment plus heureux qu'eux ? Devenu un classique aujourd'hui, ce récit a obtenu le prix Hugo en 1960.
J E R E M I E ! J E R E M I E ! Dominique Fernandez - 2006 Grasset - 292 pages Voyage à Haïti pour le prix d'un livre !
Fabrice, jeune étudiant installé à Paris, découvre un terrible secret de famille
qui va le bouleverser. Fasciné par son père, mort en véritable héros alors qu'il était tout jeune, Fabrice apprend la vérité à son propos. Cette remise en cause totale le conduit à vouloir partir loin pour exorciser ses démons. Passionné de littérature et particulièrement intéressé par l'uvre de Alexandre Dumas, il s'engage pour un périple humanitaire vers l'île de Haïti. Son but à travers ce voyage est d'aider un pays pauvre mais aussi d'enquêter sur la grand-mère du célèbre auteur, négresse mariée à un colon blanc à l'époque de l'esclavagisme. Quittant son amie Karine et sa mère, Fabrice prend le risque de suivre une petite communauté de jeunes venus des quatre coins de la planète et placée sous l'égide d'un étrange mécène suisse. La majeure partie du livre est une invitation à la découverte de Haïti et de ses habitants. Dominique Fernandez aborde ainsi différents thèmes qui sont toujours d'actualité : la traite des noirs, la France et ses colonies, le tourisme de masse, la cohabitation pays pauvres et pays riches, la puissance et la décadence du communisme. A travers le parcours de Fabrice, le lecteur apprend également l'histoire de la famille Dumas, depuis le grand-père venu sur l'île pour installer une plantation avec son frère jusqu'au père, général ayant connu gloire et déboire sous le commandement de Napoléon. En plus de traiter de façon approfondie des sujets délicats, l'auteur le fait avec une verve littéraire remarquable. On est là dans la grande littérature française de tradition. Une écriture posée, réfléchie, parfaitement aboutie sur le plan artistique. Pas étonnant d'apprendre que Fernandez a déjà eu le prix Goncourt (1982) ! La fin du roman est quant à elle surprenante. Fabrice va réaliser une véritable introspection de ses états d'âme et découvrir un pan méconnu de sa personnalité. Un autre personnage clé jouera un rôle primordial dans cette découverte. L'ultime page coupe le souffle au lecteur et en révèle beaucoup sur les passions humaines. Bref, un livre vraiment intéressant qui aborde une grande quantité de thèmes, tout cela dans l'ambiance moite et suave d'une île des Caraïbes, et qui est empreint d'un nombre important d'éléments biographiques issus du parcours de l'auteur...
1 4 9 2 , L A C O N Q U E T E D U P A R A D I S Robert Thurston - 1992 France loisirs - 273 pages Rendez-vous avec l'Histoire
Ce livre, écrit d'après le scénario du film de Ridley Scott, retrace l'épopée fantastique du génois
Christophe Colomb.
Convaincu de la rotondité de la Terre et qu'il existe par conséquent une route vers l'ouest menant vers les Indes, Colomb réussit à convaincre le royaume d'Espagne de lui faire confiance. A l'époque où l'Espagne montre sa puissance et reprend Grenade aux maures (1492), Isabelle de Castille se laisse séduire par ce marin et rêve déjà de nouvelles richesses pour son pays. Le 3 août 1492, trois caravelles (la Santa Maria, la Niña et la Pinta) quittent l'Europe. Le 12 octobre, elles atteignent San Salvador (île des Bahamas). Colomb décrit ce Nouveau Monde avec beaucoup d'émotions. Les indigènes, surnommés malencontreusement "indiens", vivent dans une nature digne du paradis. Tout y est douceur, innocence, volupté. Colomb va construire des cités et tenter de christianiser les indiens, il cherchera également de l'or en grande quantité pour séduire les rois d'Espagne à son retour. Il ramènera quelques indiens en Espagne et refera trois autres voyages vers les Amériques, repoussant à chaque fois un peu plus loin sa découverte de nouveaux territoires. Les colons exacerberont vite les passions, apporteront des maladies de l'Ancien Monde, répandant la mort sur leur passage. C'est le choc de deux civilisations, deux continents qui ont évolué séparément. C'est l'histoire d'un homme, convaincu d'apporter le bien mais qui sera vite dépassé par les événements et finira dans l'oubli et le déshonneur, persuadé d'avoir atteint les Indes jusqu'à sa mort en 1506. Un livre concis, rapide à lire et qui retrace de façon claire les grandes étapes de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
H A R J U N P A A E T L ' H O M M E O I S E A U Matti Yrjänä Jnsuu - 1993 Folio Policier - 430 pages Un rythme un peu laborieux
L'auteur de ce polar est inspecteur à Helsinki. Il décrit dans ce livre un milieu qu'il connaît bien puisque
l'action se déroule dans la capitale finlandaise et relate les aventures d'un inspecteur nommé Harjunpää.
Celui-ci est confronté à des cadavres, des braquages de banques, des détraqués sexuels, ...
Le récit est classique et manque un peu de rebondissements. Les premiers chapitres donnent l'eau à la bouche mais l'action se déroule lentement au fil des pages et les événements tardent un peu à arriver. De plus, la fin peut laisser le lecteur pantois en lui donnant l'impression que l'auteur s'en sort par une queue de poisson.
C U L - D E - S A C Douglas Kennedy - 1994 Folio Policier - 291 pages Un voyage en Australie qui tourne au cauchemar
Ce polar nous emmène pour un long voyage en Australie, pas vraiment touristique. Nick, journaliste américain, décide de casser la monotonie de son existence en prenant l'avion pour le continent des kangourous. Décidé à traverser l'Australie du nord au sud, il achète sur place un Combi VW et se lance sur la route. Il rencontrera une fille, Angie, qui deviendra sa compagne. Mais Angie se révèle être une vraie garce : elle plonge Nick dans le sommeil et prend le volant pour une destination perdue. Nick se réveillera en plein désert, dans une communauté de fous. Pris au piège par une famille qui a décidé de rester vivre dans une ancienne ville minière désaffectée en plein cur du Bush australien, le héros de ce roman se verra demander en mariage par Angie pour agrandir la famille. Face à ce clan de marginaux cinglés, il n'aura de cesse de trouver une solution lui permettant de quitter cette souricière... Cette histoire se lit rapidement et accroche le lecteur dès la première page. Kennedy joue avec les nerfs du lecteur en l'enfermant dans ce huis clos palpitant. On retrouve ici un univers à la Brussolo : un personnage livré à un univers totalement baroque et pourtant bien réel. L'idée originale aurait peut-être pu déboucher sur un livre plus long avec davantage d'événements et de développements autour de la famille d'Angie.
L A N E F D E S F O U S Richard Paul Russo - 2006 Belial - 417 pages Rencontre avec une autre civilisation...
Voici un livre très agréable à lire. Ceux qui aiment la science-fiction classique, plausible et bien argumentée seront
ravis.
Dans un lointain futur, notre planète n'est plus viable mais les humains ont depuis longtemps colonisé l'univers. Une de ces colonies vit à l'intérieur d'un immense vaisseau baptisé l'Argonos. Une véritable société s'y est formée (avec des castes de riches, de religieux et de soutiers). Bartolomeo Aguilera est un être difforme car handicapé, mais il est appareillé par un système sophistiqué lui permettant de se mouvoir aisément. Malgré sa condition sociale modeste, il est un ami d'enfance du commandant du vaisseau : Nikos. D'autres personnages jouent également un rôle important dans la trame de l'histoire : l'évêque Soldano, véritable tyran qui veut prôner la religion catholique dans tout l'univers et aimerait prendre les commandes du vaisseau, le père Veronica, confidente de Bartolomeo, Pär, un nain également fidèle ami du narrateur, ... Bref, tout ce microcosme va soudain découvrir un vaisseau issu d'une autre technologie, visiblement abandonné. Commencera alors une expédition passionnante à la découverte de la plus extraordinaire rencontre entre l'humanité et une autre civilisation. Petit à petit, l'équipe découvrira un monde totalement nouveau et progressera sous la direction de Bartolomeo (on pense bien sûr au chef-d'uvre "Rendez-vous avec Rama"). Au bout de plusieurs heures d'exploration, une surprise de taille fera son apparition faisant basculer le récit dans une ambiance plus glaciale et intrigante. La dernière partie du livre est, quant à elle, terriblement prenante. Le suspens y est à son comble et nous mène crescendo jusqu'au final ! L'auteur décrit avec rigueur son univers et nous fait progresser tout doucement dans les tourments de l'Argonos. Il aborde également la problématique de la croyance dans la religion catholique en opposant les idées de Bartolomeo et du père Veronica. Le lecteur y découvrira un point de vue très intéressant concernant le pouvoir de libre-arbitre offert aux hommes par Dieu. L'histoire peint également avec précision les luttes de pouvoir au sein d'une société fermée et cloisonnée. C'est au final un excellent roman, soigné à tout point de vue et surtout capable de bluffer l'imaginaire des plus cartésiens d'entre nous.
L A P L A G E Alex Garland - 1995 Le Livre de Poche - 474 pages Le mythe de Robinson revisité
Un paradis perdu en Indonésie. Une île où l'on cultive clandestinement des plantations de drogue.
Une plage dans un décor incroyable. Des touristes de tous les pays qui ont fondé une communauté hors du
temps dans ce lieu. Un secret difficile à garder. Un plan d'accès qui circule et de nouveaux routards qui arrivent.
L'idée est originale. Ce microcosme en apparence paisible trahira vite les vices humains. L'auteur pose une fois de plus la question du modèle de société parfaite. Le livre est un peu long et ne possède pas de vrai fil directeur. Il réside davantage dans une succession d'épisodes autour des différents personnages. Le film qui en a été adapté, avec dans le rôle principal Leonardo Di Caprio, prend beaucoup de liberté par rapport au texte. Curieusement, ce film, bien que moyen, possède davantage de rythme que le livre. Bref, une énième variation sur le thème de Robinson Crusoé...
L E L I E V R E D E V A T A N E N Arto Paasilinna - 1975 Folio - 236 pages Histoire légère en Finlande
Ce roman écrit par Arto Paasilinna, auteur finlandais traduit et apprécié en France, raconte le parcours épique
d'un journaliste à travers son pays.
Vatanen, désabusé par sa femme, son boulot et la vie en général heurte par accident un lièvre sur le bord d'une route. Il va alors le recueillir puis le soigner. Commencera alors la plus folle des aventures pour les deux compagnons. Ensemble, ils parcourront toute la Finlande, découvriront des paysages divers, feront la connaissance d'une galerie de personnages déjantés, chasseront l'ours, passeront par la case prison, découvriront l'amour d'une femme... Voyage initiatique ou farce de cirque, cette épopée fait penser avec sourire aux déambulations d'un Mr Hulot dans le cinéma français des années 50. Tout n'est que dérision et légèreté pour le personnage principal qui ne se fâche jamais et accepte toujours avec philosophie les vicissitudes de son aventure. Mais derrière cette fable se cache un message destiné à prôner les bienfaits du contact avec la nature et à démontrer que l'humilité face aux événements rend stériles tous les tracas causés par nos modes de vie souvent bercés par la futilité.
L A D O U C E E M P O I S O N N E U S E Arto Paasilinna - 1988 France Loisirs - 217 pages Humour noir au pays des rennes
Une vieille femme nommée Linnea Ravaska, veuve d'un colonel, vit paisiblement dans une petite maison de campagne à cinquante kilomètres de Helsinki.
Pas si paisiblement que cela en réalité car chaque mois, au moment où sa pension est versée, son neveu Kauko Nyyssönen accompagné de deux acolytes
Jari Fagerström et Pertti Lahtela s'invitent sous son toit pour profiter du lieu et lui soustraire une partie de sa retraite.
Les trois compères, vivant à Helsinki, sont des malfrats et n'ont peur de rien. Ils profitent de la vie en volant, magouillant, molestant les gens
si besoin.
Apeurée, Linnea se concocte un poison mortel afin de pouvoir s'échapper rapidement de cette vie devenue déprimante à cause de son neveu. Par un concours de circonstances imprévu, ce poison ne lui sera pas injecté à elle mais à l'un des protagonistes du dangereux trio. Et Linnea, sans le savoir, va attirer sur elle les foudres de ses ennemis qui ne penseront plus qu'à l'éliminer... Malheureusement pour eux, une personne âgée peut être bien plus vigoureuse et maligne que prévu. De nombreuses situations rocambolesques et plusieurs quiproquos viendront ponctuer leur petite guerre mettant Kauko et ses compères dans une situation de plus en plus difficile. Comme à son habitude, Arto Paasilinna est resté fidèle à son style : un décor planté en Finlande (de Helsinki jusqu'à Rovaniemi en Laponie), de l'humour noir à chaque page, une écriture aérée et efficace, des personnages attachants, des situations cocasses. C'est un auteur qui sait se démarquer des autres et cultiver l'amour de son pays. Il a également un talent incroyable pour mettre en scène des scénarios d'une originalité décoiffante et tout cela avec ce petit zeste de poésie et de légèreté qui lui est propre. [Critique publiée le 09/10/07]
R E P L A Y Ken Grimwood - 1988 Points Poche - 360 pages Un bouquin génial !
Jeff Winston meurt un beau jour d'une crise cardiaque mais se réveille aussitôt vingt-cinq ans auparavant. Il est étudiant,
dans sa chambre universitaire, à côté de son camarade de classe mort depuis longtemps dans sa "précédente" vie !
Difficile à admettre comme tour de magie, mais facile de s'apercevoir la multitude d'idées que cela peut engendrer...
Recommencer sa vie en ayant la mémoire du futur ! Connaître les résultats des derby, savoir que Kennedy va être assassiné et à quelle heure précise, cela a de quoi vite faire tourner la tête. Et quand ce phénomène extraordinaire recommence plusieurs fois de suite, on peut tout essayer dans la vie et expérimenter tous les fantasmes du commun des mortels !! Ce livre se lit d'une traite et l'idée de départ est très bien exploitée. Il possède également une dimension métaphysique et spirituelle en tentant de donner un sens à notre vie, au temps présent, passé et futur. Avec une aventure qui paraît être une chance pour le héros, l'auteur nous rassure en fin de livre et nous démontre encore une fois que le bonheur se conjugue toujours au présent...
L A B R E C H E Christophe Lambert - 2005 Fleuve Noir - 210 pages Pour les amateurs d'uchronie
Comment résister à une si belle couverture !? Le talent de Manchu (illustre dessinateur de mondes imaginaires) aura forcément participé
au succès du livre. Outre le réalisme du dessin, la scène exposée interpelle : une plage de Normandie, un blockhaus, un officier allemand
et... Un robot armé semblant tout droit sorti d'un futur éloigné. C'est au difficile exercice de l'uchronie (on prend une date de l'histoire et on imagine ce qu'il se serait passé si tel événement ne s'était pas déroulé comme en réalité) que se livre le jeune auteur français Christophe Lambert (à ne pas confondre avec son homonyme du cinéma). Une uchronie qui prend pour explication un voyage dans le temps, thème ô combien passionnant. Mais thème très prise de tête aussi ! Le présent de l'histoire se déroule en 2060 et le voyage dans le temps est maîtrisé par les militaires. La télé-réalité est de plus en plus perverse et le nouveau show consiste à remonter le temps pour filmer des événements trashs du passé (la mort de Kennedy par exemple). La loi de l'audimat régnant sur l'éthique, c'est le débarquement de Normandie que se propose de suivre l'équipe de l'émission. Bien sûr, les voyageurs du temps doivent respecter un système de règles ayant pour but de ne pas modifier le cours des événements. On devine aisément que ces règles vont être involontairement transgressées. Un historien et un reporter de guerre acceptent la mission et sont débarqués le 6 juin 44 sur les côtes normandes. Dès lors, ils vont sombrer dans un enfer et ouvrir une "brêche" laissant cxister deux futurs possibles. Ils devront réparer leur erreur et faire triompher le futur (pour eux présent) tel qu'il a eu lieu. Ce livre présente trois intérêts notables : 1/ faire revivre le débarquement et l'auteur s'est apparemment beaucoup documenté pour cela. 2/ écrire une histoire de science-fiction et présenter une nouvelle vision du voyage dans le temps, on connaît à quel point c'est un défi car les paradoxes y sont toujours nombreux. 3/ dénoncer les dérives de la télé-réalité qui est devenue omniprésente aux Etats-Unis et qui défraye aussi régulièrement la chronique en Europe. Au final, on obtient un bon bouquin duquel il est difficile de lâcher prise. La fin, quant à elle, pose de nouvelles questions sur la possibilité du voyage dans le temps. Seul bémol peut-être, on aurait aimé plus de densité dans le caractère des personnages, leurs relations, ... Remarque : ce livre ressemble étrangement au roman "Les jeux de l'esprit" (Pierre Boulle, 1975). Coïncidence ou plagiat ??
T A R E N D O L René Barjavel - 1946 Folio - 583 pages L'Amour par Barjavel
Ce roman, paru dans les jeunes années de Barjavel, conte une histoire d'amour magnifique entre deux jeunes gens.
Jean aime Marie. Marie aime Jean. Avec une simplicité d'écriture que beaucoup d'écrivains peuvent envier, avec ce style poétique inimitable, et avec cet humour souvent caustique envers le progrès et les hommes, l'auteur peint la rencontre de deux adolescents, l'amour fou qui va les unir, la guerre stupide qui va les séparer et le destin qui va les lier à tout jamais, là-bas dans la clairière ou les fleurs sentent l'amour... Une histoire qui se lit vite, qui serre le cur, qui élève au plus haut rang des sentiments l'Amour absolu, celui avec un grand A. Une tragédie construite autour d'une galerie de personnages attachants et profondément humains. Très émouvant...
S O L E I L V E R T Harry Harrison - 1966 Pocket - 191 pages Un écologiste avant l'heure
Ce livre, écrit dans les années 60, est plus que d'actualité aujourd'hui en
2004. L'auteur Harry Harrisson prend pour cadre New York en 1999 et imagine plus de
trente ans avant ce qu'il pourrait s'y passer. Et à part une petite erreur au niveau
de la date, on peut dire qu'il a vu juste. La situation de désastre décrite dans
ce livre est exactement celle prédite par nos plus grands scientifiques pour la fin
de ce siècle au plus tard !!!
Mers polluées, ressources épuisées, surpopulation, voilà le contexte dans lequel évolue le personnage principal. Andy est policier et il est chargé d'élucider le meurtre d'un gros bonnet de la ville. Vivant avec son ami Sol, vieux personnage qui a connu les vertes prairies et la cuisine d'antan, Andy rencontrera l'amour sous les traits d'une magnifique fille prénommée Shirl. L'intérêt de ce livre ne réside pas dans l'histoire policière, somme toute banale et sans grand rebondissement, mais bien dans la description du New York futur : ces gens qui se battent pour obtenir leur ration d'eau chaque jour, ces sans-abris entassés à même la rue auxquels les nantis ne font même plus attention et qui sont piétinés sans état d'âme, ces images du passé qui sont autant de trésors perdus, cette nourriture fade et uniforme faite à base de plancton marin... D'ailleurs, l'auteur lance un cri d'alarme dès les premières pages et établit un bilan de la situation à venir. Quand l'anticipation rejoint la réalité... Visiblement, l'homme n'a pas modifié son comportement depuis et à au contraire augmenté sa consommation des ressources de la planète. A l'heure où l'on parle de plus en plus de la prochaine pénurie du pétrole, un changement de cap est-il encore imaginable ? Prions pour que la réponse soit oui et tout de suite. Remarque : ce livre a été porté au cinéma en 1973 par le réalisateur Richard Fleischer avec pour acteur principal Charlton Heston. Fait rare, le film est bien meilleur que le livre car l'intrigue est grandement enrichie et un suspens latent mène le spectateur jusqu'à la fin pour découvrir un secret terrible.
F U N E R A R I U M Brigitte Aubert - 2003 France Loisirs - 416 pages Une fin bâclée
Chib Moreno a un métier peu commun, il est embaumeur. Vieillard, chien, chat, tout passe entre ses
mains magiques et à chaque fois c'est le miracle : le cadavre devient éternel...
Jusqu'au jour où c'est une petite fille sur laquelle il doit effectuer ce travail morbide. L'enfant d'une grande famille bourgeoise. Devenant ami avec Aicha, la bonne de leur propriété, Moreno va à plusieurs reprises être amené à côtoyer ce milieu guindé très différent du sien. Il va découvrir une multitude de caractères bien trempés : du père trop propre pour être honnête, à la mère plongée dans une dépression permanente en passant par une ribambelle d'enfants aux comportements parfois troublants. A cela se rajoutent les voisins et amis de cette famille qui apportent leur lot de mystères au moulin. Le héros va devenir, malgré lui, résolu à en savoir plus sur les véritables circonstances de la mort de cette enfant. Suspense, meurtres, relations amoureuses vont agréablement donner le rythme à ce polar écrit par une française. Le livre se lit à toute vitesse et nombreuses sont les fausses pistes sur lesquelles l'écrivain s'amuse à nous conduire. C'est peut-être là d'ailleurs où le bât blesse. La fin n'est pas à la hauteur de l'intrigue. On s'imagine volontiers des relations plus complexes entre les protagonistes de l'histoire, une névrose insoupçonnable apparaître au grand jour. Mais finalement, Aubert ne va pas chercher bien loin la vérité et, somme toute, le dénouement ne déplace pas des montagnes. Bref, un thriller digne de ce nom mais dont la fin rapidement amenée en quatre pages, laisse un goût légèrement amer dans la bouche...
L A P A R T D E L ' A U T R E Eric-Emmanuel Schmitt - 2001 Folio - 503 pages Un sujet casse-gueule traité avec brio
D'emblée, c'est un chef-d'uvre.
Ce livre, à la dimension philosophique, se base sur une uchronie. Imaginez ce que serait devenu Hitler, et par la même le monde d'aujourd'hui, si celui-ci avait été reçu à l'Académie des Beaux-Arts en 1908. Eric-Emmanuel Schmitt construit à partir de cette hypothèse deux Hitler. L'un, celui que l'on a malheureusement connu et l'autre, celui qu'il aurait pu être. Une biographie précise et détaillée entremêlée à une fiction totalement crédible. L'on apprend dans ce pavé qui se lit d'une traite que le jeune Adolf était un être très correct, passionné par les arts et plutôt renfermé sur lui-même. Son échec aux Beaux-Arts est vécu comme une erreur et il reste persuadé qu'il est un génie incompris. A partir de là, il n'aura de cesse de se croire exceptionnel et de négliger sa socialisation parmi les hommes. La première guerre mondiale qui lui donnera une place dans la communauté humaine valorisera l'armée à ses yeux. La défaite de l'Allemagne exacerbera sa haine du juif, pour lui responsable de cet échec. Son putsch raté, la rédaction de son livre en prison, son élection à la tête de l'Allemagne feront de lui un homme qui va se conforter dans son idée de regrouper les peuples d'origine germanique dans la Grande Allemagne. Et l'on connaît la suite... Les camps de concentration, la fin dans le bunker souterrain et le suicide près de sa femme Maria Von Braun. L'autre Adolf est celui qui a su faire face à ses problèmes, celui qui a su, sans honte, accepter ses défauts et les soigner. Celui-là aura des enfants, deviendra peintre puis professeur et finira tranquillement en Californie, un goût amer dans la bouche car jamais vraiment reconnu sur le marché de la peinture... Le livre est savamment orchestré, les deux parcours intelligemment décrits, et, sans doute le plus important aux yeux de l'auteur, cette uvre donne à réfléchir sur le monstre qui sommeille au fond de chacun d'entre nous et sur les circonstances qui peuvent amener celui-ci à prendre le dessus et à conduire à la catastrophe. A noter : le journal très intéressant en fin de livre qui relate les combats et sacrifices qu'a dû mener l'auteur.
L E G A R D I E N D U F E U Anatole Le Braz - 1900 Terre de brume - 184 pages Une écriture somptueuse
Ce livre est une invitation à la découverte de la vie des gardiens de phare au début du XXe siècle.
Là-bas, dans la dangereuse mer d'Iroise, au large de la pointe du Raz se dresse un phare de pierre : le phare de
Gorlébella ("la roche la plus éloignée") plus connu sous le nom de phare de la Vieille.
Une équipe de trois gardiens assurent à tour de rôle le bon fonctionnement du phare et protègent donc ainsi
les équipages qui croisent au large d'un naufrage éventuel.
Le gardien-chef, Goulven Denès, est originaire du Léon (nord Finistère) et a fait connaissance lors d'une escale antérieure d'une jeune fille de Tréguier prénommée Adèle... Les deux jeunes gens vont s'aimer et partir s'installer sur la pointe du Raz car Goulven doit assurer périodiquement la relève à Gorlébella. Tout se passe pour le mieux même si la rudesse des paysages rend nostalgique Adèle qui songe tristement à son Trégor natal... Un poste vacant au phare et c'est un autre trégorrois (Louarn), cousin éloigné de l'épouse du gardien, qui vient s'installer dans le coin. Cette tierce personne va tragiquement faire basculer Goulven dans la folie. Alertée par l'îlienne, cette femme sombre et mystérieuse, le narrateur va comprendre la tromperie. Mariée à lui devant Dieu, la belle Adèle en aime un autre devant le diable. Laissant les deux amants dans l'ignorance de son dégoût, Goulven va méthodiquement tisser un piège diabolique afin de se venger efficacement du tandem maudit... Ce roman est sombre tant dans l'histoire elle-même de cette vengeance préméditée que dans le contexte où elle se déroule. Le paysage dur et semi-désertique du Raz de Sein vient ajouter une dimension mélancolique et tragique au désespoir du mari trompé. Une sorte de fatalité est inscrite dans le décor ainsi que le sent le couple lorsqu'il arrive dans ce pays (on retrouve ici un pessimisme identique à celui développé dans les uvres de l'anglais Thomas Hardy à la même époque). Tout au long de l'intrigue, la noirceur de Goulven ne fera qu'augmenter. Une histoire terrible où les moments de félicité sont plus que rares, mais une histoire ô combien magistralement écrite d'une main de maître par le costarmoricain Anatole Le Braz. On devine aisément à travers son texte qu'il est aussi poète car force est de constater que c'est superbement bien écrit. Le livre est une peinture où la gravité des caractères et des paysages sont autant de coups de pinceaux tempétueux sur une toile gigantesque qui représenterait un couple déchu sur les landes bretonnes déchirées par le fracas des vagues. Il est intéressant de re-situer l'uvre dans son contexte de fin du XIXe siècle : les rapports géographiques et par conséquent socio-culturels n'ont pas grand chose à voir avec la situation présente. Ainsi, Léon et Trégor sont presque deux pays différents et le mariage entre Goulven et Adèle est déjà pour certains un mauvais signe. L'auteur décrit à merveille la Bretagne d'antan et définit avec précision les différences dans les traits de caractère entre habitants du nord et habitants de l'ouest. A noter que Anatole Le Braz s'est inspiré d'un fait divers. Le film de Philippe Lioret, "L'équipier" sorti en 2004, ressemble étrangement au "Gardien du feu" et même si la folie destructrice de la fin n'a pas lieu, on retrouve la même intrigue en triangle entre un gardien, sa femme et la relève...
L ' I L E Robert Merle - 1962 Mille et une nuits - 493 pages La naissance d'une société
Ce roman s'inspire de l'histoire des révoltés du Bounty : à la fin du XVIIIe siècle, un navire de l'amirauté
britannique cède à la mutinerie d'une partie de son équipage. Le capitaine du vaisseau, appelé ici "Blossom", est assassiné et le nouvel équipage fait escale à Tahiti. Là, les hommes ont le choix : rester sur cette terre paradisiaque mais avec un risque très élevé d'être retrouvés par des marins anglais puis ramenés au pays pour y être jugés ou alors partir sur l'océan en quête d'une île éloignée de toutes routes maritimes et fonder une nouvelle communauté, avec la certitude de ne plus jamais revoir l'Angleterre. Neuf britanniques décident de tenter l'aventure. Ils seront accompagnés par des autochtones de Tahiti pour aider à manuvrer le navire : douze femmes et six hommes. A bord du Blossom, ils continuent donc leur route dans l'océan Pacifique pour atteindre l'île de Pitcairn, petit massif rocheux cerclé de falaises difficilement accessibles pour d'éventuels envahisseurs. Le héros, Purcell, est accompagné de sa femme tahitienne, Ivoa. Ainsi, tout semble présent pour vivre dans un monde enchanteur, loin de toutes les vicissitudes humaines. Malheureusement, cette microsociété va reproduire à son échelle ce qui se produit inéluctablement, semble-t-il, à l'échelle d'un pays. L'infériorité des tahitiens sera une vérité absolue pour certains britanniques qui n'auront de cesse d'exacerber le racisme entre les habitants de l'île. Cela créera des tensions guerrières lors du partage des terres ou des femmes. Purcell, figure romantique et idéaliste, tentera en permanence de désamorcer les tensions et de rendre équitable pour tous la vie sur cette île généreuse. Cette épopée, gros pavé de 500 pages, renoue avec des thèmes chers à Robert Merle. La construction d'une société nouvelle et juste, déjà longuement évoquée dans son uvre "Malevil", est-elle une utopie ? La vie dans un monde clos, qui peut devenir une véritable prison, est aussi un sujet abordé, tout comme dans son reportage sur la vie à bord d'un SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d'engins) dans "Le jour ne se lève pas pour nous" en 1986. Les personnages de "L'île" forment un panel de toutes les passions humaines. Purcell, le personnage principal, qui se veut bon avec chacun de ses compatriotes, anglais ou tahitiens, et qui finalement se pose de nombreuses questions sur l'inéluctabilité d'une telle dérive. Il luttera cependant jusqu'au bout et refusera toujours d'employer la force. Mac Leod, écossais au caractère bien trempé, qui voudra toujours manipuler les plus faibles pour les dresser contre ceux qu'il veut affaiblir. Mason, le capitaine de vaisseau, qui restera toujours fermé et observera sur l'île les mêmes règles hiérarchiques qu'à bord de son navire. Puis viennent toutes ces femmes, très belles et innocentes, qui seront pour la plupart soumises à leur "tané" (mot tahitien désignant compagnon). Robert Merle nous démontre avec une grande logique pourquoi nos sociétés ont tant de mal à vivre paisiblement. Est-il pessimiste ? Sans doute que sa vision du monde moderne le faisait douter. Mais la lumière de la vie s'accroche toujours et se faufile partout, même là où la déchéance règne. Le petit Ropati en sera la preuve... L'écriture, quant à elle, est remarquable. Beaucoup de style et d'élégance viennent émailler les propos de l'auteur. La narration de Robert Merle est exemplaire, respectueuse du beau et bon français. Le lecteur sentira le côté très british (pour mémoire, Robert Merle était agrégé d'anglais) de son art de raconter : de nombreux détails, des descriptions approfondies, des explications abondantes, un langage soutenu. Un roman qui fait presque figure d'essai sur la constitution d'une société mais qui sait garder sa propension à nous faire rêver et voyager très loin vers les merveilles de la Polynésie. [Critique publiée le 26/02/08]
M A L E V I L Robert Merle - 1972 Folio - 634 pages Le nucléaire : la folie de l'homme
Tout commence très simplement. Un petit village en France, quelque part dans le sud. Et puis soudain, plus rien.
Sauf l'odeur de la mort. Une température qui devient très forte pendant de longs instants, personne ne saurait d'ailleurs
dire exactement ce que signifie le mot "instant" dans ces conditions là. Dans un château, à Malevil, Emmanuel Comte et ses amis en pleine discussion politique au moment du drame ont survécu. Mais lorsqu'ils rallument la radio, ils se rendent compte du vide des ondes, un vide glaçant. Ils vont rapidement comprendre : la menace atomique est devenue réalité, un fou a fait tomber le premier domino de la dissuasion nucléaire. Emmanuel et ses amis vont apprendre à reconstruire une société où les repères d'Avant ont disparu. Retour à la case départ du Moyen-Age. Retour aux famines, aux maladies et à la guerre. Ce livre retrace avec détail et émotion le microcosme qui se développe dans une enceinte fortifiée. Avec de nouvelles règles militaires et sociales telles que la mise en place de sentinelles pour veiller jour et nuit sur d'éventuels brigands, la fin de la monogamie (les femmes étant minoritaires par rapport aux hommes), la richesse de la nature et des animaux, Robert Merle nous montre à quel point notre avenir et même notre présent sont en permanence menacés par une épée de Damoclès et nous apprend que l'humilité et le partage sont des valeurs toujours triomphantes.
B A N D E A U M A K I B O O K
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P R I X L I T T E R A I R E Prix Littéraire des Hebdos en Région 2012
12 septembre 2011 : suite à un encart paru dans le journal hebdomadaire "La Chronique Républicaine", envoi d'une lettre de motivation pour faire partie du jury qui décernera le Prix Littéraire des Hebdos en Région 2012. Ce prix, dont c'est la cinquième édition, est organisé par le Syndicat de la Presse Hebdomadaire Régionale (SPHR). Vingt-deux membres représentant l'ensemble des régions de France métropolitaine ainsi que la Corse vont être choisis. 03 octobre 2011 : promu juré pour la région Bretagne et convoqué le 19 janvier à la Société des Gens de Lettres à Paris, j'ai environ trois mois pour lire les dix romans sélectionnés par le magazine "Lire". 19 janvier 2012 : rendez-vous à l'hôtel de Massa situé près de l'Observatoire de Paris. Cette magnifique demeure du XVIIIe siècle est le siège de la Société des Gens de Lettres. Un premier cocktail permet aux différents jurés de faire connaissance. Il sera suivi d'une séance de délibération et de votes arbitrée par Eric Lejeune (directeur du SPHR) et Philippe Delaroche (conseiller littéraire de François Busnel pour l'émission "La Grande Librairie" sur France 5 et rédacteur en chef adjoint du mensuel "Lire"). Les jurés prennent tour à tour la parole pour présenter leurs trois livres préférés. Deux premiers tours de vote permettent de mettre en avant "Ces âmes chagrines" de Léonora Miano, "Et rester vivant" de Jean-Philippe Blondel et "Avant le silence des forêts" de Lilyane Beauquel. Ce dernier titre remportera finalement haut la main le prix. Premier roman d'une lorraine totalement inconnue du monde de l'édition il y a un an, "Avant le silence des forêts" (publié chez Gallimard) raconte les états d'âme de quatre jeunes allemands envoyés combattre dans les tranchées durant la première guerre mondiale. L'écriture poétique époustouflante justifie parfaitement la récompense décernée ce 19 janvier 2012. La proclamation officielle du prix auprès des acteurs du monde de la presse et du livre suivie d'un apéritif dinatoire ont permis de clôturer la soirée en beauté.
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