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L E   C A R A V A G E   |   LA PALETTE ET L'ÉPÉE (tome 1)   Milo Manara - 2015

Glénat - 60 pages
17/20   Deux maîtres pour le prix d'un !

    Milo Manara raconte dans sa nouvelle œuvre la vie sulfureuse du talentueux Caravage.
Michelangelo da Caravaggio est né à Milan en 1571. En 1592, il s'installe à Rome afin de lancer sa carrière de peintre.
Les débuts sont assez chaotiques. Le Caravage côtoie des cardinaux et aristocrates mais aussi des bandits et prostituées. Rome est une ville où tout peut arriver et l'homme en fait l'expérience à travers les relations qu'il entame.
Ce premier tome décrit son ascension dans l'univers des ateliers de peinture où élèves et maîtres travaillent durement sur la représentation de scènes vivantes et réalistes. Le Caravage est vite remarqué pour son talent et son aisance picturale. Mais son caractère ténébreux et bagarreur lui fait parfois délaisser les pinceaux pour manier l'épée et mener des combats dans les quartiers sordides de la ville pontificale.

  La vie de l'italien, à cheval sur les XVIe et XVIIe siècles, contient évidemment de nombreuses zones d'ombre. Manara rapporte ici certains faits historiques véridiques mais se glisse également dans les interstices de la biographie officielle pour romancer les aventures du célèbre peintre.
Les modèles artistiques et les prostituées sont bien sûr l'occasion pour l'auteur italien de dessiner des femmes plus ou moins dénudées. Honorablement, cela reste au service de l'histoire et ne fait pas office d'alibi pour sombrer dans un érotisme vulgaire. Par ailleurs, le nu est revenu en force à la Renaissance. L'attrait pour la culture antique et la beauté des corps ainsi que le désir d'exercer ses talents en représentant la morphologie humaine, sujet sans doute le plus difficile, sont les principales raisons qui expliquent la profusion de personnages dévêtus.
De ce point de vue, Manara ne pouvait manquer de rendre hommage à cet univers ! Le maître italien de l'érotisme dessine à merveille ses personnages. Son aisance au crayon n'est plus à démontrer depuis bien longtemps. Néanmoins, chacune de ses créations continue de fasciner le lecteur.
Osons le dire : Manara, à travers le 9ème art, poursuit le travail des grands peintres italiens. Et Dieu sait si l'Italie en était pourvue...

  Le seul gros bémol concerne la mise en couleur.
L'auteur de bande dessinée a délaissé l'aquarelle pour composer avec des teintes numériques. Cela se ressent fortement dans les premières pages où les ciels renvoient une froideur métallique. Les visages manquent aussi de profondeur. Les ambiances plus sombres dans la suite de l'album permettent d'atténuer ce désagrément.
Mais je ne comprends pas qu'une souris informatique puisse remplacer la douceur d'un poil de martre équipant un pinceau pour lavis. Surtout lorsque l'on se réfère à l'art du Caravage !

[Critique publiée le 03/09/17]

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L A   L I G N E   D E   F U I T E   Benjamin Flao / Christophe Dabitch - 2007

Futuropolis - 115 pages
17/20   Voyage en Afrique sur les traces de Rimbaud

    En 1888, la revue littéraire Le Décadent publie cinq faux poèmes de Rimbaud. L'homme a disparu depuis plusieurs années et le journal parisien souhaite faire un coup d'éclat en laissant croire qu'il possède des textes inédits de l'auteur du Bateau ivre.
En réalité, ces textes ont été écrits par un jeune admirateur de Rimbaud nommé Adrien. Verlaine, l'amant de Rimbaud, est furieux de cette tromperie et la dénonce avec véhémence.
Adrien, vu comme un usurpateur, devient la risée du milieu intellectuel parisien. Il décide alors de fuir en partant sur les traces de Rimbaud qu'il admire par-dessus tout. Grâce à Anatole Baju, rédacteur en chef de la revue Le Décadent, il apprend que le poète maudit est parti à Aden au Yémen.
Après être passé par Charleville pour y rencontrer la famille du poète, Adrien prend la direction de Marseille afin d'embarquer vers la péninsule arabique.

  Sur l'ensemble de l'album, le dessin de Benjamin Flao se partage donc entre la grisaille, associée aux désillusions rencontrées dans les villes de Paris ou Charleville, et l'intense lumière, symbolisant l'espoir et la quête, de l'Afrique.
Ce dessinateur, rompu aux techniques du carnet de voyage, montre un talent considérable à travers ses dessins mêlant graphite, encre et aquarelle. La couverture à elle seule attire l'œil par sa puissance créatrice et montre déjà la maîtrise de Flao.
En s'arrêtant sur certaines cases, on constate souvent des sortes de gribouillis à la mine graphite. Ces traits, effacés ensuite par beaucoup de dessinateurs, sont volontairement conservés ici. Ils rajoutent du caractère à la composition et font partie intégrante du style vif et acéré de l'auteur.
Lorsque le voyage d'Adrien débute en Afrique, la palette des couleurs explose. Benjamin Flao maîtrise superbement la technique de l'aquarelle et ses quelques cases représentant la mer, sujet ô combien difficile, sont renversantes dans le rendu !

  Le scénario, quant à lui, traite, à travers quelques digressions oniriques, la quête personnelle d'Adrien. Il fait appel à l'imagination du lecteur par le biais des différentes interprétations qu'il peut offrir.

[Critique publiée le 03/09/17]

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L ' H O M M E   Q U I   M A R C H E   Jirô Taniguchi - 1992

Casterman - 155 pages
16/20   Profiter des bonheurs simples

    Tout au long du récit, le lecteur suit le cheminement pédestre d'un homme qui déambule dans sa ville. Au fil de ses pas, il éprouve des plaisirs simples comme celui d'observer les oiseaux, acheter un gâteau pour sa compagne ou promener Neige, le chien abandonné qu'il a adopté.
Ainsi, tout moment de la journée peut être mis à profit pour marcher et découvrir ces petites choses anodines que l'homme moderne et pressé ne sait plus contempler : des élèves rentrant de l'école en jouant de la musique, le regard bienveillant d'une vieille dame croisée au détour d'une rue, ...
Et puis, il y a des moments de grâce absolue durant lesquels, sciemment, le personnage de ce roman graphique se met dans des situations épicuriennes. Il s'allonge par exemple au pied d'un cerisier en fleur pour profiter de la quiétude et de la beauté des lieux, s'introduit discrètement le soir dans la piscine municipale afin de s'y baigner seul et nu - c'est bien mieux - ou encore grimpe au sommet d'un arbre pour admirer le paysage depuis sa cime.

  Fidèle à son style, Jirô Taniguchi « dessine » de la poésie. Quasiment aucun dialogue ne vient ponctuer cette bande dessinée qui est une magnifique ode à la simplicité, à l'humilité et au bonheur.
J'aime ce ton un peu naïf chez l'auteur japonais. Il est rassurant et reposant dans notre monde actuel qui mise bien trop sur la vitesse, la productivité, la sophistication, l'agitation continue, ...
Lire et relire Taniguchi, cela permet de réenchanter le monde. Et c'est déjà énorme.

[Critique publiée le 19/11/16]

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L E   L O U P   D E S   M E R S   Riff Reb's - 2012

Soleil Productions - 119 pages
13/20   Joutes physiques et oratoires en pleine mer

    Cette histoire débute par une traversée maritime dans la baie de San Francisco par un dandy, critique littéraire, prénommé Humphrey Van Weyden. Ce dernier prend le ferry pour rejoindre un ami afin de tenir quelques discussions intellectuelles entre philosophie et littérature.
Malheureusement, cette navigation qui aurait dû se révéler tranquille et routinière va prendre une tournure dramatique à cause d'un brouillard à couper au couteau. Suite à une collision avec un second navire, le ferry sombre en laissant ses passagers confrontés à leur propre sort.
Humphrey est projeté dans l'eau froide et retrouve ses esprits alors qu'il est à bord du Fantôme, une goélette pratiquant la pêche au phoque. À peine remis de ses émotions, l'homme de lettres apprend avec horreur qu'il est hors de question de faire demi-tour pour le débarquer. Il fait désormais partie de l'équipage en route pour les riches eaux du Japon !

  À mille lieues des échanges intellectuels dans les salons feutrés de la bonne société, Humphrey est brutalement projeté dans un monde totalement nouveau ; un univers âpre et rude où la survie est le seul objectif à court terme.
Il fait connaissance avec chaque personnalité de l'équipage, découvre les tensions entre les marins, devine qui sont les faibles et les forts, lesquels mentent pour amadouer l'ennemi et surtout se retrouve confronté au capitaine Loup Larsen. Ce dernier possède un physique hors norme : « La tête d'un roi babylonien sur un corps de titan. »
En outre, il est extrêmement cultivé mais possède une morale détestable.

  Humphrey prend ses marques dans ce microcosme très rude et devient second sur le navire. Sa relation houleuse avec Loup Larsen constitue l'essence même du récit. Leurs joutes sont partagées entre des échanges intellectuels sur les traités qu'ils ont tous les deux lus et les accès de violence physique, exacerbés par de terribles migraines, du capitaine.

  Cette bande dessinée est adaptée du roman éponyme de Jack London publié aux États-Unis en 1904.
Riff Reb's a très bien apprivoisé l'univers de London en dessinant de vraies gueules de marins et en retranscrivant fidèlement la dureté de l'univers maritime. L'atmosphère est continuellement tendue ; la violence est tapie dans chaque page, prête à bondir.
Ma réticence concerne la mise en couleur de l'album. Le dessin aurait gagné à être accompagné d'une mise en couleur directe (aquarelle, gouache, ...) ou à carrément rester en noir et blanc avec un travail au fusain sur les ombres et les lumières.
Au lieu de cela, le lecteur se retrouve face à une couleur « froide » car numérique. Dommage car cela retentit fortement sur la qualité finale de l'œuvre !

[Critique publiée le 19/11/16]

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L E S   C I T É S   O B S C U R E S   |   SOUVENIRS DE L'ÉTERNEL PRÉSENT (tome 12)   François Schuiten / Benoît Peeters - 2009

Casterman - 77 pages
14/20   Le monde onirique de Taxandria

    Un jeune garçon, entièrement chauve, quitte sa maison pour se rendre à son école. Durant sa marche, il traverse les étranges rues de la ville où il réside : Taxandria. Il ne rencontre que des hommes qui semblent pressés tandis que les femmes demeurent toutes dans un étrange lieu nommé le « Jardin des Délices ».
Dans les décombres omniprésents à Taxandria, l'enfant tombe sur un livre relatant l'apocalypse qui a frappé la cité. Il lit l'ouvrage et découvre, dans ce monde où toute référence au passé est bannie, les raisons du désastre.
Poussé par la curiosité, et défiant son instituteur, notre personnage se rend au palais des princes pour poser les nombreuses questions qui le taraudent. Bouleversé par ce qu'il découvre, il décide finalement de se rendre aux confins du monde qu'il connaît : Marinum.

  Initialement, cette histoire est née de l'imagination du réalisateur belge Raoul Servais au début des années 80.
Aidé par François Schuiten au dessin, Servais souhaitait créer une œuvre surréaliste utilisant une méthode artisanale d'incrustation de personnages filmés en images réelles dans des décors dessinés. Malheureusement, ce projet très ambitieux et dépassé lors de l'explosion du numérique s'éternisa jusqu'en 1994, année de sortie d'une version inachevée.
Désirant exploiter le travail de conception graphique engagé dans ce projet, François Schuiten a souhaité avec son compère Benoît Peeters créer une bande dessinée s'intégrant dans le célèbre univers des Cités obscures.

  Rebaptisé et construit sur une histoire un peu différente de celle du projet cinématographique, Souvenirs de l'Éternel Présent plonge le lecteur dans un monde onirique, à mi-chemin entre le rêve et la réalité. Le dessinateur belge excelle, comme toujours, dans les perspectives, lignes de fuite et autre architectures baroques. L'intérêt majeur de cette bande dessinée réside donc dans son graphisme car du côté du scénario beaucoup de questions restent en suspens à l'issue de la lecture...
Le message principal est cependant clair : une dictature, celle vouant un culte au présent et bannissant toute trace du passé ici, est reconnaissable par l'éradication qu'elle mène à l'encontre de la culture. Le livre, objet ô combien subversif pour les despotes, amène la réflexion, interroge, interpelle, développe l'esprit critique de son lecteur. Notre héros dépasse les limites du monde préconçu dans lequel il vit grâce au livre qu'il découvre.
Souvenirs de l'Éternel Présent est donc une ode à la culture et une critique acerbe de tout gouvernement qui cherche à en museler les formes d'expression.

  Enfin, n'oublions pas de signaler que l'autre grand thème évoqué est celui des savants fous. Le cataclysme décrit dans ce récit est la conséquence de la confiance aveugle de quelques scientifiques dans leurs théories et expériences.
Obnubilés par leurs découvertes, ils ne mettent aucun garde-fou dans leur course folle vers le nouveau monde qu'ils veulent créer. Le résultat est sans appel et irréversible.
Toute science doit être accompagnée de questions éthiques et cadrée afin d'éviter de telles dérives...

[Critique publiée le 19/11/16]

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A I R B O R N E   4 4   |   LÀ OÙ TOMBENT LES HOMMES (tome 1)   /   DEMAIN SERA SANS NOUS (tome 2)   Philippe Jarbinet - 2009

France Loisirs - 96 pages
18/20   Des aquarelles à couper le souffle

    Nous sommes en décembre 1944. La seconde guerre mondiale touche à sa fin mais fait encore rage. Preuve en est avec la terrible bataille des Ardennes qui vient de débuter : Hitler lance une offensive gigantesque pour percer le front occidental des alliés et reconquérir le port stratégique d'Anvers.
Les combats se déroulent dans des conditions exécrables. Le relief des montagnes, le froid, la boue et la neige constituent un véritable cauchemar pour les allemands et leurs ennemis.

  Le personnage principal de ce diptyque, Luther Yepsen, est un GI d'origine allemande. Lui et ses compagnons recueillent deux enfants juifs partis à la recherche de leurs parents qu'ils croient encore vivants...
Parallèlement, à quelques encablures de là, des SS sont chargés d'une mission par Himmler en personne. Ils doivent capturer Egon Kellerman, un déserteur qui détient de précieuses informations pour les alliés quant à la tragédie qui se joue pour les juifs.
Le destin va se faire croiser l'allemand Kellerman et l'américain Yepsen dans la ferme réconfortante de Gabrielle qui vit seule avec ses chevaux après avoir tout perdu durant de longues années de guerre.

  La découverte de l'extermination des juifs, le retour d'un mari considéré comme mort, la détresse de deux jeunes enfants innocents, la naissance d'une histoire d'amour impossible entre Luther et Gabrielle, l'âpreté des combats dans la neige, l'absurdité de la guerre et la folie destructrice des SS sont quelques-uns des thèmes déroulés avec brio dans ces quatre-vingt-seize pages de récit.

  Philippe Jarbinet a construit un scénario très solide et parfaitement documenté. Soucieux de coller au plus près la réalité historique, ce professeur de dessin en Belgique a mené de nombreuses recherches afin d'approfondir ses connaissances et ne pas trahir la grande Histoire.
Seul aux manettes, il est aussi le dessinateur et le peintre de cette bande dessinée. J'utilise volontairement le mot « peintre » car la mise en couleur est faite intégralement à l'aquarelle et le travail est considérable. On pense volontiers à l'univers de Gibrat...
Jarbinet utilise les deux techniques en aquarelle : le sec et le mouillé. Ainsi, quasiment tous les ciels sont représentés dans le mouillé. Cela signifie que l'auteur laisse l'eau diffuser les pigments des gris de Payne et autres teintes habituellement utilisées pour les ciels gris et bas d'hiver. Pour le reste (personnages, véhicules, bâtiments, ...), le sec est privilégié.
Quelle gageure de s'être lancé dans la représentation de cette période qui se déroule en hiver et donc dans la neige !
Le blanc en aquarelle est particulier à saisir car c'est celui du papier qui doit être conservé dès le début de la mise en couleur (même si une gomme de masquage peut être utilisée). Seuls quelques rehauts à la gouache blanche sont encore possibles pour des finitions sur de toutes petites surfaces (l'écume de la mer par exemple).
Pour les Ardennes, l'auteur a donc réalisé un travail magnifique, un labeur minutieux d'authentique artisan de la bande dessinée. Le 9ème art prend ici tout son sens et ce genre d'œuvre sort nettement du lot des titres de piètre qualité qui envahissent la production éditoriale dans l'univers de la bande dessinée.
Enfin, il est intéressant de suivre l'évolution de la mise en couleur entre le début et la fin de l'album. La même scène y est représentée et le traitement de la neige a changé. Dans la première, l'épaisseur de la neige est alourdie par le trait noir de l'encre ; dans la seconde, le trait n'y figure plus, allégeant et aérant ainsi considérablement la représentation de la neige.

[Critique publiée le 27/10/15]

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A I R B O R N E   4 4   |   OMAHA BEACH (tome 3)   /   DESTINS CROISÉS (tome 4)   Philippe Jarbinet - 2011 / 2012

France Loisirs - 96 pages
17/20   Magnifique diptyque centré sur le 6 juin 1944

    Gavin, dix-sept ans, est en vacances avec ses parents sur les plages de Normandie. Nous sommes en 1938 et cette famille américaine est venue dans ce lieu précis car la maman en est originaire.
Le jeune homme en profite pour découvrir la superbe région normande et faire quelques balades bucoliques au bord de la mer. Il y rencontre une jeune fille, de quelques années son aînée, avec qui il noue une forte relation amoureuse.
Joanne, qui vit dans le coin, fait découvrir à son américain sa Normandie faite de petits chemins creux, de virées à bicyclette, de beaux manoirs et de bocages ensoleillés...

  Après cet été inoubliable, Gavin continue de correspondre avec son amie depuis l'Amérique. La seconde guerre mondiale a éclaté et conduit les américains à entrer dans le conflit ; Gavin est contraint de participer au débarquement du 6 juin 1944.
C'est au cœur même de cette Normandie si apaisante autrefois qu'il va devoir combattre et faire face à la folie d'Hitler. Affrontant le tir nourri des batteries allemandes, Gavin se lance sur Omaha Beach, avec l'espoir fugace de revoir Joanne et la crainte permanente de prendre une balle ennemie en plein crâne...

  À nouveau, Philippe Jarbinet tisse un récit sensible et haletant mêlant habilement la grande Histoire aux récits de vie intimes de quelques personnages ordinaires.
Le dessinateur ne s'est pas facilité la tâche en prenant pour cadre le débarquement de Normandie. Il s'en sort bien et a su représenter avec précision et efficacité cet épisode tragique et salvateur de la seconde guerre mondiale.
Mais à travers la bande dessinée, le cinéma ou la littérature, peut-on faire véritablement revivre cette journée cataclysmique avec vérité et authenticité ? L'art peut-il représenter un événement qui n'aura trouvé sa seule intensité que dans l'instant présent ?
Comme tous les artistes qui ont voulu, par devoir de mémoire avant tout, raconter cette journée depuis plus de soixante-dix ans, Jarbinet tente de restituer « au mieux » l'horreur, la peur, le bruit, le froid, la mort omniprésente.
Il dénonce également à travers son travail l'absurdité de la guerre : américains, anglais ou allemands, beaucoup étaient des gamins avec les mêmes rêves éloignés de toute velléité. Sans la folie de quelques leaders et autres généraux, ils n'auraient jamais osé porter une arme et la pointer sur un type de leur âge.

  Ce second diptyque est relié de façon intelligente et habile au premier via les personnages de Joanne et Luther...
Même si les similitudes avec l'univers de l'auteur de bande dessinée Jean-Pierre Gibrat sont assez évidentes, les récits de Jarbinet se terminent eux toujours par des images heureuses ; rappelons-nous la fin dramatique dans Le sursis par exemple. À titre personnel, je pense qu'une conclusion tragique donne plus de relief à l'histoire.
Sur le plan pictural, le blanc est beaucoup moins présent que dans les deux premiers tomes. Cela induit un traitement de mise en couleur à l'aquarelle moins aéré et, à mes yeux, moins intéressant techniquement. Malgré cela, la qualité reste la même que précédemment en terme de dessin et de couleur.

  Bref, parmi la production phénoménale dans le monde de la bande dessinée aujourd'hui, la série Airborne 44 est une valeur sûre qu'il ne faudrait en aucun cas louper !

[Critique publiée le 27/10/15]

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L E   J O U R N A L   D E   M O N   P È R E   Jirô Taniguchi - 1995

France Loisirs - 274 pages
19/20   Une psychanalyse émouvante

    Ce récit émouvant et somptueux débute par l'arrivée de Yoichi dans sa ville natale, Tottori, pour assister à la veillée funèbre organisée pour célébrer dignement la mort de son père, Takeshi. C'est l'occasion pour Yoichi, narrateur de cette histoire, d'évoquer son enfance auprès d'un père qu'il a fui jeune, au moment de partir faire ses études à Tokyo.

  L'événement marquant qui aura façonné les relations au sein du noyau familial et brisé sans doute indirectement le lien qui unissait son père Takeshi à sa mère Kiyoko est décrit avec détail. Il s'agit du terrible incendie qui dévasta Tottori en 1952.
Des constructions en bois vulnérables et un fort vent combinés à beaucoup de malchance seront les principales raisons du cataclysme qui détruisit cinq mille deux cent quatre-vingt-huit maisons exactement, soit les deux tiers de la petite ville de province.
Le père de Yoichi, coiffeur apprécié, perd tout : maison et travail. L'oncle Daisuke, beau-frère de Takeshi, sera très présent auprès du petit garçon, de sa grande sœur Haruko et de leur mère. Aidé financièrement par son beau-père afin de relancer son activité et offrir un nouveau logement à sa famille, Takeshi s'enferme dans le travail afin de rembourser au plus vite sa dette au point de négliger sa famille...
Celle-ci va alors voler en éclats et les repères de Yoichi seront irrémédiablement détruits. En pleine détresse, élevé par son père resté dans le nid familial, il n'aura plus qu'un seul objectif : retrouver sa mère partie vivre dans une autre ville avec l'instituteur de sa sœur ainée, Mr Matsumoto.
Yoichi va rapidement perdre ses illusions et devra reconnaître que le monde des adultes n'est pas aussi simple que celui des enfants...
Le sport lui permettra de canaliser son énergie et son intérêt pour la photographie lui fournira d'autres objectifs à atteindre. La présence d'un animal de compagnie lui sera aussi grandement bénéfique.
Des premiers souvenirs, vers l'âge de trois ans, à l'arrivée dans le milieu professionnel, Yoichi, à l'occasion de longs et nombreux flashbacks, va opérer une sorte de psychanalyse durant cette veillée funèbre et découvrir peu à peu le vrai visage de son père, un homme bien plus aimant qu'il ne le laissait paraître.

  Taniguchi est le maître incontestable du manga européen. Moins connu au pays du Soleil Levant, ce mangaka est adulé en France ; les critiques professionnels comme les lecteurs louent son talent.
Dessinateur pointilleux et scénariste hors pair, Taniguchi nous livre avec ce pavé de près de trois cents pages une fine analyse psychologique de la relation entre un fils et son père. Le récit s'appuie sur des éléments autobiographiques et met en avant la ville provinciale de Tottori, lieu de naissance de l'auteur.
Il faut lire ce roman graphique et déguster chaque page, chaque case où même les décors au second plan sont d'une finesse renversante.
Enfin, en dehors de toute mode, Taniguchi ne recherche pas l'action, le rebondissement scénaristique à chaque fin de page, il cultive au contraire l'art de la lenteur, prône la douceur de vivre. Des valeurs qui nous manquent considérablement aujourd'hui...

[Critique publiée le 13/10/12]

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Q U A R T I E R   L O I N T A I N   Jirô Taniguchi - 1998

France Loisirs - 406 pages
18/20   Philosophie du destin

    Hiroshi Nakahara, un cadre japonais de quarante-huit ans en déplacement professionnel, se trompe de train le lendemain matin d'une soirée un peu trop arrosée et prend le chemin de sa ville natale, Kurayoshi, au lieu de rejoindre son domicile de Tôkyô où l'attendent sa femme et ses deux filles. Arrivé sur les lieux de son enfance, Hiroshi en profite pour se rendre dans le cimetière du temple Genzen où se trouve la sépulture de sa mère.
Nous sommes le 9 avril 1998.

  Il s'endort devant la tombe.
À son réveil, un phénomène fantastique s'est produit : son corps n'est plus celui d'un adulte mais bien celui d'un adolescent. Étrangement, Hiroshi a gardé son expérience d'homme mûr, a connaissance des événements survenus jusqu'à ses quarante-huit ans. En revanche, il a repris l'apparence physique qu'il avait à quatorze ans !
Décontenancé, perdu devant un tel mystère, il parcourt la ville et la découvre telle qu'elle était durant sa jeunesse : les voitures, les maisons, le rythme de la vie sont comme dans ses souvenirs. Le passé est devenu réalité et, arrivé au seuil de sa maison, il retrouve sa famille qui l'attend de façon toute naturelle pour déjeuner !
Hagard, Hiroshi reste interloqué devant sa mère, Kazué, qui a disparu vingt ans plus tôt d'une crise cardiaque. Son père, Yoshio, sa petite sœur Kyôko - à croquer tout au long de l'album - et sa grand-mère maternelle sont là et vaquent à leurs occupations quotidiennes malgré l'étrange comportement qu'ils observent chez Hiroshi.
L'incroyable vérité lui est alors confirmée par la première page du journal qui est datée du 7 avril 1963...

  Le jeune garçon, forcément très mûr pour son âge, s'aperçoit au fil des jours qu'il revit le passé sans possibilité de s'en évader.
Aux questions métaphysiques va succéder une acceptation de ce voyage dans le temps. Hiroshi va redécouvrir l'insouciance de la jeunesse, le lycée, ses camarades Masao et Daisuké et même, ce qui n'était pas prévu, tomber amoureux d'une magnifique fille prénommée Tomoko.
Il reprend aussi sa place au sein de sa famille et tente de profiter au mieux de cette formidable occasion de revoir ses parents. Car, au-delà de la mort prématurée de sa mère, Hiroshi a été traumatisé par la fuite de son père en cette année 1963 justement. Parti de la maison un soir des derniers jours des vacances d'été pour assister à une réunion de l'association de quartier, Yoshio a abandonné sa famille pour toujours...
Adulte, Hiroshi ne sait toujours pas ce qu'il est devenu. Dans sa peau d'adolescent, c'est la question qui le taraude le plus, qui l'obsède, qui l'empêche de profiter de sa « nouvelle » vie. Le garçon voudrait utiliser ce saut temporel pour modifier la destinée en empêchant son père de quitter une famille qui, à première vue, paraît aimante, épanouie et exemplaire...

  À travers ce roman graphique qui a remporté un énorme succès, Taniguchi aborde une multitude de thèmes oscillant entre gravité et légèreté. Le mangaka japonais réussit à juxtaposer les grands événements de la vie aux petits moments simples et ordinaires qui jalonnent nos existences. Ainsi, il met autant en scène les souffrances liées au divorce, à l'alcool, à la fuite du père que les petits plaisirs quotidiens que sont une virée en bus à la mer, la contemplation d'un feu d'artifice, le plaisir d'un enfant de chausser sa nouvelle paire de chaussures ou encore une promenade dans la nature, ...
L'art de vivre japonais, exotique pour un lecteur occidental, est aussi très présent. L'intérieur des demeures est toujours propre, rangé, zen. Tout paraît simple dans le pays du Soleil Levant. Mais évidemment, Taniguchi nous montre que derrière ce tableau idyllique, des fêlures se tissent, des drames humains bouleversent le sort des habitants.

  Au même titre que dans Le journal de mon père, l'unité de la famille est le thème majeur abordé dans cette œuvre.
Ici, l'auteur utilise le fantastique comme procédé littéraire pour parvenir à développer son sujet. Les raisons et moyens du voyage dans le temps de Hiroshi ne sont pas clairement expliqués car secondaires, mais Taniguchi apporte tout de même une réponse à la problématique des paradoxes temporels en montrant que les grands événements de la vie ne peuvent être modifiés.
Une réflexion sur la maturité est aussi présente. Hiroshi adulte comprend bien davantage les frustrations et désirs qu'apporte la vie que lorsqu'il était jeune. La scène déchirante de séparation avec son père témoigne de ce changement de point de vue au fil des décennies.
Enfin, n'oublions pas de remarquer que l'assiduité au travail est une valeur qui transparaît dans le Japon décrit dans Quartier lointain. Chacun travaille dur pour subvenir à ses besoins présents ou futurs : le père dans son atelier de tailleur, la mère dans les tâches ménagères, les enfants à l'école.

  Sur le plan pictural, la technique est incroyable. Les décors sont réalisés avec un soin absolu. Chaque détail est représenté avec une naïveté du trait en accord avec l'esprit de ralentissement, de lenteur que le mangaka, affolé par le rythme effréné du Japon moderne, met en avant tout au long de son œuvre.
Le découpage du récit est agréable et confère à l'ensemble une facilité de lecture renforcée par des dialogues jamais denses. Car ici, le dessin est roi et Taniguchi prend le temps durant les quatre cents pages de déployer son histoire sans jamais presser le lecteur...
Du grand art.

  Quartier lointain a remporté les prix suivants :
Prix du meilleur scénario au Festival d'Angoulême 2003
Prix Canal BD des libraires spécialisées 2003
Prix de la meilleure BD adaptable au cinéma au Forum de Monaco 2004

[Critique publiée le 27/10/15]

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M U R E N A   |   LA POURPRE ET L'OR (tome 1)   Philippe Delaby / Jean Dufaux - 1997

Dargaud - 48 pages
17/20   Rome au temps de Néron et Agrippine

    Nous sommes en mai 54 dans la Rome antique.
Claude, empereur de la première puissance mondiale, est mariée à Agrippine. Cette dernière a fait en sorte qu'il reconnaisse son fils Néron issu d'une précédente union. Elle nourrit en effet le secret espoir de conduire celui-ci à la place du César.
Cela est sans compter sur Britannicus, demi-frère de Néron et fils biologique de l'empereur Claude, fruit d'un ancien mariage. Bien que plus jeune que le fils adoptif et donc non prioritaire à la succession du pouvoir, celui-ci est finalement choisit par l'empereur qui avance de deux ans sa date de majorité. En effet, Claude compte rompre avec Agrippine car il s'est épris de Lollia, sa maîtresse et aussi mère de Murena, le héros de la série. Souhaitant coûte que coûte diriger l'empire à travers son fils Néron, la terrible et sulfureuse Agrippine va tout faire pour parvenir à ses fins...

  Cette nouvelle œuvre dépoussière totalement l'époque de la Rome antique en bande dessinée qui était jusqu'à présent surtout célébrée à travers les fameuses aventures d'Alix mises en scène par Jacques Martin dès les années 50.
Le scénario solide de Jean Dufaux est très fidèle à l'histoire authentique et permet donc aux lecteurs de se plonger avec divertissement dans les complots de l'Antiquité romaine au moment où Néron prenait le pouvoir.
Sexe, violence et argent étaient déjà au cœur de toutes les attentions et permettaient aux individus malveillants de manipuler avec efficacité leurs concitoyens.
Le dessin de Philippe Delaby est très soigné dans ce premier tome. Issu des beaux-arts belges, cet auteur maîtrise parfaitement la représentation des corps, décors et perspectives.
À noter que le graphisme va grandement s'améliorer tout au long de la série Murena jusqu'à atteindre la perfection selon moi. Pourquoi donc se priver d'une bande dessinée qui allie histoire et dessins époustouflants et qui, par sa rigueur et sa quête d'authenticité, est aujourd'hui devenue une référence dans le milieu universitaire des historiens ?!

[Critique publiée le 13/10/12]

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M U R E N A   |   DE SABLE ET DE SANG (tome 2)   Philippe Delaby / Jean Dufaux - 1999

Dargaud - 48 pages
17/20   Violence, complots et trahisons

    Néron est sacré empereur et prend donc la place de son beau-père, Claude, à la grande satisfaction d'Agrippine.
En distribuant des deniers ici et là, il a réussi à convaincre la garde prétorienne ainsi que le sénat de sa légitimité au sein de la dynastie julio-claudienne.
Murena, quant à lui, enquête avec son ami, l'écrivain Pétrone, sur le meurtre de sa mère. Ses observations le mènent rapidement sur la voie de l'empereur dont certains centurions semblent prêts à tout pour arrondir leurs fins de mois...
Ne souhaitant pas se trahir auprès de son ami, Néron réglera avec violence le sort des acteurs du meurtre de Lollia Paulina. Il s'entichera par ailleurs de la ravissante Acté qu'il a sortie d'une misère sexuelle organisée par son proxénète Pallas, également ancien affranchi et homme de main de la démoniaque Agrippine. Celui-ci va alors se venger du César et de sa mère en se rapprochant de Britannicus pour lui rappeler que son père Claude l'avait promis à devenir empereur avant de passer de vie à trépas...
Le jeune Britannicus réussira-t-il à s'imposer sur le trône ?

  Ce second tome est à la hauteur du premier. Le scénario qui relate une course au pouvoir faite de complexité et de multiples rebondissements est clair et limpide. Les personnages sont maintenant bien identifiés et le lecteur peut se les approprier facilement.
Murena est le seul personnage principal fictif de cette série. Il a été créé afin de fournir une vision extérieure sur la vie de Néron et est habilement exploité par les auteurs comme le témoin de la folie naissante de son ami empereur. Pour le moment, le praticien possède une philosophie de vie saine, une psychologie lissée.
Néron, lui, a bien changé dans ce second opus et n'hésite pas à employer la violence, tant physique que verbale, pour parvenir à ses fins. Aussi Agrippine commence à perdre le monopole du pouvoir.
Enfin, le jeune Britannicus est la grande victime des ambitions de ses ainés. Seul un esclave qu'il avait fait gracier auprès de son père Claude lui restera fidèle et dévoué.

  La série Murena propose une interprétation de faits historiques relatés un demi-siècle après leurs déroulements par les historiens Tacite et Suétone. Le sujet est donc toujours source de questionnements sur la véracité des événements entre les spécialistes de cette période trouble de l'empire romain. Grâce au travail du tandem Dufaux/Delaby, le néophyte a aussi maintenant accès à cette passionnante tragédie. Et il ne faudrait surtout pas s'en priver !

[Critique publiée le 13/10/12]

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M U R E N A   |   LA MEILLEURE DES MÈRES (tome 3)   Philippe Delaby / Jean Dufaux - 2001

Dargaud - 46 pages
18/20   Scission à la tête de l'empire

    L'empereur interroge la sorcière Locuste et apprend la vérité sur la mort de son prédécesseur Claude.
Pour protéger sa mère une dernière fois, Néron va jusqu'à mentir à son ami Murena et le rejeter de la cour. En effet, celui-ci continue son enquête sur le meurtre de Lollia Paulina avec l'aide de son riche ami Pétrone chez lequel il s'est désormais installé en compagnie de la charmante esclave Arsilia.
Quant à la mort de Britannicus, les rumeurs vont bon train et ne feront au final que diviser encore davantage les deux clans réunis autour de Néron et Agrippine.
L'ambiance dans les hautes sphères de Rome est donc régit par les trahisons, complots et règlements de compte. Agrippine est de plus en plus isolée tandis que Néron se voit poser un terrible dilemme : marcher dans les combines terrifiantes de sa mère et perdre ses plus fidèles conseillers et amis (dont Murena et sa tante Domitia accusée à tort d'être à la tête de l'insurrection des esclaves) ou mettre définitivement fin aux agissements de la ténébreuse impératrice.
Petit à petit, pour Néron, une seule issue fatale va se profiler à l'horizon de son destin...
L'album consacre également de nombreuses pages aux combats d'esclaves. Ainsi, le dévoué Balba, l'affranchi noir anciennement au service de Britannicus, est défié par le terrible Massam, véritable machine à tuer. Le numide va alors devenir le fidèle de Murena chez qui il retrouvera la même haine envers le machiavélique Néron.

  Toujours rien à dire concernant la qualité du scénario de Dufaux et des dessins de Delaby. Ce premier cycle est riche en intrigues et tient ses promesses. L'apprentissage de l'histoire romaine vu sous cet angle devient totalement passionnant.
Les visages féminins ou masculins, patibulaires ou charmants sont admirablement représentés par le dessinateur belge. Admirez donc ces gros plans d'Agrippine à travers la finesse de ses lèvres, l'harmonie de ses dents, les traits réguliers de son visage, la délicatesse de ses yeux. Le travail artisanal réalisé à l'aquarelle vient rehausser le tout et n'affadit en rien le crayonné initial comme on le voit malheureusement dans nombre de bandes dessinées où les aplats de couleur numérique déshonorent lamentablement le dessin.

[Critique publiée le 13/10/12]

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M U R E N A   |   CEUX QUI VONT MOURIR... (tome 4)   Philippe Delaby / Jean Dufaux - 2002

Dargaud - 46 pages
18/20   Le dernier acte de la tragédie

    An 58 de notre ère, quatre années se sont écoulées depuis le sacre de l'empereur Néron.
Celui-ci voit désormais dans sa génitrice une ennemie de premier plan. Agrippine va pourtant tenter d'abuser une nouvelle fois de ses charmes auprès de son propre fils !
Acté met alors en garde Néron car l'issue fatale de plusieurs années de complot risque de se jouer imminemment. Elle fait ainsi preuve de diplomatie en négociant auprès de l'empereur le retour de son ancien compagnon, Murena. Ce dernier, obsédé par la poursuite du tueur de sa mère, n'acceptera qu'à une seule condition : connaître l'identité du meurtrier et pouvoir le défier.
La vengeance de Murena se verra ainsi concrétisée par le combat des esclaves Draxius et Balba.
Agrippine, acculée dans ses derniers retranchements, n'a cependant pas dit son dernier mot envers son fils. Sa dernière arme prendra l'apparence d'une femme fatale : la somptueuse Poppée...

  Le dernier tome de ce premier cycle consacré à l'influence de la mère de Néron sur celui-ci s'ouvre par un long billet de Michael Green, chercheur au King's College et consultant pour le film Gladiator. Il écrit ainsi qu'il « admire Murena, en tant qu'historien, car la série fera connaître l'Antiquité romaine, plus vite et sans doute mieux que tous les livres d'histoire - y compris ceux que j'ai commis ».
Globalement, la série Murena rencontre un très gros succès et plusieurs spécialistes louent les qualités didactiques et la clarté du récit.
Côté dessin, il est aisé de constater son évolution en mettant côte à côte les tomes 1 et 4. Le graphisme devient à présent époustouflant !

[Critique publiée le 13/10/12]

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B L A C K S A D   |   ÂME ROUGE (tome 3)   Juanjo Guarnido / Juan Díaz Canales - 2005

Dargaud - 56 pages
17/20   3 tomes et déjà une série culte !

    Cette troisième aventure du célèbre chat noir nous entraîne dans l'Amérique du maccarthisme, en pleine guerre froide.
John Blacksad s'ennuie à Las Vegas. Son boulot consiste à jouer les gardes du corps auprès d'une tortue, avide de jeux de casino, de femmes faciles et d'art contemporain.
C'est en assistant à une conférence sur l'énergie atomique qu'il reprend contact avec Otto Liebber, scientifique de renom qui avait, avec son père, œuvré pour une société plus juste dans les quartiers défavorisés où vivait Blaksad lorsqu'il était enfant.

  Liebber, un hibou, fait partie du groupe des « Douze apôtres » qui rassemble des intellectuels de gauche sous la protection du richissime communiste Gotfield.
Mais au sein même de ce cercle très fermé, le scientifique est directement menacé pour ses idées de l'époque du nazisme. Un crocodile chargé de l'éliminer se trompera sur l'identité de sa victime et assassinera la chouette Otero, un médecin proche des « Douze apôtres ». C'est Alma Mayer, la ravissante écrivain du groupe, qui demandera alors à John Blacksad d'enquêter sur ce meurtre et de protéger son ami Otto Liebber.
Dans ce climat ambiant, synonyme de tensions entre bloc communiste et chrétiens américains, le physicien, père de la bombe H, est au centre du rapport de forces dans l'équilibre des puissances. Outre sa propre conscience torturée par tant de responsabilités, il devra faire preuve de sang froid et bluffer les ardeurs belliqueuses du sénateur Gallo, principal instigateur de la chasse aux sorcières, qui fera tout pour rendre l'Amérique maître du monde grâce au secret de la bombe atomique.

  Tandis que l'étau se resserre, le rythme va s'accélérer crescendo avec la folie de Gotfield, la machination fomentée contre Blacksad et les tableaux mystérieux du peintre russe Serguei Litvak. Et chacun devra faire ses propres sacrifices pour sauver le monde...

  Ce troisième opus nous plonge dans les heures sombres de la guerre froide entre la fin des années 40 et le début des années 50.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, russes et américains veulent se repartager le monde après avoir fait preuve de leur suprématie respective dans le conflit. Une longue période d'intimidation par conflits interposés et une course à l'armement nucléaire débutent alors, plongeant les populations dans un climat permanent de suspicions et de tensions géopolitiques.
Dans ce tome, le sénateur Gallo, représenté par un coq autoritaire faisant largement référence à McCarthy, combat avec ardeur les influences russes sur le sol américain en traquant les communistes. Il entretient et alimente ainsi ce que l'on a appelé la « Peur Rouge » ; des actes de discrimination à l'encontre des sympathisants du pouvoir soviétique.
Liebber, cible du maccarthisme, est un mélange entre Albert Einstein et Robert Oppenheimer. Ces deux scientifiques qui ont contribué à l'invention de l'arme nucléaire se sont élevés contre cette politique irrationnelle.

  Le thème du nucléaire est également abordé avec un mélange de fascination et de crainte pour son utilisation. Dans les années 50, les russes étaient invités à venir admirer les essais atomiques dans le désert à deux cents kilomètres de Las Vegas. Guarnido retranscrit parfaitement ce spectacle morbide dans les premières pages. Simultanément, la population craignait pour sa sécurité et se mettait à construire des abris anti-atomiques. Le dalmatien Gotfield est un exemple représentatif de cette ambivalence...
Enfin, ce riche scénario aborde en filigrane la traque des anciens nazis qui se poursuit encore de nos jours. Le monde commence à peine à réaliser l'ampleur du génocide qui vient de se dérouler dans les pays de l'est sous le régime hitlérien. Et le chimiste Laszlo veut venger l'honneur des juifs.

  Il faut rajouter à tout ceci une magnifique romance entre Blacksad et Alma Mayer. Une histoire d'amour fusionnelle, qui permet de souffler un peu entre les cases sombres et qui est dessinée avec tout le talent de Guarnido.
Ce dessinateur, il nous l'avait déjà prouvé dans les deux tomes précédents, est un génie. Sa maîtrise du trait et du détail permet de mettre en scène des animaux aussi vrais que des humains. Chaque animal est choisi avec précision pour coller avec l'image et le caractère que l'on imagine.
Les décors de New York sont également soignés et les couleurs à l'aquarelle hissent l'ensemble à un sommet rarement atteint en matière de bande dessinée. Blacksad est une série qui fait un véritable tabac et qui peut sans problème être considérée comme une œuvre littéraire à part entière auprès des travaux de Bilal ou Gibrat.
Le seul bémol dans cette troisième aventure du mystérieux chat est peut-être ce scénario un peu complexe, qui demande une certaine dose d'attention. Cela peut aussi être vu comme un atout mais le dénouement, rapidement concentré sur les deux dernières pages, rend quelque peu caducs les efforts fournis au fil de l'histoire pour aborder avec sérénité le mot de la fin.

[Critique publiée le 15/01/09]

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B L A C K S A D   |   L'ENFER, LE SILENCE (tome 4)   Juanjo Guarnido / Juan Díaz Canales - 2010

Dargaud - 56 pages
18/20   Polar dans l'univers du jazz

    Voici un quatrième tome qui nous entraîne à la Nouvelle-Orléans dans les années 50, terre mythique des clubs de jazz et de blues où ont sévi les plus grands musiciens comme Duke Ellington, Louis Armstrong ou Sidney Bechet.
Blacksad, grâce à son fidèle compagnon Weekly, est chargé de retrouver le pianiste Sebastian Fletcher pour le compte de son producteur. Faust Lachapelle, ce dernier, est atteint d'un cancer et s'inquiète de la disparition de son musicien fétiche, véritable star de son label, qui connaît une grave addiction à l'héroïne.
Enquêtant dans les bas-fonds de la plus grande ville de l'État de Louisiane, le célèbre chat noir partage son énergie entre interrogatoires musclés parmi les vapeurs d'alcool et de fumée et courses-poursuites dans la foule bigarrée du carnaval.
Le chemin sera évidemment parsemé de nombreuses embûches : assassinat du musicien Junior Harper, accrochage violent avec le vociférant détective Ted Leeman, influence ténébreuse de la prêtresse vaudoue Mme Gibraltar, manipulations en tout genre, ...
Blacksad, guidé par sa légendaire intuition féline, devra démêler une affaire coriace qui puise ses racines dans le triste passé des principaux protagonistes.

  Les albums de cette série sortent à un rythme très lent. Et celui-ci a battu les records avec cinq années d'attente !
Mais dans un paysage du 9ème art où la productivité est intense et souvent médiocre (couleurs numériques fades et artificielles, dessins de piètre qualité, scénarios improbables), cela n'est en aucun cas un handicap. Car chaque nouvelle histoire des espagnols Guarnido et Canalez a su témoigner jusqu'à présent d'un synopsis réfléchi, d'une ambiance générale judicieusement choisie, de dessins soigneusement léchées en couleur direct et d'un bestiaire sans cesse renouvelé.
Et L'Enfer, le silence ne déroge pas à la règle. L'univers du jazz est l'écrin parfait pour un polar dans l'Amérique d'après-guerre et l'histoire, très sombre malgré quelques rares pointes d'humour, s'en accommode parfaitement.
Quant au dessin de Guarnido, sa virtuosité est déjà plébiscitée par un très large public depuis des années. Les différentes tonalités de l'album qui oscillent entre celle de la lumière glauque d'un pub et celle d'un ciel de printemps bucolique laissent présager du plaisir que prend l'artiste à jouer avec l'eau et ses pinceaux.

  Comment alors ouvrir une bande dessinée colorisée avec un logiciel informatique après avoir parcouru des chefs-d'œuvre comme Blacksad, Muchacho, Mattéo, Kililana Song - pour ne citer qu'eux - où l'aquarelle éclate dans toute sa force faite de lumière et de transparence ?

[Critique publiée le 06/03/14]

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M É R I T E   M A R I T I M E   Stéphane Dubois / Alain Riondet - 1992

Casterman - 79 pages
14/20   Histoires de marins à bord d'un cargo

    Un bouquin sympathique qui se découpe en quatre petites histoires.
Celles-ci nous présentent les personnages de l'univers maritime du cargo Amiral Benbow. Le capitaine Albert au caractère assez rustre, son second Franck, plus ouvert, et l'équipage constitué notamment de René, Ahmed, Polack et Jason parcourent le monde de ports en ports, d'un océan à l'autre.
Forcément, on retrouve ici les thèmes classiques de la vie du marin. Les femmes, que l'on apprend à connaître lors d'une escale et qu'il faut quitter au bout de quelques jours, les tensions dues à l'exiguïté du bateau, les trafics en tout genre qui ont lieu dans les ports, les rencontres avec des populations parfois très misérables.
Chaque nouvelle se focalise sur un personnage précis du navire et nous fait voyager à divers endroits exotiques de la planète : Valparaiso, Montevideo, Fortaleza, les îles Falkland, le Vietnam.

  Les aventures, par leur durée réduite de vingt pages environ, ne permettent pas d'approfondir un thème précis d'actualité (exemple des boat-people qui pourrait à lui seul remplir l'ouvrage entier) ou la psychologie d'un personnage. Cela est un choix des auteurs bien sûr mais, personnellement, je ne raffole pas de ce format court.
Le dessin est soigné, les couleurs également. Dubois reproduit à merveille les décors des ports et les bateaux de la marine marchande. L'ensemble est plaisant à lire et fait bien sûr penser à Tramp, l'excellent polar maritime qui reste la référence dans ce genre d'aventures...

[Critique publiée le 15/01/09]

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S O P H I A   |   PASSÉ TROUBLE (tome 1)   Adriano De Vincentiis / Massimo Visavi / Hernan Cabrera - 2004

Paquet - 56 pages
10/20   Un dessin mal servi par un scénario bien fade

    Sophia Delamore est une jeune femme belle, intelligente et immensément riche. Malheureusement, elle est orpheline suite à un drame familial qui continue de la hanter. Elle trouve du réconfort auprès de Gino, un pizzaïolo vénitien qui lui a permis de faire de hautes études. À la recherche de ses origines, un antiquaire la met sur les traces de son grand-père qui lui a légué un testament. Sophia va alors partir sur les traces d'une secte en Colombie, elle aussi intéressée par ce testament.

  Ce tome 1 est malheureusement quelque peu décevant. Cette amertume ne vient pas du dessin de De Vincentiis qui est maîtrisé. Sophia est admirable dans ses formes généreuses. Les cadrages sont souvent originaux et bien choisis. Non, le problème vient résolument du scénario et des couleurs. Visavi nous a pondu une histoire qui tient sur un papier de cigarette, digne de la série de l'été de TF1 : une femme riche et belle qui garde en elle la souffrance du passé et qui part à la recherche du secret renfermé dans le testament de son grand-père. Les dialogues manquent de densité, l'action n'est pas foisonnante au cours des cinquante-six pages de l'album. Tout cela est bien fade en regard du joli coup de patte du dessinateur.
Et puis, il y a des scènes tout de même incohérentes : comment notre héroïne peut-elle traverser la forêt colombienne avec des talons aiguilles ? C'est un détail certes, mais qui décrédibilise davantage la qualité du scénario.
Enfin, cerise sur le gâteau, un coloriste qui affadit le tout en posant des aplats de couleur numérique sur chacune des cases. Ça aurait été tellement plus chaud en couleurs directes !
Ah, on est loin des Lepage ou Gibrat...
La couverture est très belle mais c'est bien l'un des seuls attraits de cette BD qui m'aurait fait pâlir d'admiration si le dessin était resté en noir et blanc et si le scénario avait été plus pointu... Dans le même style, jetez-vous plutôt sur le travail du maître italien Serpieri.

[Critique publiée le 09/10/08]

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C O R T O   M A L T E S E   |   FABLE DE VENISE (tome 25)   Hugo Pratt - 1977

Casterman - 75 pages
16/20   Venise au temps des Chemises noires

    C'est la 25ème aventure du célèbre héros Corto Maltese. L'action se déroule à Venise en 1921. L'histoire est présentée en quatre actes.
Le marin est à la recherche d'un trésor : une émeraude. Il possède un indice sous la forme d'une énigme que lui a envoyé un écrivain, le Baron Corvo, peu avant sa mort. La devinette dit : « Le lion grec perd sa peau de serpent septentrional entre les brumes de Venise... » Corto Maltese va ainsi tout faire pour mettre la main sur la pierre précieuse dans une Venise où la montée du fascisme est représentée par la milice des Chemises noires.
Comme à l'accoutumée, son parcours sera semé d'embûches et les rencontres avec des personnages variés seront de mise. Il fera ainsi la connaissance des Francs-maçons, d'un poète, d'une philosophe néoplatonicienne, d'un astronome, ... Les dernières pages donnent une tournure très originale à l'histoire.

  Les bandes dessinées d'Hugo Pratt sont assez difficiles à lire car elles contiennent beaucoup de références à l'histoire, ses événements et ses personnages. Il existe donc plusieurs niveaux de lecture que l'on peut affiner en s'aidant d'articles ou de critiques en rapport avec l'œuvre.
Le dessin, en noir et blanc, est très agréable. Les décors de Venise sont reconstitués avec minutie. Le mystère, propre au personnage de Corto Maltese, plane sur chaque page, magnifié par les brumes vénitiennes.

[Critique publiée le 19/03/08]

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T I N T I N   |   TINTIN AU PAYS DES SOVIETS (tome 0)   Hergé - 1929

Casterman - 137 pages
15/20   La naissance d'un mythe

    Publiée en 1929 dans Le Petit Vingtième, supplément jeunesse du journal belge Le Vingtième Siècle, cette aventure symbolise la première rencontre du public avec Tintin, sans doute le plus célèbre héros de la bande dessinée.

  En réalité, cette histoire au pays des Soviets est une commande de l'abbé Wallez, propriétaire du journal. Très à droite, Wallez veut mettre au courant ses jeunes lecteurs de l'actualité en Union Soviétique et les mettre en garde contre les dangers du communisme.
Hergé dessine donc un journaliste qu'il va envoyer en Union Soviétique. Accompagné de Milou, Tintin n'aura de cesse de tenter d'atteindre le pays pour satisfaire sa curiosité de reporter. Il se heurtera tout au long de l'album aux violences du Guépéou, la police soviétique.
Les péripéties illustrées par Hergé constituent une violente critique contre le bolchevisme, alors menace pour le monde occidental. La propagande règne partout, l'État policier contrôle la population. Bref, Tintin découvre une véritable dictature de gauche.

  Graphiquement, Hergé n'a pas encore donné son aspect définitif à son personnage fétiche. Les dessins ont été publiés en noir et blanc à raison de deux pages par semaine dans le journal. Ceci explique donc la multitude de petites histoires qui mettent en scène Tintin et Milou, chacune se terminant par un rebondissement maintenant le suspense pour l'épisode suivant.
Les autos, les avions font déjà partie de l'univers hergéen ; on sait à quel point ils seront présents dans la suite des aventures.
Hergé reconnaîtra plus tard s'être trop peu documenté pour ce scénario et s'être exclusivement inspiré du livre Moscou sans voiles de Joseph Douillet, ancien consul de Belgique en Russie.
Malgré une succession de clichés sur le communisme, cet album demeure historique pour tout tintinophile.

[Critique publiée le 08/02/08]

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T I N T I N   |   TINTIN AU CONGO (tome 1)   Hergé - 1931

Casterman - 62 pages
16/20   L'apogée du colonialisme

    Tintin part cette fois-ci pour le Congo, colonie de la Belgique.
Dans les années 30, cet immense pays manquait de main-d'œuvre. La tendance de l'époque était donc de donner envie aux belges de partir s'installer en Afrique.
Tintin et Milou sont dès le début du récit menacés par un bandit. Celui-ci tentera à plusieurs reprises de les éloigner du Congo, véritable eldorado pour l'extraction du diamant. On apprendra à la fin de l'histoire que ce complot est ourdi par le célèbre gangster américain Al Capone.

  Hergé a totalement repris le découpage et le dessin de cet album en 1946. Il rajouta également de la couleur et retira quelques cases jugées trop racistes. Néanmoins, à notre époque, l'album peut choquer et il est nécessaire de bien comprendre le contexte politique dans lequel il a été créé.
En effet, cette aventure du célèbre héros montre clairement la supériorité du blanc sur le noir. Les habitants du Congo parlent avec un accent de nègre très marqué, ils sont fainéants, ils sont facilement manipulables, etc. Bref, c'est un véritable hymne aux bienfaits du colonialisme.
Concernant l'environnement, Tintin est très cruel et les scènes de chasse de la faune africaine se révèlent être de véritables massacres. Tout ceci serait aujourd'hui très déplacé...
Bien sûr, en connaissant ces quelques repères historiques, on ne peut s'empêcher de rire lorsque l'on voit à quel point le « gentil européen » se faisait une image fausse de la réalité dans ses colonies. Mais Hergé n'a fait que retranscrire les préjugés qui baignaient notre société au début du XXe siècle. Comme pour son précédent opus en Russie, la documentation qu'il a utilisée n'était pas du tout objective.

  Un album au dessin grandement amélioré mais qui reste limité quant au souci de transcrire la réalité. Sous ses airs de suite de gags pour enfants se cache finalement une caricature réductrice (mais intéressante cependant) des pays de l'Afrique noire.

[Critique publiée le 06/03/08]

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T I N T I N   |   TINTIN EN AMÉRIQUE (tome 2)   Hergé - 1932

Casterman - 62 pages
16/20   Tintin face aux gangsters

    Après l'Afrique, c'est l'Amérique que rejoignent Tintin et son fidèle Milou.
Hergé traite des événements de son époque : la prohibition (interdiction du commerce de l'alcool), la guerre des gangs. Ainsi, Tintin est directement parachuté dans une ville de forte mauvaise réputation en matière de sécurité : Chicago. Dès la première case, le célèbre gangster Al Capone donne l'ordre d'éliminer le journaliste belge.
Mais l'auteur traite aussi de sujets plus polémiques. Il dénonce ainsi la place faite aux noirs dans la société des blancs (ces allusions seront censurées dans les ré-éditions de l'album). Il condamne également la violence coloniale à l'encontre des indiens d'Amérique.

  Hergé se documente encore peu pour cette histoire assez décousue et constituée, comme les précédentes, d'une succession de scènes rocambolesques. Du côté de la technique de narration, il décrit, par une magnifique ellipse sur une page, la construction d'une ville champignon après la découverte d'un puits de pétrole et l'expulsion des indiens.
À noter que l'album a été remanié en 1945 (ajout de la couleur et amélioration de la fluidité dans la lecture).

[Critique publiée le 18/03/08]

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T I N T I N   |   LES CIGARES DU PHARAON (tome 3)   Hergé - 1934

Casterman - 62 pages
16/20   Les mystères de l'Egypte ancienne

    Tintin part en croisière à destination de l'Orient. À bord du bateau qui le transporte, il fait la connaissance d'un savant farfelu, l'égyptologue Philémon Siclone. Celui-ci détient un important papyrus indiquant l'emplacement exact du tombeau du pharaon Kih-Oskh. Accusés de trafic d'opium, Tintin et Milou sont arrêtés par les Dupondt. Mais, lors de l'escale à Port-Saïd, ils réussissent à s'évader et gagner la terre ferme. Leur rencontre avec le professeur Siclone les mène alors au sein du tombeau du pharaon. La suite de l'aventure se déroulera en Inde, chez le maharadjah de Rawajpoutalah.
Dans cet album, Hergé fait référence au mystère Toutankhamon dont la tombe royale avait été découverte douze ans auparavant.
Edgar P. Jacobs a participé à la réalisation de la seconde version de la BD en 1955. Il y a glissé quelques clins d'œil dans les noms des savants momifiés dans le tombeau de Kih-Oskh (E.P. Jacobini ou le Dr Grossgrabenstein issu du titre Le mystère de la grande pyramide dans la série Blake & Mortimer).
Enfin, il est à noter l'apparition d'un personnage important dans la série : Rastapopoulos.
Hergé affine encore sa technique de narration. Le scénario forme davantage une unité que dans les tomes précédents.

[Critique publiée le 27/03/08]

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T I N T I N   |   LE LOTUS BLEU (tome 4)   Hergé - 1936

Casterman - 62 pages
17/20   La rencontre avec Tchang

    Ce nouvel album débute par des images de l'Inde où Tintin et son inséparable chien Milou se reposent chez le Maharadjah de Rawhajpoutalah suite à leurs précédentes péripéties.
Un messager chinois se présente alors à lui et n'a le temps de prononcer que les mots « Mitsuhirato » et « Shanghai » avant d'être touché par une fléchette empoisonnée. Le malheureux devient aussitôt fou et ses propos incohérents. Intrigué, Tintin se rend alors en Extrême-Orient. Il y sera confronté à l'arrogance des occidentaux qui traitent les asiatiques comme des chiens et baignent en permanence dans des affaires de corruption.
Introduit auprès d'un noble chinois, Wang Jen-Ghié, le héros belge va à nouveau se trouver au cœur d'un trafic d'opium.

  Le Lotus bleu est en totale rupture avec les publications antérieures d'Hergé. Jusqu'à présent, il menait un travail de commande purement alimentaire, véhiculant sans état d'âme les préjugés occidentaux sur les pays décrits.
Mis en garde sur la façon dont il comptait montrer la Chine, Hergé rencontra un étudiant chinois de l'Académie des beaux-arts de Bruxelles : Tchang Tchong-Jen. Les deux hommes sympathisèrent et le père de Tintin découvrit avec précision l'histoire et les coutumes d'un monde oriental qu'il ne connaissait en réalité qu'à peine.
C'est à partir de ce moment qu'il décida de se renseigner avec rigueur sur les pays et leurs habitants avant d'y emmener son personnage.
Contrairement aux précédents, cet album est donc un véritable livre d'histoire qui retranscrit avec recul et finesse la situation géopolitique chinoise. Ainsi, Hergé aborde les événements autour de la guerre sino-japonaise de l'époque et va même jusqu'à défendre le point de vue chinois alors que la presse occidentale prend principalement parti pour les intérêts du pays du Soleil Levant.

  Un Tintin engagé qui constitue un jalon important dans cette œuvre artistique intemporelle. Tchang Tchong-Jen y est d'ailleurs immortalisé sous les traits d'un jeune chinois qui deviendra l'ami de cœur de Tintin.

[Critique publiée le 02/06/09]

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T I N T I N   |   L'ÎLE NOIRE (tome 6)   Hergé - 1938

Casterman - 62 pages
17/20   Entre Angleterre et Écosse

    Pour Tintin et Milou, tout commence par une promenade dans la campagne qui se termine de façon dramatique : voulant porter secours à un petit avion en panne, le reporter se fait sauvagement tiré dessus par deux hommes patibulaires.
Enquêtant sur l'accident, les Dupondt apprennent que l'appareil s'est finalement écrasé en Angleterre, dans le Sussex. Tintin décide alors de s'y rendre et de mener sa propre enquête.
Les embûches sont nombreuses car les complices des aviateurs vont tout faire pour empêcher notre héros d'atteindre l'île anglaise.
Après avoir réussi à éclaircir le mystère de la destination de l'avion, Tintin et son fidèle compagnon font la connaissance du redoutable docteur Müller qu'ils traqueront jusqu'en Écosse, au large du typique petit village de Kiltoch. Là, à quelques encablures de la côte, se dresse une tour maudite sur l'Ile Noire. Ce repaire de bandits renferme un secret, une malédiction qui terrorise la population locale.
Malgré les mises en garde des pêcheurs, Tintin décide de s'y aventurer...

  Cet album a connu trois versions ! La première est parue en 1938, la seconde qui possède la couleur en 1943. Quant à la troisième, sortie en 1965, elle fait suite à une demande des éditeurs anglais qui n'étaient pas satisfaits de la représentation de leur pays par le dessinateur belge. Celui-ci a donc considérablement retouché au dessin en veillant cependant à conserver l'intégralité du scénario. Bob de Moor, membre des Studios Hergé, est ainsi parti en Grande-Bretagne faire des repérages et des croquis. Bref, le travail documentaire sur cet album est considérable.

  Hergé fait référence au développement de l'aviation qui permit notamment, à cette époque, de voir émerger des trafics en tout genre, dont celui de la fausse monnaie.
La scène montrant les exploits involontaires des Dupondt sur un écran de télévision est un clin d'œil aux nouvelles technologies de l'époque. En effet, l'Angleterre avait une longueur d'avance sur les autres pays européens et la BBC diffusait des programmes dès 1936.
Enfin, l'idée d'une bête monstrueuse cachée sur l'île provient de deux sources d'inspiration : le film King Kong ayant connu un immense succès lors de sa sortie en 1933 et la fameuse légende écossaise du monstre du Loch Ness qui faisait considérablement parler d'elle à cette époque...

[Critique publiée le 26/10/11]

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T I N T I N   |   LE SCEPTRE D'OTTOKAR (tome 7)   Hergé - 1939

Casterman - 62 pages
17/20   La montée des nationalismes mise en image

    Au hasard d'une promenade dans un parc public, Tintin découvre un cartable oublié sur un banc. Trouvant l'adresse du propriétaire à l'intérieur, il se rend chez celui-ci qui s'avère être un grand professeur de sigillographie. L'étude des sceaux est la spécialité du professeur Halambique qui compte se rendre en Syldavie pour étudier celui du roi Ottokar.
Tintin s'aperçoit alors que l'historien est surveillé par des individus nourrissant de lugubres projets à son encontre. Il décide d'accompagner le professeur en tant que secrétaire personnel.
Très vite, le reporter à la houpette est gravement menacé. Il comprend alors qu'une terrible machination visant à renverser le roi de Syldavie est en préparation. N'écoutant que son courage et accompagné de son fidèle Milou, il se met en tête de rencontrer coûte que coûte le roi pour le mettre en garde.

  Hergé s'est clairement inspiré pour cet album du contexte politique de la fin des années 30. En effet, c'est en mars 1938 que l'Allemagne annexe l'Autriche et débute sa folle ascension vers la généralisation du régime nazi à toute l'Europe. Ici, l'auteur a représenté les belligérants à travers deux pays imaginaires : la Syldavie et la Bordurie. Le premier est pacifique et peu préparé à un conflit tandis que le second est très agressif et maître dans l'art de la prise de pouvoir.
L'instigateur de ce complot porte le nom de Müsstler qui est une contraction de Mussolini et Hitler, les deux dictateurs de l'époque.
Ce tome fait apparaître pour la première fois la cantatrice Bianca Castafiore qui déjà se fait remarquer pour son interprétation puissante et bruyante du fameux Air des bijoux de Gounod.
Enfin, l'album a connu une refonte complète en 1947 avec la participation d'Edgar P. Jacobs qui a entièrement revu costumes et décors. Le résultat est extrêmement soigné et la Syldavie, visiblement située dans les Balkans, attire par ses montagnes et rivières admirables...

[Critique publiée le 13/10/12]

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T I N T I N   |   LE CRABE AUX PINCES D'OR (tome 8)   Hergé - 1941

Casterman - 62 pages
18/20   La rencontre avec Haddock !

    Suite à la mort mystérieuse d'un marin, Tintin aide les Dupondt dans leur enquête. Celle-ci les mène rapidement vers un cargo à quai nommé Karaboudjan.
Officiellement, le navire transporte une grande quantité de boîtes de crabe. Capturé et enfermé à fond de cale par le lieutenant Allan Thompson, Tintin découvre que la cargaison contient en réalité de la drogue.
Réussissant à se libérer, il fait la connaissance d'un certain Haddock, capitaine du navire. Celui-ci, plongé dans l'enfer de l'alcool, n'a aucune conscience des activités de contrebandier de son second. Découvrant la vérité grâce à Tintin, les deux compagnons fuient à bord d'un canot de sauvetage puis d'un hydravion avant de s'écraser dans le désert marocain.

  En 1941, alors que les troupes allemandes viennent de prendre possession de la Belgique, Hergé doit interrompre la parution de Tintin au pays de l'or noir. La diffusion du journal pour la jeunesse Le Petit Vingtième est ainsi stoppée.
C'est dans Le Soir-Jeunesse, sous le contrôle de l'occupant, qu'Hergé continue alors ses dessins autour d'une histoire exotique, loin de tout lien polémique avec la dure actualité : Le crabe aux pinces d'or. Malheureusement, les privations liées à la guerre ne permettent pas de faire perdurer le journal dans son format original et c'est au sein de minuscules strips quotidiens que le père de Tintin doit raconter son histoire.
Cette forte contrainte demande un nouveau rythme pour tenir en haleine le lecteur à chaque fin de ligne. C'est à nouveau l'occasion pour Hergé de perfectionner son art de la narration et du découpage.

  Cet album est emblématique par l'apparition d'un personnage clé pour la suite de la série : le capitaine Haddock. Ce marin au caractère fort offre un contrepoint à celui de Tintin et va également minorer le rôle de Milou.
Malgré son intrépidité, le reporter à la houpette est mesuré, précautionneux, sage et vertueux. À l'opposé, Haddock s'emporte rapidement, ne fait pas dans la demi-mesure, possède le vice de l'alcool et jure sans cesse. Mais comme on le verra dans les aventures suivantes, c'est aussi une figure sensible au grand cœur qui prendra Tintin sous son aile à maintes reprises.
Ainsi naît dans ce tome un couple mythique du 9ème art...

[Critique publiée le 18/07/13]

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O N   A   T U É   W I L D   B I L L   Hermann Huppen - 1999

Dupuis - 56 pages
17/20   Le Far West revisité

    Nous sommes dans l'Amérique du Far West à la fin du XIXe siècle. Le jeune Melvin Hubbard imagine sa vie future auprès de Celinda, sa petite amie. Mais une tragédie s'abat sur la famille de l'adolescente : sous les yeux de Melvin, elle et ses parents, chercheurs d'or, sont massacrés par des bandits de grand chemin.
Le jeune garçon court alors, affolé, chez ses deux oncles qui lui assurent son éducation. Sous l'emprise de l'alcool, ceux-ci sont groggy et leur état ne fait qu'amplifier le dénuement de Melvin. Il monte aussitôt son cheval pour descendre à Deadwood, le village situé en contrebas, dans une vallée de cette zone montagneuse du Dakota du Sud.
Malheureusement, ce jour-là de l'année 1876, une figure légendaire de l'ouest américain vient d'être abattue dans un saloon de Deadwood. James Butler Hickok, dit Wild Bill, a reçu une balle dans le dos alors qu'il jouait au poker. Désemparée, la population de la petite cité est en effervescence et ne prête guère attention au désarroi de Melvin...
Noyant sa tristesse dans l'alcool, il va être recueilli par un couple plein de bonté : Charlie et Louise Woodruff. Lui, joueur de poker, semble riche tandis que elle est institutrice. Mais l'orphelin va se rendre compte d'une réalité toute différente et bien plus terne. Commencera alors pour Melvin un parcours chaotique où le destin le conduira à commettre des crimes et assouvir ses besoins de vengeance.
Son rêve initial, posséder un élevage de poulets, se réalisera-t-il ?

  Hermann brosse ici un portrait réaliste de l'Amérique profonde à la fin d'une époque : celle du Far West. Il part d'un événement réel, la mort de Wild Bill, pour n'en faire finalement qu'une toile de fond à un drame bien plus personnel vécu par un adolescent en pleine construction de sa personnalité. Les aléas de la vie et de ses rencontres feront prendre à Melvin une direction pas forcément propre sur le plan de la conscience mais dans cette époque instable où pullulent règlements de compte, braquages de banque, enfer des jeux d'argent, frénésie de l'or, misère, alcool et prostitution, il essaiera de tirer au mieux son épingle du jeu comme chacun de ses concitoyens.
Le dessinateur belge ne sépare pas le monde entre les bons et les méchants mais créé des personnages aux psychologies ambivalentes, proches de la complexe nature humaine. Comme dans ses œuvres suivantes, il raconte le parcours d'un individu face à une situation dramatique où le désir de justice devient le moteur de la vie.
Le dessin est magnifique. Inutile d'écrire de longs commentaires, il faut juste admirer chaque case.
Quant au scénario, il se découpe davantage en une succession de rencontres et d'aventures pour Melvin sans forcément faire de liens entre elles ; une mini-saga en quelque sorte...

[Critique publiée le 07/07/09]

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M A N H A T T A N   B E A C H   1 9 5 7   Hermann Huppen / Yves Huppen - 2002

Le Lombard - 54 pages
17/20   Nostalgie aux USA sous le pinceau du grand Hermann

    L'histoire se déroule dans l'État américain du Missouri à l'automne 1976. John Haig, policier, est chargé d'enquêter sur le viol et l'assassinat d'une jeune fille. La journaliste Helen, amoureuse de John, couvre l'événement pour la presse locale.
Mais ce meurtre rappelle à John une histoire dont il ne s'est jamais vraiment remis : l'été 1957 durant lequel il a fait la connaissance d'une jeune fille en fugue.
À cette époque, John rêvait d'ouvrir un établissement hôtelier à Las Vegas où il pourrait faire venir chanter son idole Elvis Presley. Sur sa route il rencontra Daisy, une adolescente fuyant la garde de son oncle, Vernon Walker, chez qui elle avait été placée à la mort de ses parents. Daisy rêvait de rejoindre Manhattan Beach, une station balnéaire proche de Los Angeles.
Commença alors un road-movie dans les décors extraordinaires des grands canyons américains. Traqués par la police et à bord d'une superbe voiture décapotable, les deux amants vivront éperdument leur amour, entre la peur et l'espoir.
En parallèle à son enquête présente, John se remémorera avec nostalgie cette période révolue qui a fini tragiquement.
Passé et présent vont s'entremêler de façon insidieuse et conduiront John à exorciser ses démons...

  Les Huppen, père et fils, mettent en scène une tragédie amoureuse. Au scénario, le fils Yves imagine une histoire où l'amour et la mort sont intimement liés tout au long du récit. La galerie des personnages est assez réduite, ce qui contribue à créer une atmosphère pesante. Ceux qui veulent se détendre éviteront la lecture de cette BD au synopsis très noir.
Le dessin, quant à lui, est le point fort. Hermann est un grand monsieur de la bande dessinée belge et tout simplement européenne. La reproduction des bus et voitures des années 50 est impressionnante de réalisme. Les ambiances de nuit sont saisissantes : avec un dégradé de gris, il parvient à nous faire voir tous les détails d'une scène. Mais le must reste évidemment les cases nous plongeant dans le désert américain avec ses canyons et ses formations rocheuses étonnantes.
Sur une demi-page maximum, Hermann est capable de créer une profondeur de champ qui nous fait englober d'un rapide coup d'œil des kilomètres carrés de terre rouge. Le dessinateur s'est certainement fait plaisir à travailler sur Manahattan Beach 1957 qui est une œuvre au graphisme très abouti.
Peut-être que le pessimisme du scénario ternit un peu le plaisir pris à la lecture ??

[Critique publiée le 15/01/09]

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A F R I K A   Hermann Huppen - 2007

Le Lombard - 56 pages
18/20   Une BD engagée

    La scène se déroule dans un pays d'Afrique.
On ne sait lequel car l'auteur ne cite jamais son nom, on ne sait pas non plus précisément l'époque. Sans doute cela a-t-il lieu du côté du Kenya, de la Tanzanie ou de l'Afrique du sud, de nos jours. Mais finalement peu importe car le discours de Hermann se veut certainement universel.

  Dans une réserve animale, Dario Ferrer, un blanc, s'occupe de la protection de la faune sauvage. Entouré d'une petite équipe, il lutte avec peu de moyens mais beaucoup de vigueur contre les braconniers sans scrupules envers le monde animal. Attaché de façon viscérale à « ses animaux », partageant une relation quasi-amoureuse avec la nature, il n'hésite pas à abattre les trafiquants qui sévissent. Il sacrifie même en partie ses relations humaines avec sa femme au profit des grands espaces qui l'entourent.
Charlotte, une jeune journaliste européenne, vient le rencontrer afin d'écrire un article sur la pratique du braconnage en Afrique. Leurs premières journées ensemble sur le terrain sont un peu difficiles. En effet, Dario est un personnage quelque peu acariâtre, sans état d'âme car baignant en permanence dans un monde de lutte et sans merci. Ces deux personnages vont alors mettre leur nez dans une sale affaire de violence humaine. L'État est responsable de graves exactions envers des minorités ethniques. Seulement, personne n'est censé être au courant de certaines affaires qui mêlent extermination, pays riches et corruption. Dario et Charlotte deviendront alors des témoins très gênants au sein de ce pays si magnifique en apparence...

  Cette bande dessinée délivre un message d'actualité : l'homme est bien plus dangereux que le plus violent des félins d'Afrique. Il pille la nature, il tue ses congénères pour de l'argent. Ainsi, pour Dario, le principal danger ne vient pas de cette faune sauvage mais bien de l'homme.
Hermann dénonce également le contrôle des pays pauvres par les pays riches qui, au nom du profit économique, asservissent des nations et broient des vies. Le dessinateur belge utilise le 9ème art pour donner à ses lecteurs un message clair.
D'ailleurs, la réalité l'aura vite rattrapé car, quelques mois après cette publication, le Kenya s'embrasera autour de ses élections politiques et les différentes tribus s'opposeront dans un tragique bain de sang.
Un message fort donc, qui de manière ludique, en dit autant qu'un long reportage à la télé ou dans la presse.

  Le dessin est, quant à lui, superbe. La première planche attire immédiatement le regard et donne envie au lecteur de poursuivre. Les couleurs en aquarelle sont belles. Les paysages africains sont une invitation à découvrir ce continent magnifique.
La fin est assez perturbante et montre que l'être humain est capable du pire mais aussi parfois du meilleur.

[Critique publiée le 08/01/08]

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D J I N N   |   LA FAVORITE (tome 1)   Ana Miralles / Jean Dufaux - 2001

Dargaud - 48 pages
17/20   Cours d'histoire et de sensualité...

    Ce duo d'auteurs a choisi de nous faire revivre la grande époque des derniers sultans et de leurs harems en Turquie.
Cette période qui occupe la fin du XIXe siècle et les années précédant la première guerre mondiale est symbolisée par la chute de l'empire Ottoman. La Turquie fera le mauvais choix en 1912 en s'alliant à l'Allemagne dans la Grande Guerre.

  L'histoire débute de nos jours. Kim Nelson décide de partir en Turquie à la recherche de ses origines et plus précisément de sa grand-mère. Elle a en sa possession quelques documents récupérés auprès de sa mère, dont une photo en noir et blanc du sultan Murati. Rapidement, elle fait la connaissance d'Ibram Malek qui semble avoir des éléments de réponse à ses interrogations sur le passé de sa famille. Il l'introduira auprès de Dame Fazila, un bordel où elle sera kidnappée par Kemal, une brute épaisse travaillant pour Amin Doman. Celui-ci est sur les traces de Murati. Ruiné et voulant faire perdurer l'honneur de sa famille, il est en quête du trésor amassé par le sultan et destiné à l'Allemagne à la veille du premier conflit mondial. Mais Ibram Malek portera secours à la jolie Kim. Fazila lui assurera une protection et lui donnera des indices supplémentaires sur un mystérieux individu nommé Ebu Sarki.
Parallèlement à ce récit, le lecteur suit la vie de Jade, la grand-mère de l'héroïne, favorite du sultan. Ce dernier reçoit en 1912 la visite diplomatique de l'Angleterre qui tente de désamorcer la situation de rapprochement entre Turquie et Allemagne. Le sultan utilisera Jade comme une redoutable arme contre les occidentaux.

  Le dessin de Miralles, aux couleurs chaudes, est très sensuel. Son trait est efficace et en même temps très soigné, les femmes sont extrêmement bien dessinées. La mise en couleur directe, loin de la froideur numérique d'une palette informatique, rajoute une touche de feu aux déserts de Turquie.
Le scénario, quant à lui, nous fait entrer dans une période de l'histoire intéressante et peu connue. Le lecteur ne sera pas noyé dans les références historiques mais il retiendra certainement quelques connaissances sur la création de l'État turque après la lecture de cet album.

[Critique publiée le 11/11/07]

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D J I N N   |   LES 30 CLOCHETTES (tome 2)   Ana Miralles / Jean Dufaux - 2002

Dargaud - 48 pages
18/20   Les secrets des harems

    Nous continuons de découvrir l'histoire de la Turquie à travers le monde des sultans et des harems.
Lord Nelson recherche sa femme, piégée dans le harem de Murati. Celle-ci, pour prouver son amour au sultan et à sa favorite, devra passer par un rituel nommé « les 30 clochettes ». Elle devra faire l'amour aux esclaves de Jade et les satisfaire au maximum pour, à chaque fois, perdre une clochette et être digne de connaître le sultan et donner du plaisir à ses invités. Les relations diplomatiques entre l'Angleterre et la Turquie, déjà rendues difficiles par la position de plus en plus arrogante des Hachémites à l'encontre des ottomans pour la domination du monde musulman, vont s'envenimer à cause de cette histoire d'adultère. Lord Nelson va poursuivre son enquête et pénétrer au cœur même du harem...
De son côté, la petite-fille de Jade, Kim Nelson, poursuit farouchement la route qui la mènera vers le mystérieux Ebu Sarki. Celui-ci demeure dans un harem contemporain, caché dans des montagnes abruptes et gardé par le peu recommandable Asherdan. Elle aussi devra suivre le fameux rituel et offrir son corps à autant d'inconnus qu'elle porte de clochettes à la taille. C'est donc ce parcours parallèle que nous découvrons entre Lady Nelson et Kim. La première le fait par amour, la seconde par détermination dans son enquête.

  C'est un second tome aux dessins très érotiques, très suggestifs. Ana Miralles sait restituer avec talent l'ambiance moite et humide de ces lieux très cloisonnés où le sultan jouissait de femmes regroupées par castes.
Le scénario révèle moins d'éléments et est plus pauvre en péripéties que dans le premier tome. Il reflète peut-être la lenteur de la vie qui s'écoulait dans les harems. Les transitions entre les deux époques restent encore une fois très soignées.

[Critique publiée le 11/11/07]

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D J I N N   |   LE TATOUAGE (tome 3)   Ana Miralles / Jean Dufaux - 2003

Dargaud - 48 pages
18/20   Complots et trahisons en Turquie

    Ce troisième tome renoue avec l'action et l'aventure.
Le sultan recherche sa favorite, Jade, enlevée par Lord Nelson. Les tensions entre Angleterre et Turquie s'intensifient à cause de ce scandale. Sir Hawkings, ambassadeur anglais, joue ses dernières cartes de diplomate afin d'apaiser ses relations avec le sultan Murati. Mais la fin de l'époque des harems est là et l'odeur de la poudre se fait sentir à la veille de la première guerre mondiale. Les jeunes turques, dominés par la figure d'Enver Pacha, se rapprochent de l'Allemagne et le sultan a fait le choix d'offrir son trésor au militaire germanique Von Henzig.
Kim Nelson, quant à elle, accède enfin au mystérieux Ebu Sarki qui lui fera de nombreuses révélations...
Les relations entre les protagonistes de cette épopée vont prendre une nouvelle tournure inattendue. Les amants, les traîtres, les hommes de pouvoir vont rentrer dans une danse infernale, une sema, à l'image de celle offerte par ce derviche tourneur à Kim. Les alliances, poursuites, trahisons, complots, scènes d'amour et de dissuasions vont offrir un rythme effréné à cet avant-dernier volume du cycle.

  Miralles excelle dans son dessin tout en aquarelle. Son trait est voluptueux et aérien, un vrai bonheur pour les yeux !

[Critique publiée le 16/11/07]

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D J I N N   |   LE TRÉSOR (tome 4)   Ana Miralles / Jean Dufaux - 2004

Dargaud - 48 pages
17/20   Vers un second cycle ?

    Ce tome clôt le premier cycle et met en scène la fin de l'époque des sultans.
Murati quitte la chaleur de son harem et son train de vie plein de sensualité permettant à Enver Pacha de prendre le pouvoir à la tête des nationalistes turcs. Le vieux sultan découvrira la traîtrise de Jade et de son fidèle Youssouf. Il ordonnera à ce dernier le soin de venger son honneur vis-à-vis de sa favorite partie avec les Nelson.
Kim Nelson, quant à elle, monte une expédition avec l'aide de Malek, Amin Doman et les finances de Dame Fazila. Les portes du désert vont enfin s'ouvrir sur un décor quelque peu surréaliste et rempli de mystère. Jade aussi accèdera au cœur du secret renfermant le trésor du sultan.

  Un peu déroutante cette fin de cycle... Généralement, un cycle en bande dessinée se termine par les réponses aux questions posées au cours des différents albums (c'est le cas dans la série Tramp par exemple). Les énigmes sont résolues, les mystères sont démêlés. Bref, tout concorde et forme une unité scénaristique. Or ici, bien que le cycle se tienne parfaitement, la dernière page ouvre sur de nouvelles interrogations, de nouveaux horizons. Ainsi, le lecteur aimerait en savoir davantage sur ce fameux trésor, son transfert en Angleterre par le mystérieux trafiquant Nouredim ou encore l'identité de Mr Prim. Une fin qui, sans mauvais jeu de mots, laisse donc un petit peu sur sa faim. Espérons que les cycles suivants apporteront les quelques réponses tant attendues...
En ce qui concerne le dessin de Miralles, le talent est encore une fois au rendez-vous. C'est lumineux et envoûtant.

[Critique publiée le 27/11/07]

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D J I N N (hors-série)   Ana Miralles / Jean Dufaux - 2004

Dargaud - 48 pages
18/20   Pour les inconditionnels du trait de Miralles

    Ce hors-série conclut en beauté le premier cycle de la série Djinn.
Pour la partie texte, c'est Jean Dufaux qui s'y colle. Il nous explique la naissance de cette histoire, sa rencontre avec la dessinatrice Ana Miralles. On découvre le processus de création d'une aventure à cheval sur deux époques, sur deux femmes. D'un côté, Jade, à l'époque des derniers sultans, qui va perdre peu à peu sa froideur et trouver l'amour auprès de Lord Nelson. De l'autre, Kim, sa petite-fille à notre époque contemporaine, qui va s'endurcir au cours de la quête de ses origines. Elle perdra son innocence et sa chaleur pour devenir une véritable Djinn.
Travailler à deux demande beaucoup de communication pour éviter quelques malentendus (dont un exemple nous est fourni ici).
Dufaux nous donne un éclairage très cinématographique de sa tâche de scénariste. Il imagine des acteurs que Miralles mettra en scène sous son crayon magique. Il prouve également l'importance de son travail avec une femme sur un sujet délicat qui concerne, justement, les femmes et leurs corps en particulier. Cette sensibilité féminine lui a permis d'éviter bien des écueils et des clichés...
De longues recherches de documentation sur l'histoire, la géographie ou les costumes en Turquie sont nécessaires pour mener à bien un travail crédible.
Ce tome est bien sûr illustré par de nombreux dessins de l'espagnole Miralles : des croquis, des aquarelles, des projets de couverture, ... Un portfolio clôt le tout démontrant une fois de plus son immense talent. À dévorer avec les yeux !

[Critique publiée le 04/12/07]

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B L A K E   E T   M O R T I M E R   |   LA MARQUE JAUNE (tome 6)   Edgar P. Jacobs - 1956

Blake & Mortimer - 70 pages
20/20   Un album mythique !

    Le récit débute par une sombre nuit à la Tour de Londres où les soldats de la garde découvrent avec stupéfaction le vol de la couronne impériale. Pourtant étroitement surveillée, celle-ci s'est évaporée ; seul un mystérieux « M » tracé à la craie jaune demeure désormais dans la salle du trésor.
Sous la pression du gouvernement, le capitaine Blake est sollicité pour mener l'enquête. Il s'adjoint alors les services de son ami Mortimer.
Malheureusement, les méfaits de la Marque Jaune ne s'arrêtent pas là : le professeur de médecine Vernay est enlevé en sortant d'une soirée au Centaur Club avec nos deux héros ainsi que d'autres sommités. Ces dernières, composées du rédacteur en chef Macomber, du juge Calvin et du psychiatre Septimus, se volatilisent également sans laisser de trace.

  Tandis que Blake s'efforce de faire avancer l'enquête avec Scotland Yard, le professeur Mortimer fouille dans les archives du Daily Mail à la recherche d'une ancienne affaire liant les quatre personnalités disparues. Son intuition s'avère juste lorsqu'il découvre la polémique qui a entouré la publication du livre The Mega Wave une trentaine d'années plus tôt. Son auteur, le Docteur Wade, avait été assassiné par la critique et ses théories sur le contrôle du cerveau humain rendues farfelues par la communauté scientifique.
La clé du mystère réside dans cet ouvrage et Mortimer est le premier à comprendre qui se cache derrière la Marque Jaune. Malheureusement, durant ce temps, son ami Blake est tombé dans un terrible traquenard tendu par la mystérieuse créature dans le brouillard des docks londoniens...

  Cet album de Blake et Mortimer est considéré comme une référence absolue en matière de bande dessinée franco-belge.
Le scénario est parfaitement huilé, équilibré et plonge le lecteur dans la brume de Londres, ce qui confère encore davantage de mystère au diabolique personnage qui sévit de façon surhumaine aux quatre coins de la cité britannique.
À noter que Jacobs a été influencé par le cinéma expressionniste allemand du début du XXe siècle qui est à l'origine des genres fantastique et horreur dans le 7ème art. Septimus est l'archétype même de l'être maléfique maintes fois représenté à cette époque au cinéma. Je pense au savant fou dans Frankenstein ou au meurtrier dans M le maudit notamment.

  Côté graphique, que dire ? C'est de la dentelle.
Le maître belge excelle dans sa représentation de Londres. Sa documentation rigoureuse sur les lieux visités par les différents personnages de l'histoire en est l'une des raisons. Le dessin est clair et précis, les décors et automobiles soigneusement retranscrits. Le déplacement des personnages dans une scène, les dialogues, les costumes rappellent évidemment la dimension théâtrale qui anime l'auteur, ancien baryton à l'opéra de Lille, lorsqu'il dessine.
La Marque Jaune est un modèle de fluidité dans la lisibilité et de rythme parfait du scénario. Sans compter l'ambiance incroyable et le charme indémodable que ce chef-d'œuvre renfermera toujours...

[Critique publiée le 03/09/17]

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B L A K E   E T   M O R T I M E R   |   LA MACHINATION VORONOV (tome 14)   André Juillard / Yves Sente - 2000

Blake & Mortimer - 62 pages
18/20   Scénario subtil autour de la guerre froide

    L'action se situe en 1957, en pleine guerre froide. Russes et américains se livrent une course sans merci dans la conquête de l'espace afin de démontrer, chacun, leur suprématie.
Sur la base soviétique de Baïkonour, le professeur Ilioutchine s'apprête à lancer une fusée. Malgré une pluie de météorites pouvant compromettre gravement l'expérience, il doit céder aux ordres militaires du général Oufa et faire procéder au décollage. L'engin entre en collision avec les particules extraterrestres et retombe au sol. Malheureusement, il a subi une contamination et l'équipe chargée de récupérer les débris est mystérieusement décimée par une maladie fulgurante.
Un nouveau virus est identifié : la « bactérie Z ». Le professeur Voronov, chef de la clinique du KGB de Baïkonour, est chargé d'analyser le virus ainsi que de le détruire. Nourrissant de noirs desseins, il conserve la bactérie. Nostalgique de la grande époque de Staline, il compte profiter du climat tendu entre ouest et est pour affaiblir le pouvoir russe actuel et purifier les maîtres du Kremlin. La « bactérie Z » est ainsi une redoutable arme qui lui permet d'assassiner lâchement des hommes influents dans les deux blocs.
Son assistante, Nastasia Wardynska, est une espionne travaillant pour la couronne britannique. Les services secrets mettent aussitôt Blake sur l'affaire. Celui-ci utilise son ami, le professeur Mortimer, pour le couvrir lors d'un déplacement en Russie à un colloque scientifique. L'agent Wardynska fera tout pour faire sortir un échantillon de la bactérie de son pays afin que les scientifiques anglais mettent au point un vaccin préventif en cas de contamination à grande échelle.
Blake et Mortimer devront faire preuve de discrétion et de diplomatie pour ne pas ébruiter cette affaire qui risquerait bien d'aggraver les tensions entre USA et URSS. Ils découvriront également que la folie meurtrière du docteur Voronov est cautionnée par leur immortel ennemi : Olrik.

  Cette première reprise des personnages de Jacobs par le duo Sente/Juillard est une grande réussite. Le dessin est élégant, à l'image du dessinateur. Le scénario est bien ficelé, riche en événements et réserve au lecteur un dénouement original. Il nous plonge dans les arcanes des services de contre-espionnage durant la guerre froide. On sent une tension extrême, tout le monde se surveille sans jamais toucher vraiment l'autre. Les agents occidentaux et communistes sont infiltrés dans tous les pays. Les soupçons sont de mise dans les lieux stratégiques. L'histoire autour de Voronov est bien dosée, méticuleusement construite, équilibrée et sans temps mort. Un vrai plaisir !
André Juillard s'est par ailleurs amusé à glisser quelques clins d'œil dans ses dessins. Ainsi, à Liverpool, Mortimer rencontrera Paul McCartney, alors tout jeune et inconnu du public. Une référence à Tintin et l'album Le sceptre d'Ottokar est glissée dans un restaurant. Enfin, difficile à découvrir il faut l'admettre, le bateau que doit prendre Olrik pour fuir est la réplique du Baltisky. Ce bateau poubelle est resté pendant de longs mois dans le port de Tréguier (où Juillard possède une maison), avec à son bord un équipage russe. Les bretons ont montré une grande solidarité pour aider les matelots à vivre au quotidien. Le Baltisky a finalement été découpé et sa ferraille vendu au Portugal.
Finalement, le seul point négatif de cette BD est maigre : la couverture de la première édition est peu engageante tant le dessin présenté est inesthétique. L'édition suivante bénéficiera heureusement d'une couverture à la hauteur du contenu de qualité.

[Critique publiée le 19/05/08]

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B L A K E   E T   M O R T I M E R   |   LES SARCOPHAGES DU 6È CONTINENT (tome 16)   André Juillard / Yves Sente - 2003

Blake & Mortimer - 56 pages
17/20   La jeunesse des héros

    La menace universelle, premier tome d'un nouveau diptyque, nous plonge avec surprise dans la jeunesse de Blake et Mortimer.
Avant sa rentrée universitaire, Philip Mortimer profite de ses vacances pour rendre visite à ses parents installés en Inde où lui-même est né. Au début du XXe siècle, l'Inde, colonie britannique, est la proie de manifestations tantôt violentes (organisées par des extrémistes), tantôt pacifiques (à l'image de Gandhi) visant à lui donner son indépendance. Dans ce climat tendu, Mortimer retrouve difficilement ses repères d'enfance et son ancien ami indien Sushil le met à plusieurs reprises en garde.
Prônant l'indépendance, Açoka, un ancien et mystérieux empereur indien revenu de la mort après plus de deux mille ans, rassemble les foules dans des réunions nocturnes. Malgré le danger, Mortimer y assiste et fait la connaissance de la fille de l'empereur, ravissante jeune indienne dont il tombe vite amoureux. Entre temps, le futur professeur a fait la connaissance d'un jeune anglais, Francis Percy Blake, pour qui il est intervenu dans une rixe opposant le blanc à un violent indien.
La jeune et belle indienne, suite à un malheureux malentendu, se suicidera par chagrin d'amour. Son père accusera Mortimer de cette fin tragique. Choqué par cet accident, puni par son propre père, notre héros, attristé, repart pour Londres et le début de ses études scientifiques.

  1958, Bruxelles. Philip Mortimer est responsable du pavillon de la British Industry qui représentera l'Angleterre à l'Exposition Universelle. À l'occasion de cette manifestation et en pleine guerre froide, de nombreux pays vantent leurs découvertes, ressources et créations technologiques aux yeux du monde.
Le pavillon anglais relève le défi d'ouvrir une liaison en temps réel avec le continent Antarctique pour capter en direct le « pouls » du 6ème continent. Près de la base polaire anglaise de Halley, une autre équipe, indienne, nourrit des ambitions bien plus noires. À la tête de cette organisation tiers-mondiste se tient le mage indien Açoka qui souhaite rassembler les anciennes colonies ou celles sur le point de devenir indépendantes autour d'une nouvelle arme qui prouvera aux pays riches que la fin de leur hégémonie est toute proche. Cette arme est capable de créer de fortes perturbations électromagnétiques en utilisant les impulsions bioélectriques d'un cerveau humain. Le cobaye de cette machiavélique expérience orchestrée par les indiens alliés aux russes ne sera autre que le colonel Olrik, sorti du goulag soviétique où il était enfermé suite à l'affaire Voronov.
Mais le MI-5 veille et les renseignements du fidèle Nasir seront précieux à Blake venu rejoindre son ami sur les lieux de l'événement belge. Les deux compères découvriront également, grâce à Mukeba, un trafic d'uranium piloté par le pavillon congolais et à destination de l'Antarctique afin d'alimenter la nouvelle arme de l'empereur.
Ayant rassemblé toutes les pièces de ce puzzle géopolitique menaçant la sécurité des peuples, Blake, Mortimer et Nasir décident de se rendre rapidement sur la base scientifique britannique polaire pour tenter d'arrêter l'inconcevable.

  Deuxième exercice du premier tandem post-Jacobs, cette bande dessinée est excellente : le dessin est précis, le scénario est limpide et très riche en événements.

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B L A K E   E T   M O R T I M E R   |   LES SARCOPHAGES DU 6È CONTINENT (tome 17)   André Juillard / Yves Sente - 2004

Blake & Mortimer - 56 pages
13/20   Une fin un peu grotesque

    Blake et Mortimer, accompagnés de Nasir, atteignent enfin le continent Antarctique. Ils ont pour but de neutraliser les individus malveillants qui provoquent à distance une crise diplomatique dans l'Exposition Universelle de 1958 à Bruxelles.
Le courageux Nasir va ainsi prendre la place de l'émissaire chargé d'apporter des réserves d'uranium vers la base de Gondwana, repère du complot tiers-mondiste. De leur côté, en arrivant à la base britannique de Halley, nos deux héros tombent dans un piège organisé par les terroristes indiens. Mortimer est capturé et conduit à la base de Gondwana. Il découvrira un Olrik transformé en cobaye pour l'utilisation de l'arme qui menace le monde occidental, tout cela orchestré par le redoutable et immortel empereur Açoka.
Blake, quant à lui, réussira à prendre la fuite à travers le blizzard et atteindre la base scientifique française où travaille le météorologue Labrousse. Celui-ci met au point les derniers préparatifs de sa nouvelle invention : le Subglacior, un sous-marin capable de se mouvoir dans la glace du continent gelé.
Blake et Labrousse décident donc de profiter de ce moyen de transport inédit et discret pour attaquer la base où sévit Açoka...

  Après un premier tome très convaincant et passionnant, ce deuxième épisode ne tient pas du tout ses promesses. Le dessin reste élégant et Juillard a fait un brillant travail une fois de plus. Certaines cases sont d'ailleurs magnifiques et reflètent bien l'esprit jacobsien, tant au niveau du trait que des couleurs.
En revanche, le scénario est bâclé. Il est mal agencé et ne forme pas une unité. Tout se tient correctement mais il n'y a pas une harmonie globale. Par conséquent, c'est lourd à lire. Avant de dessiner cette nouvelle aventure, Sente aurait dû davantage travailler la lisibilité de l'ensemble. Est-ce les impératifs commerciaux qui ont provoqué une telle négligence ?
D'autre part, comme l'ont souligné un grand nombre de critiques, cet album recèle quelques situations tordues. Ainsi, où Blake trouve-t-il une boîte de sucre en plein Antarctique pour amadouer une meute de chiens ? Comment a-t-il le temps de les atteler, de détacher celui qui a été blessé au cours d'une course-poursuite avec les russes ? L'arrivée du Subglacior dans la base d'Açoka, juste dans un endroit bien dégagé et propre, paraît un peu bizarre également... Enfin, le lecteur reste un peu sur sa faim quant à cette histoire de sarcophage qui permet de faire voyager un cerveau virtuel par les ondes radio. Tout cela est vraiment rocambolesque. La cerise sur le gâteau est la façon dont est révélée l'identité de l'empereur Açoka. L'idée est bonne mais la mise en scène de ce moment clé est un peu grotesque.

  Bref, après une mise en bouche passionnante sur un sujet beaucoup plus risqué (la jeunesse de Blake et Mortimer), Le duel des esprits casse l'élan à cause d'un scénario qui veut en faire trop et qui finit par devenir indigeste.
À noter : la couverture absolument horrible et la pire de toute la série !

[Critique publiée le 25/04/08]

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B L A K E   E T   M O R T I M E R   |   LE SANCTUAIRE DU GONDWANA (tome 18)   André Juillard / Yves Sente - 2008

Blake & Mortimer - 56 pages
11/20   Scénario navrant de Yves Sente

    Blake et Mortimer, la série culte de Jacobs, est à nouveau reprise par le duo Sente et Juillard.
C'est en Tanzanie cette fois-ci, dans la région du Tanganyika, que nos deux héros nous entraînent. L'ancienne colonie britannique permet une belle incursion dans le mystérieux continent africain avec des décors de savane à faire rêver...
Mortimer, lors du diptyque précédent, a rapporté une étrange roche d'Antarctique. Il est également revenu à Londres en proie à de terribles maux de tête et à de perturbantes pertes de mémoire. Avec l'aide de l'archiviste du journal le Daily Mail, il fait le parallèle entre le dessin gravé sur sa roche et la bague ramenée par un explorateur anglais lors d'une expédition archéologique dans le cratère tanzanien de Ngorongoro.
Avide d'en savoir plus sur ce qui semble être une civilisation disparue et dont les traces sont mystérieusement présentes aux quatre coins du monde, le scientifique de renom monte une expédition en compagnie de son assistante Nastasia Wardynska et d'une ancienne amie, Sarah Summertown.
L'Afrique sauvage offrira-t-elle ses secrets ? Mortimer retrouvera-t-il ses esprits ?

  André Juillard dessine avec son élégance habituelle les personnages du maître belge. Il excelle dans les costumes des années 50 et aborde avec classe les grandes étendues africaines.
À noter cependant quelques petites maladresses à la fin de l'album (page 50, case du haut à droite) dans les représentations de Mortimer et Olrik lorsque ceux-ci sont torse nu et de dos. Les proportions semblent invraisemblables pour des corps adultes. Le dessinateur aurait-il été bousculé par une date de livraison trop courte ?

  Le scénario, quant à lui, laisse encore une fois à désirer ! Comment Yves Sente peut-il pondre des histoires aussi tarabiscotées ? Pourquoi l'éditeur n'intervient-il pas davantage avant de livrer au public une histoire mal équilibrée ?
Les détails sur l'ancienne romance entre Mortimer et Sarah Summertown sont de trop et n'apportent rien d'essentiel au récit.
Le voyage vers le cratère de Ngorongoro à bord d'un véhicule tout-terrain poursuivi par une montgolfière qui se cache dans les nuages est peu crédible.
La pire énormité reste sans doute la présence impossible de Youssef, personnage pourtant tué dans Le mystère de la grande pyramide auparavant. L'apparition surprise du Bezendjas alors que Mortimer se trouve en fâcheuse posture dans une arrière-cour de la ville d'Arusha est tout aussi improbable. Quels coups de magie ! Jacobs doit se retourner dans sa tombe en voyant de telles inepties.
Le dénouement de cet album, cependant, demeure très intéressant et vaut à lui seul de ne pas arrêter la lecture en cours de route.
Certaines reprises ont été très bonnes (L'affaire Francis Blake, La machination Voronov, L'étrange rendez-vous) mais force est de constater que le filon commercial commence à s'essouffler. Si l'éditeur Dargaud veut vraiment rendre hommage à la série originale, il devra dorénavant ficeler des scénarios solides et ne pas s'empresser de livrer au public un album inabouti tous les ans (l'excellent dessinateur Ted Benoît a d'ailleurs fait les frais de cette gestion purement commerciale en étant mis de côté du projet de reprise car jugé trop lent dans son artisanat).
La livraison suivante (La malédiction des trente deniers) ne sera d'ailleurs pas chroniquée ici car non lue pour les raisons ci-dessus.

[Critique publiée le 01/07/11]

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B L A K E   E T   M O R T I M E R   |   L'ONDE SEPTIMUS (tome 22)   Antoine Aubin / Étienne Schréder / Jean Dufaux - 2013

Blake & Mortimer - 70 pages
8/20   Histoire tordue et dessin parfois affligeant

    Cette histoire relate les aventures de Blake et Mortimer suite à la terrible machination imaginée par le docteur Septimus dans le mythique album La Marque Jaune.
Le professeur Mortimer veut utiliser le télécéphaloscope et les travaux du savant fou pour se mettre au service des patients atteints d'affections psychiatriques. Parallèlement, quatre autres nostalgiques de Septimus ont également décidé de reprendre ses travaux à des fins malveillantes. Ils projettent d'utiliser à nouveau Olrik comme cobaye de la fameuse machine exploitant les ondes cérébrales.
Le capitaine Blake, quant à lui, enquête sur l'origine des foudroiements qui touchent des individus isolés dans les quartiers désaffectés depuis la dernière guerre.
Rapidement, l'intrigue mêlant ces différentes affaires se met en place.
À cela vient s'ajouter la découverte, échoué dans les sous-sols de Londres, d'un engin extraterrestre qui n'est pas sans rapport avec les événements mystérieux auxquels font face les deux héros britanniques...

  Ce nouvel opus m'a fortement attristé tant au niveau du fond que de la forme.

  Le scénario manque de limpidité et son rythme est inégal. Jean Dufaux, scénariste de talent sur les séries Murena ou Djinn, a voulu intégrer bien trop d'éléments appartenant à l'univers mythique de Blake et Mortimer. En guise d'hommage, cela est tout à fait louable. Malheureusement, à vouloir trop en faire, il s'est éloigné de cette clarté chère au créateur originel. Proposer une suite à La Marque Jaune est déjà un défi osé et dangereux ; y ajouter une capsule spatiale rappelant le magnifique album L'énigme de l'Atlantide conduit à une surenchère qui décrédibilise l'ensemble.
Dans La Marque Jaune, de longs textes accompagnaient le lecteur autour du fonctionnement complexe du télécéphaloscope et des découvertes de Septimus. Ici, les expériences menées et les interférences entre elles sont très obscures ; sans vernis scientifique proposé, sans tentative d'explication rationnelle des événements, le lecteur est obligé d'accepter le déroulement de l'histoire. Il ne participe plus à l'aventure, n'est plus acteur aux côtés des deux personnages principaux. Ce sentiment est encore plus marqué dans la seconde partie où le rythme s'accélère tandis que l'intrigue devient de plus en plus ardue à saisir.

  Sur le plan graphique, je suis abasourdi.
Dargaud, maison garante d'une grande qualité éditoriale dans l'univers du 9ème art, s'éloigne de plus en plus d'un travail artistique et artisanal pour sombrer dans les impératifs d'une production industrielle. Leur politique actuelle est aujourd'hui de « produire » une nouvel album de Blake et Mortimer juste avant Noël afin de rentabiliser une opération financière fructueuse. Pour respecter ce délai, les artistes doivent pondre des pages sous une pression folle.
Malheureusement, le manque de temps nuit fortement à la qualité finale. Le lecteur fidèle aux deux héros, souvent intransigeant sur la qualité du dessin car biberonné aux éternels chefs-d'œuvre du maître Edgar P. Jacobs, doit alors faire face à un terrible dilemme : d'un côté la satisfaction de voir perdurer l'œuvre du maître belge et de tenir entre les mains une nouvelle aventure promettant mille péripéties merveilleuses, de l'autre la déception de découvrir des cases inégales, tantôt parfaites, tantôt bâclées.
Les auteurs eux-mêmes, dans les interviews que l'on peut lire sur les réseaux, ne cachent pas les délais serrés qui leur sont imposés et admettent que la qualité de leur travail puisse être remise en cause. Cela ne convient pas à des dessinateurs pointilleux et perfectionnistes comme Antoine Aubin ou Ted Benoît auparavant. Ici, par exemple, Étienne Schréder a dû venir à la rescousse sur certaines planches...

  En tant que lecteur de Blake et Mortimer depuis mon enfance, je suis vraiment déçu par certains albums de reprise. Hormis L'affaire Francis Blake, La machination Voronov ou L'étrange rendez-vous, ceux-ci ne méritent pas de trôner aux côtés de ceux de Jacobs dans une bibliothèque et doivent être malheureusement vus comme des « spin-off » dispensables.

  Pour étayer mes propos, voici quelques indications précises que chacun pourra vérifier en consultant L'onde Septimus :
Mortimer est parfois dessiné avec perfection. C'est le cas ci-après :
- Page 17 (case 4) ou dans l'ensemble de la page 24 par exemple.
En revanche, voici quelques illustrations indignes :
- Page 16 (dernière case) : Blake est mal représenté, sa tête mal proportionnée avec son corps.
- Page 19 (case 2) : les deux hommes marchant dans la rue ont des visages bien imprécis.
- Pages 46 et 47 : Mortimer est mal dessiné.
- Page 49 : tous les personnages (Blake, Mortimer, Lady Rowana, ...) sont dessinés grossièrement.
- Pages 54 (case 1) et 55 (dernière case) : le dessin est affligeant !
- Pages 56, 57 et 58 : les traits ne sont pas crédibles. Le style Jacobs n'est plus du tout respecté. Cela est inconcevable !
Seule la couverture, bien souvent décevante dans les albums de reprise, est réussie et alléchante.

  C'est bien la première fois que je suis dans l'obligation de lister de manière aussi rébarbative de tels détails. Mais force est de constater que la qualité est absente de cette publication tant au niveau du scénario, alambiqué, que du dessin, disons-le, parfois raté ! Carton rouge pour Dargaud.

[Critique publiée le 03/09/17]

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B L A K E   E T   M O R T I M E R   |   LE BÂTON DE PLUTARQUE (tome 23)   André Juillard / Yves Sente - 2014

Blake & Mortimer - 64 pages
15/20   Blake et Mortimer préparent le débarquement du 6 juin 1944

    L'histoire débute lors d'une mission menée par Blake depuis le porte-avions The Intrepid au printemps 1944. Une menace d'attaque imminente est programmée par les allemands contre le Parlement de Westminster à Londres.
Le capitaine, à bord d'une version prototype du Golden Rocket, rejoint la capitale britannique et parvient à éviter le pire : son avion s'écrase dans la Tamise mais l'ennemi est neutralisé. Grâce à son parachute, Blake, sain et sauf, rejoint la terre ferme et fait aussitôt la connaissance du Major Benson qui a assisté à la bataille aérienne.
Ce dernier lui confie que les renseignements britanniques ont la certitude qu'une troisième guerre mondiale va succéder à celle actuellement en cours. L'empire jaune, dirigé par le terrible dictateur Basam-Damdu, construit en effet de redoutables armes militaires.
Recruté pour lutter contre cet épée de Damoclès, Blake rejoint la base secrète anglaise de Scaw-Fell où il retrouve le professeur Mortimer qui met au point l'Espadon afin de défendre les puissances occidentales contre la menace jaune imminente.

  Les deux hommes se concentrent alors sur la préparation du débarquement des alliés en Normandie en mettant au point l'opération Narval. Celle-ci consiste à larguer en Méditerranée une multitude de balises simulant une activité sous-marine intense.
Les allemands, convaincus que des submersibles en nombre préparent un débarquement de grande ampleur, vont alors concentrer leurs forces dans cette zone géographique laissant ainsi le champ libre dans la Manche pour le 6 juin 1944.

  Les auteurs ont imaginé une histoire prenant place juste avant le tome 1 de la toute première aventure de Blake et Mortimer, Le secret de l'Espadon, imaginée par l'immense Edgar Pierre Jacobs en 1946.
Le scénario de Yves Sente fait la part belle à l'importance du codage de l'information durant un conflit. Aujourd'hui encore, cette guerre de l'information tient une place primordiale parmi les armes décisives qui opposent les belligérants.
Ainsi, le lecteur découvre dans cet opus le Cabinet of War qui était un lieu très secret de Londres concernant les choix stratégiques de la guerre 39-45. Ces choix étaient bien souvent conséquents au décodage des informations ennemies par des experts rassemblés dans un centre de décryptage connu sous le nom de Station X.

  J'ai particulièrement apprécié l'univers de la base de Scaw-Fell où le professeur Mortimer développe ses projets d'avions révolutionnaires pour contrer la menace asiatique. Caché sous une couche de nuages artificiels et situé dans un décor accidenté du littoral anglais, Scaw-Fell renoue avec les univers souterrains dignes de l'âge d'or jacobsien.
Contrairement aux reprises précédentes, dont Le sanctuaire du Gondwana notamment, cet album ne comporte pas de ficelles scénaristiques ubuesques ou de retournements de situation grotesques. Il est mieux réfléchi et construit.
Le début laisse cependant légèrement interrogateur : la rencontre de Blake et du Major Benson aussitôt après l'épisode de la Tamise semble quelque peu artificielle dans la construction du synopsis.
Côté dessin, Juillard s'en sort tout à fait correctement. Les véhicules et bâtiments sont représentés avec détail et soin. Son principal défaut réside dans la difficulté à retranscrire le mouvement de ses personnages. Il suffit d'ouvrir un Largo Winch pour voir ce qu'est le mouvement en bande dessinée. Le belge Philippe Francq excelle à ce niveau-là ! Ici, Blake, Mortimer et les autres protagonistes sont malheureusement trop statiques.
Dans certaines cases, le lecteur attentif pourra aussi détecter une légère disproportion des corps : cou trop réduit ou tête trop grande par rapport au reste. Cela demeure marginal, mais pour autant est-ce acceptable ? Non !
Quelles que soient les reprises, j'ai souvent remarqué que le personnage le mieux figuré est le colonel Olrik. Son allure conserve toute cette élégance britannique chère à Jacobs. Son caractère diabolique et son physique théâtral y sont sûrement pour quelque chose.
Quant aux frères jumeaux, Harvey et Brandon Clarke, leur visage de poupon ne sont pas très jacobsiens. Ils ne rentrent pas véritablement dans le classicisme du maître mais appartiennent davantage à l'univers graphique de Juillard.

  En préface de l'album, une note de l'éditeur Dargaud a attiré mon attention. Ce dernier remercie le dessinateur de s'être « donné sans compter » pour la sortie de ce tome 23 dans les délais impartis.
Cela sous-entend encore et toujours la pression exercée sur les artistes pour satisfaire des intérêts commerciaux et respecter coûte que coûte des calendriers garants de la rentabilité financière d'une opération juteuse. N'oublions pas en effet qu'un nouveau titre de Blake et Mortimer est aujourd'hui tiré à 500 000 exemplaires pour sa sortie. Entre le temps nécessaire pour dessiner à la perfection et celui artificiellement imposé par la publication pour Noël, l'éditeur choisit pour le lecteur quitte à sacrifier un peu la qualité ! Il pousse même la cadence jusqu'à mettre plusieurs duos d'auteurs sur des projets parallèles.
Dommage que cette série mythique soit devenue une entreprise industrielle éloignée de la création artistique et artisanale de Jacobs...

[Critique publiée le 03/09/17]

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L E   S U R S I S (tome 1)   Jean-Pierre Gibrat - 1997

Dupuis - 56 pages
20/20   La guerre vécue à travers des persiennes

    Nous sommes en juin 1943, durant l'occupation allemande, au cœur du petit village de Cambeyrac situé dans l'Aveyron. Un jeune homme d'une vingtaine d'années, Julien Sarlat, y revient en cachette après avoir sauté du train qui le menait en Allemagne effectuer son service de travail obligatoire. Sa tante Angèle le recueille mais, très vite, Julien doit trouver une cachette sûre pour cause de désertion. Il se réfugie dans le grenier de l'école publique dont le maître, Mr Thomassin, a été arrêté en raison de ses idées communistes.
Par chance, Julien est déclaré mort après que ses papiers aient été retrouvés sur le cadavre d'un homme qui les avait volés. L'enterrement est célébré dans l'église de Cambeyrac sous l'œil amusé de l'intéressé. Julien peut, en effet, embrasser du regard la place principale du petit village depuis les persiennes qui le cachent des curieux.
La nuit, il sort se dégourdir les jambes et dîner bien souvent chez sa tante. Le jour, il n'a d'yeux que pour Cécile, la jolie demoiselle qui sert à la terrasse du café « Les Tilleuls » où se regroupent les anciens du coin.
Bien planqué, Julien attend la fin de la guerre en écoutant les nouvelles du front russe à la radio, en rêvant de Cécile et en se réchauffant comme il peut face à l'hiver qui arrive...

  Avec Le sursis, la carrière et le talent de Jean-Pierre Gibrat explosent littéralement. En 1997, date de sortie de ce premier tome, la presse et les lecteurs saluent unanimement cette histoire racontée, dessinée et peinte par un seul homme. Le naturel des personnages, les trognes de la France provinciale, la douceur des paysages, la beauté de Cécile et la subtilité du scénario concourent à une telle réussite.
Du côté des couleurs, Gibrat maîtrise avec brio le caractère de transparence de l'aquarelle. Ses cases sont lumineuses et revigorantes. Il n'y a pas de secret : l'authenticité du propos d'un artiste est toujours le reflet de son engagement dans un profond travail artisanal. Gibrat répond à la règle et le résultat est renversant.

  Quant à l'histoire, elle ne suit pas le parti pris d'un héros mais choisit celui d'un personnage ordinaire qui reste caché en attendant de meilleurs auspices. Sur la place du village, cependant, tous les caractères s'affrontent : il y a ceux qui collaborent et s'investissent dans la milice, ceux qui restent placides et craignent d'afficher ouvertement leur position et, enfin, les résistants qui sont prêts à tout pour retrouver la liberté de leur pays.
À travers son récit, l'auteur interroge le lecteur sur la position qu'il aurait choisie durant la seconde guerre mondiale. Héros ou pas, il est difficile de se projeter dans une telle situation lorsqu'elle n'est pas vécue réellement...

  Le sursis est désormais un classique de la bande dessinée et une valeur sûre de la mythique collection Aire Libre proposée par l'éditeur Dupuis depuis 1988.

[Critique publiée le 03/09/17]

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L E   S U R S I S (tome 2)   Jean-Pierre Gibrat - 1999

Dupuis - 56 pages
20/20   Quand le destin est inéluctable

    Ce second tome débute par la rencontre tant attendue entre Cécile et Julien.
Passé le choc initial pour la jeune femme de la résurrection, celle-ci fait soigner Julien par un médecin de confiance lui-même résistant. Le garçon est en effet fiévreux après un rude hiver et une nuit passée dans le froid glacial d'une grange.
Choyé par son amoureuse, Julien poursuit ainsi sa vie de reclus dans la demeure où vit Cécile. Les nouvelles du village de Cambeyrac rythment ses journées tout comme celles de la percée du front russe. Le débarquement américain est, quant à lui, imminent.
Devant les bouleversements majeurs qui s'annoncent, les tensions s'exacerbent davantage : la résistance intensifie ses actions tandis que la milice riposte comme elle peut. La paisible vie du village est ainsi ébranlée par des rafales de mitraillette sur le café de la place. L'heure des règlements de comptes a sonné.
Étranger à cette guerre, Julien vit des moments de bonheur avec Cécile. Il décide de la rejoindre en train à Paris où elle a dû se rendre pour retrouver sa mère et sa sœur.

  Les événements s'enchaînent rapidement, le climat est davantage tendu dans cet opus. Chacun jette ses dés pour la partie finale qui fera des victimes.
Jean-Pierre Gibrat clôt magistralement ce diptyque. Le destin rattrape chacun des protagonistes et le titre Le sursis prend tout son sens dans les dernières pages.
Ce récit romanesque gagne en caractère grâce à sa fin si surprenante et fataliste. Mais chut, ne dévoilons pas davantage le synopsis !

  Le sursis est un joyau de la bande dessinée, un classique à lire et relire assurément.

[Critique publiée le 03/09/17]

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L E   V O L   D U   C O R B E A U (tome 1)   Jean-Pierre Gibrat - 2002

Dupuis - 54 pages
19/20   Gibrat l'artiste

    L'histoire se passe à Paris pendant la seconde guerre mondiale, à l'heure où les alliés débarquent sur les plages de Normandie. Jeanne, résistante, est dénoncée par une lettre anonyme et se retrouve en prison. François, un cambrioleur profitant du chaos ambiant pour s'enrichir, est mis en détention dans la cellule de Jeanne. Profitant d'une alerte aérienne, François réussit à prendre la fuite et à emmener sa nouvelle compagne avec lui. Les voici sur les toits de Paris à gambader pour fuir la police. Entre deux averses, une cheville tordue, ils y passeront une nuit avant de réussir à s'infiltrer dans un appartement pour redescendre sur le plancher des vaches.
François proposera alors à Jeanne de la cacher sur l'Himalaya, une péniche sur la Seine occupée par une adorable famille : René, Huguette et leur fils Nicolas. Inquiète pour sa sœur Cécile qui appartient au même réseau de résistance, Jeanne prendra contact avec Michel, également dans le secret de leurs actions.
En toute confiance à bord de la péniche, Jeanne verra François d'un œil différent et du type rustre qu'elle aura connu au début se dessinera l'image d'un homme sensible, attentionné et généreux. Malheureusement, la milice retrouve la trace de Jeanne et s'intéresse à la péniche de la petite famille. Qui l'a trahie ? Est-ce Michel ?

  Après le diptyque Le sursis, Gibrat fait très fort en proposant une nouvelle histoire en deux tomes. L'héroïne, Jeanne, est la sœur de Cécile, personnage principal dans Le sursis.
Le talent de Gibrat est incroyable : les dessins sont frais, soignés par un maître de la bande dessinée. Les couleurs sont chaudes et donnent une identité artistique globale à l'album. Les nombreuses pages se déroulant sur les toits de Paris sont somptueuses et montrent tout le talent de l'auteur dans la maîtrise de l'espace d'une case et la capacité à créer de la perspective, de la profondeur.
Au final, c'est un excellent livre dans lequel on sent l'amour du travail d'artisan.

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L E   V O L   D U   C O R B E A U (tome 2)   Jean-Pierre Gibrat - 2005

Dupuis - 54 pages
19/20   Simplement beau

    La vie continue à bord de la péniche pour la petite famille de René et ses deux pièces rapportées : Jeanne et François. Ayant de plus en plus de mal à acheminer le matériel avec les forces alliées qui pilonnent la plupart des infrastructures terrestres, les allemands réquisitionnent les moyens de transport fluviaux. C'est ainsi que l'Himalaya se voit doté d'une mission par l'occupant et investi par un soldat allemand peu bavard mais tourmenté par l'horreur de la guerre. La cohabitation sera difficile pour ce microcosme et l'allemand tentera d'abuser de Jeanne après l'avoir défendue contre la milice. Un drame surviendra et les émotions seront fortes pour l'équipée.
Jeanne aura l'immense surprise de retrouver sa sœur Cécile, désespérée par la perte de Julien (voir le premier diptyque). Elle découvrira également son amour pour François qui devra partir pour une mission périlleuse...

  Gibrat continue d'exceller dans les dessins. Les lumières sont superbes, les paysages bucoliques, les visages remplis d'expression. Le scénario est palpitant et la fin réserve quelques surprises.
Une BD à posséder absolument pour sa qualité artistique exceptionnelle...

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T R E N T   |   LE KID (tome 2)   Leo / Rodolphe - 1992

Dargaud - 48 pages
16/20   Des personnages aux psychologies travaillées

    A Blacktown, dans le North Dakota, un jeune couple d'adolescents braque la banque. Malheureusement, l'opération se déroule mal et la jeune fille, Laura, est tuée dans une fusillade avec le shérif. Le jeune homme, Emile, s'enfuit alors avec une somme conséquente d'argent mais il est désespéré car son véritable trésor, Laura, n'est plus à ses côtés.
Le sergent Trent a pour mission d'arrêter ce jeune homme avant qu'il ne commette d'autres vols. Lancé à sa poursuite, il découvre la personnalité ambiguë de Emile à travers des messages qui celui-ci laisse sur sa route : des vers de Rimbaud inscrits sur de vieilles granges abandonnées. Pourquoi se laisse-t-il suivre ? Comment Trent va-t-il appréhender cette personnalité tourmentée ?

  Dans ce tome, l'histoire est centrée sur la psychologie des personnages plus que sur l'action. L'intrigue est linéaire et nous fait visiter les plaines et forêts canadiennes sans la neige et avec le soleil. Un drame humain mis en images avec brio par Leo.

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T R E N T   |   QUAND S'ALLUMENT LES LAMPES (tome 3)   Leo / Rodolphe - 1993

Dargaud - 48 pages
17/20   Les paysages magiques du Canada

    Le sergent Trent, de la police montée canadienne, remplit ses missions les unes après les autres. Nostalgique en voyant la chaleur des foyers familiaux dans la froideur de l'hiver, il se met à rêver de cette femme dont il est amoureux, Agnès. Décidant d'aller lui rendre visite, il trouve une maison abandonnée et apprend son mariage avec un inconnu. Désespéré, Trent sombre dans l'alcool et fréquente les bistrots inlassablement.
Au même moment, une bande de dangereux voleurs attaquent des habitations et leurs occupants dans le but de récolter des sommes d'argent. La présence de Trent est-elle si anodine que cela ?

  Dans cet album, le dessin de Leo est remarquable. Les premières pages sont pleines de poésie. La façon de dessiner les visages reste la marque de fabrique de cet auteur sud-américain. Dans la série Trent, il est au sommet de son art (davantage que dans la très célèbre Aldébaran parue pourtant après). Le scénario de Rodolphe est, quant à lui, intelligent : le lecteur ne peut imaginer la tournure que vont prendre les événements et est subtilement pris au piège.
Trent, c'est l'apologie de la lenteur mâtinée de quelques scènes d'action, c'est des paysages somptueux, une nature omniprésente, un héros humain et sensible.

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T R O I S   É C L A T S   B L A N C S   Bruno Le Floc'h - 2004

Delcourt - 96 pages
19/20   La Bretagne par un breton : rafraichissant

    Une BD mais pas n'importe laquelle...
Celle d'un dessinateur originaire de la capitale du Pays Bigouden : Pont-l'Abbé. Celle d'un amoureux de la Bretagne authentique.
Bruno Le Floc'h est un passionné, ça se voit lorsqu'on le lit, ça s'entend lorsqu'on le rencontre. Il adore son métier. Également storyboarder dans le monde du dessin animé (Spirou et Fantasio, Les Tortues Ninjas, ...) et récemment directeur artistique du film d'animation L'Ile de Black Mor, Bruno s'est vu décerné pour ce magnifique album le prix René Goscinny 2004 au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême.

  Les trois éclats blancs du titre sont ces signaux lumineux envoyés par le phare, monument mythique et souvent énigmatique, véritable bouée visuelle pour les marins. Ici, l'histoire s'inspire de la construction du phare d'Armen dans la chaussée de Sein, à l'ouest de la Pointe du Raz entre 1867 et 1881.
Situant la construction à la veille de la première guerre mondiale et dans un endroit anonyme mais typiquement breton, Bruno Le Floc'h nous conte l'histoire de cette rencontre entre deux mondes, entre deux sensibilités : l'ingénieur venu de Paris réaliser les plans du phare et les marins et maçons de l'armor et de l'argoat impliqués dans son édification.
L'ingénieur apprendra avec les bretons la patience car le rocher servant de socle à la construction n'émerge seulement qu'aux plus basses mers. Il devra également faire preuve de persévérance face aux tempêtes qui rendront difficiles la vie des hommes et l'avancement du chantier. Mais il rencontrera aussi l'amour, la violence, l'amitié, la magouille des armateurs et montrera finalement sa bonté envers les plus faibles.

  Du point de vue artistique, cette bande dessinée est un pur bijou. Le trait est nerveux, vif, efficace, léger. Les couleurs sont violentes, romantiques, contrastées, magiques... L'histoire, quant à elle, est soignée, intelligente, tendre, humoristique parfois et tragique d'autres fois.
Chez ce dessinateur, on sent bien sûr l'influence d'Hugo Pratt et de son personnage fétiche Corto Maltese mais les histoires d'armateurs malhonnêtes rappellent aussi la magnifique série Tramp de Jean-Charles Kraehn et Patrick Jusseaume.
Bref, voilà une très belle œuvre et un coup de maître pour un débutant en bande dessinée !

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P A Y S A G E   A U   C H I E N   R O U G E   Bruno Le Floc'h - 2007

Ouest-France - 62 pages
16/20   Le Gauguin de la BD !

    Ce one-shot de Bruno Le Floc'h nous fait découvrir le XIXe siècle à travers la peinture, les voyages et les destins mystérieux.

  Hélias Dall, le personnage principal de cet album, navigue à bord de sa goélette, le Saqqara.
C'est un voyageur dans l'âme, qui peut rappeler le célèbre Corto Maltese, et qui organise sa vie en fonction du commerce du café ou de l'encens dans les lieux hautement économiques de cette époque : l'Europe, l'Afrique, les Amériques.
Pour tout marin, les escales sont l'occasion de faire des rencontres et de s'engager dans des aventures plus ou moins rocambolesques et exotiques. Lors d'un arrêt à Malte (encore un clin d'œil à Corto ?), Dall se voit confier une mission par Orhan Bey, un turc collectionneur d'art. Ce dernier souhaiterait récupérer la célèbre peinture de Courbet, L'origine du monde, pour entretenir la mémoire de son ami Khalil Bey. Seulement, un trafic de tableau ne passera pas inaperçu entre la galerie parisienne où il est entreposé et le Moyen-Orient. Dall devra donc faire preuve de ruse pour mener à bien ce convoyage.
Le second personnage principal nous est alors présenté : Paul Gauguin, le célèbre peintre de Pont-Aven. C'est donc sur les terres finistériennes que se déroule une grande partie de l'histoire, entre Concarneau et la Cité des Peintres. Dall est un ami de Gauguin et celui-ci l'aidera à honorer son marché.

  Côté scénario, le récit reste assez linéaire et sans grands rebondissements. En revanche, il nous plonge dans une atmosphère de rêves et de voyages : le désert du Yémen, les petites ruelles du port de La Valette à Malte, la côte Atlantique et la Bretagne du sud. Il nous permet également de découvrir quelques tranches de vie de Gauguin : son amour pour la Polynésie où il rêvait de partir s'installer, ses coups de déprime, sa vie dans le village de Pont-Aven.
Le dessin, quant à lui, est admirable. Un pur chef d'œuvre. Le Floc'h, en quelques albums, atteint une maîtrise graphique que certains n'ont pas obtenue après des dizaines d'albums. Son trait est épuré, direct. Il va à l'essentiel. Il parle, il vit, il fait passer des émotions. Les couleurs sont chaudes, posées par aplats, volontairement contrastées.
Ce n'est pas anodin si Le Floc'h a introduit le personnage de Gauguin dans cet univers. Gauguin l'inspire dans la création artistique de ses bandes dessinées. D'ailleurs, le célèbre peintre ne disait-il pas : « Comment voyez-vous cet arbre ? Vert ? Mettez donc le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre ? Plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. » Ou encore : « Ne copiez pas trop d'après nature. L'art est une abstraction. » Ou enfin : « Vous connaissez depuis longtemps ce que j'ai voulu établir : le droit de tout oser. » Et Le Floc'h, on le voit de plus en plus, ose avec exactement les mêmes exigences que Gauguin. Il suffit de regarder sa disposition des couleurs !

[Critique publiée le 30/12/07]

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S A I N T - G E R M A I N ,   P U I S   R O U L E R   V E R S   L ' O U E S T   !   Bruno Le Floc'h - 2009

Dargaud - 81 pages
18/20   Des bulles de jazz

    Un cinquième album de notre cher bigouden qui est à nouveau un chef-d'œuvre pictural. En effet, Le Floc'h nous livre ici quatre-vingt-une pages de bonheur visuel où le trait est épuré au maximum pour laisser place à l'essentiel, et finalement offrir à notre imaginaire le plus grand des terrains de jeux.
Le dessinateur quitte pour la première fois la Bretagne pour débuter son histoire par un club de jazz parisien mais il y revient vite car le fil du scénario réside dans un road-movie vers l'ouest, et plus précisément jusqu'à Dinard.

  Alexis est saxophoniste dans le Paris des années 60 et fréquente une jeune anglaise prénommée Mary. Seulement voilà, l'hygiène de vie du musicien où alcool et tabac règnent en maîtres au sein de nuits blanches interminables ne convient plus à la jeune femme qui décide de partir un beau matin.
Alexis trouvera une lettre sans aucune indication sur sa destination. C'est par l'intermédiaire d'une amie à Mary qu'il obtiendra la piste de la plus anglaise des cités bretonnes : Dinard.
À peine remis de sa dernière sortie nocturne, notre héros part donc sur les routes de France au volant d'une magnifique Peugeot 203 décapotable.
La route, véritable personnage secondaire et ligne de fuite vers la femme aimée, sera prétexte à de nombreuses rencontres. Chacune d'elles sera féminine et déclinera Mary sous toutes ses formes : Maritie l'enfant, Marina la serveuse de bar, Marie la mariée, Marina la prostituée, Marielle la femme enceinte et enfin Marig la grand-mère bretonne.
Est-ce une sorte de psychanalyse du sentiment amoureux que nous dessine Le Floc'h ? Alexis rêve-t-il ou du moins transforme-t-il la réalité à travers les vapeurs de l'alcool comme pour ce couple de paysans qu'il imagine en monstres ?
À chacun d'y voir un message ou non. À chacun de fournir sa propre interprétation. Mais sans même y chercher des signes ou références cachés, le lecteur qui se laissera mener par le rythme des couleurs sera séduit.

  Les cabines de plage de Dinard, le coucher de soleil depuis les remparts malouins, le détail des courbes d'une femme ou encore la calandre de cette Peugeot mythique : chaque case est un tableau à admirer. N'allez pas chercher une action renversante entre la première et la dernière page car le scénario reste linéaire et assez calme. En revanche, le mouvement se niche au sein de chaque dessin où le trait direct et sans fioriture suggère dynamisme et amplitude.
À déguster en écoutant un disque de Coltrane, le jazz étant du « velours pour les oreilles »...

[Critique publiée le 04/11/09]

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L ' É P E R V I E R   |   LE TRÉPASSÉ DE KERMELLEC (tome 1)   Patrice Pellerin - 1994

Dupuis - 48 pages
17/20   Le meilleur moyen pour découvrir Brest avant sa reconstruction

    Brest 1740... Yann de Kermeur est capitaine de vaisseau du roi. La Méduse et son équipage sont armés au port de Brest. Mandé par le comte de Kermellec, Yann se rend à la propriété du vieil homme. À peine arrivé, il est alerté par un coup de feu venant de la petite chapelle du domaine en bordure de falaise. Le capitaine y découvrira le comte agonisant avec pour dernières paroles une vague référence aux « larmes de Tlaloc »...
Trouvé armé auprès du défunt, Yann de Kermeur sera accusé à tort de meurtre. Sauvé in extremis de la pendaison par la petite-fille du comte de Kermellec, Yann réussira à échapper des mains de la justice.
Une justice qui n'est guère très noblement représentée puisque c'est le marquis de la Motte, représentant véreux du roi à Brest, qui fera de cette cavale une affaire personnelle. Son navire arraisonné, son équipage arrêté, Yann sera conduit à fuir Brest avec l'aide de son amie Marion. Mis au courant de la terrible méprise qui rend Yann coupable d'un crime qu'il n'a pas commis, Cha-Ka, son frère de sang, va tout faire pour tenter de l'aider. C'est sur la presqu'île de Crozon que le jeune capitaine trouvera refuge et se préparera à affronter le grondement des canons armés par le marquis de la Motte à son intention.

  Cette bande dessinée retrace l'épopée d'un corsaire du roi au XVIIIe siècle.
Sous le trait magnifique de Patrice Pellerin et son souci du détail historique, le lecteur est invité à un voyage dans le Brest du Siècle des Lumières. L'intrigue est menée avec rigueur et clarté rendant la lecture fluide et agréable. De nombreux rebondissements viennent ponctuer le récit et les caractères des personnages sont bien trempés.
L'intérêt de cette série est avant tout historique et Pellerin a fait dans ce domaine un véritable travail de recherche.

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D R U U N A   |   MORBUS GRAVIS (tome 1)   Paolo Eleuteri Serpieri - 1986

Bagheera - 64 pages
18/20   La Belle et la Bête

    Dès la première page, le ton est donné : ambiance glauque, morbide. Couleur à la fois sombres et fortes, bulles bien fournies.
Bienvenue dans l'univers de science-fiction du dessinateur et scénariste Paolo Eleuteri Serpieri. Ce maître italien, né en 46, a suivi des études de peinture et d'architecture à Rome et est devenu lui-même professeur. Après avoir illustré dans des magazines italiens et dans le Larousse l'univers du Far West, thème lui étant très cher, Serpieri a créé dans les années 80 la série Druuna.
Autant avertir tout de suite, les dessins font part large à l'érotisme qui devient de plus en plus cru au fil des albums. Mais il n'y a pas que ça, loin de là. Le graphisme est somptueux, les personnages variés, l'imagination fertile.

  Le symbolisme intéressant dans cette série est le contraste entre la beauté et la monstruosité, la référence au thème de La Belle et la Bête. En effet, Druuna, belle brune plantureuse évolue dans un monde ravagé par des mutants. Toute personne saine doit se prémunir d'une éventuelle contamination en récupérant des doses de sérum auprès des autorités. Druuna n'hésite pas à jouer de ses charmes pour en obtenir également pour son ami, Shastar, malheureusement contaminé.
Dans cet album, le lecteur découvre également que ce monde est gouverné par des êtres horribles vêtus d'une cape noire et prêchant la bonne parole. On peut voir là une critique du pouvoir religieux qui interdit le culte de la beauté corporelle et rend tabou la luxuriance de l'amour charnel.

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D R U U N A   |   DRUUNA (tome 2)   Paolo Eleuteri Serpieri - 1987

Bagheera - 64 pages
17/20   Scénario de qualité

    Deuxième tome de la série où la belle brune prend le dessus et devient le personnage principal. Au début, Druuna ne devait être que le personnage secondaire après Shastar. Serpieri s'étant rendu compte de la force de ce personnage a décidé de lui offrir le premier rôle, ce qui n'est pas déplaisant !
Les dessins sont très soignés et prouvent une seconde fois l'énorme talent de Serpieri.
L'histoire commence par un clin d'œil à la Terre, avec ses plages de sable fin et son eau chaude et bleue. Mais la réalité revient vite contraster avec ce paradis perdu. Druuna est chargée de sauver la vie dans le vaisseau en détruisant l'ordinateur Delta.
Contrôlée via la télépathie par Lewis, notre brune part en quête pour la Tour de la Vérité. Des militaires corrompus et bestiaux, des monstres horribles et des humains brisés par la peur et le désespoir vont croiser le chemin de Druuna.
À noter, la venue saugrenue du gnome déjà présent dans le premier tome et qui, encore une fois, apporte une aide précieuse à Druuna. Un personnage bien sympathique qui apporte une touche d'humour dans ce monde de décomposition et de désolation.

  Bref, un scénario solide sur des dessins splendides et plus que sensuels...

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D R U U N A   |   CREATURA (tome 3)   Paolo Eleuteri Serpieri - 1990

Bagheera - 64 pages
18/20   Espace baroque

    Un vaisseau spatial terrestre reçoit des signaux étonnants en provenance d'un astéroïde stellaire. L'ordinateur de bord semble être perturbé par cet objet inconnu tandis que le commandant de la navette a des absences et fait des rêves où le temps n'a plus de mesure.
Intrigué par ce mystère, le commandant, malgré la mise en garde de ses co-équipiers, décide de se mettre en orbite autour de l'astéroïde et d'effectuer une mission de reconnaissance en descendant via un cratère. L'approche de l'astéroïde révèle une constitution presque essentiellement faite de matière organique. C'est en réalité le vaisseau contaminé sur lequel erre Druuna.
À travers ses songes, le commandant entrera en contact avec elle. Orchestré par Lewis, ce mode de communication télépathique a pour but de faire sortir Druuna de cet enfer.
Ainsi, en attirant l'équipage de ce vaisseau intergalactique dans ce monde étrange, Druuna aura une porte de sortie. Mais elle devra passer bien des épreuves avant d'être récupérée par l'équipage. Veut-on réellement la sauver ou bien est-ce le mal qui souhaite l'utiliser en la fécondant pour répandre la maladie parmi les membres de l'équipage ?
À noter, l'apparition du Doc, qui est en fait Serpieri lui-même ! Le dessinateur côtoie donc la créature née de son imagination fertile. Comme toujours, un trait admirable qui sent bon le baroque italien...

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D R U U N A   |   CARNIVORA (tome 4)   Paolo Eleuteri Serpieri - 1992

Bagheera - 62 pages
17/20   Des monstres cauchemardesques

    Ce quatrième tome, qui se poursuit à bord du vaisseau qui a recueilli Druuna, oscille entre rêves et réalité. Les rêves retranscrivent les angoisses de la jeune femme et sont peuplés de monstres horribles. Malheureusement, ces créatures ne sont pas issues du pur fruit de son imagination car elles font aussi partie de la réalité...
Ainsi, le titre de l'album, Carnivora, fait référence à cette entité unique mais monstrueuse et aux multiples ramifications, qui semble avoir infiltré le navire intergalactique. Peu à peu, les membres de l'équipage sont capturés et stockés dans des cocons afin de servir de nourriture à la bête.
Le Doc semble être, avec Druuna, la seule personne encore sûre et épargnée par la folie qui règne dans cet univers propice à la claustrophobie.
Par l'intermédiaire de l'esprit de Shastar couplé à celui de Lewis, Druuna va recevoir des informations capitales pour sortir la navette de ce cauchemar. Elle apprendra en outre qu'elle et l'équipage sont arrivés aux confins de l'univers et y sont confrontés au mal. Celui-ci se manifeste via un miroir spatio-temporel qui renvoie à chaque individu son image négative, son double - ou « réplicant » - habité par un monstre ayant pour unique but de répandre le chaos.

  Le scénario est complexe et la première lecture peut s'avérer un peu fastidieuse. Cependant, le découpage des différentes scènes est soigné et permet, avec un peu d'attention, de démêler les rêves de la réalité, les faux des vrais humains.
Dans cet opus, Serpieri s'est davantage investi dans la représentation des monstres et certaines scènes sont absolument terrifiantes, à la limite du supportable. Le trait réaliste ne fait que renforcer la crédibilité de ces bêtes immondes et la référence au film Alien semble évidente.
Pour contrebalancer ces images effroyables, le maître italien dessine sa muse dans les postures les plus folles et excitantes. Entourée de toute cette chair contaminée, la beauté de Druuna n'en est que plus resplendissante à nos yeux.

[Critique publiée le 01/07/11]

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M U C H A C H O (tome 1)   Emmanuel Lepage - 2004

Dupuis - 72 pages
20/20   Plongée au cœur du Nicaragua

    « Nicaragua, novembre 1976. » Ainsi débutent les premières images du diptyque Muchacho.
Gabriel, jeune peintre séminariste, est envoyé par Joaquin auprès du père Rubén. Quittant le très conservateur séminaire de la capitale Managua, Gabriel va découvrir la réalité de son pays dans le petit village de San Juan. Missionné pour peindre la Passion dans l'église locale, Gabriel va devoir bouleverser toutes les idées reçues et, sous l'impulsion de Rubén, remplacer les poussiéreuses icônes religieuses par la vive réalité de la pauvreté sociale du Nicaragua.
C'est donc le parcours d'un jeune garçon dans un contexte politique dur que nous conte cette histoire. À travers son regard, on découvre une communauté sous tension ou révolutionnaires sandinistes et pro-conservateurs vivent tant bien que mal ensemble.

  Des psychologies humaines denses et très proches de la complexe réalité donnent à cette œuvre une dimension puissante. Amour et drame se mêlent et se démêlent sous la férule de la Guardia qui n'hésite pas à jouer les bourreaux avec ce peuple de paysans.
Images fortes et violentes, mystérieuses parfois avec ce révolutionnaire qui, caché derrière son masque de sandiniste, remercie Gabriel.

  Bref, ce premier tome est très très bon. Le scénario est soigné et se termine sur un point d'interrogation. Peu de dialogues, beaucoup de suggestions à travers cette bande dessinée qui fait presque figure de roman graphique.
On connaissait déjà les qualités de dessinateur d'Emmanuel Lepage, on les redécouvre avec plaisir : couleurs chaudes de l'aquarelle, douceur du trait, beauté des visages, c'est là un grand artiste, assurément. Une œuvre riche en émotion qui procure un intense bonheur de lecture et qui, de plus, a le mérite de rendre passionnant un événement historique loin de nous : la révolution sandiniste qui en 1979 renversa la dictature de Somoza pour instaurer une démocratie dirigée par Daniel Ortega.
Plus que jamais, la bande dessinée est un média d'information et de culture à part entière et on ne peut qu'en être ravi !

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M U C H A C H O (tome 2)   Emmanuel Lepage - 2006

Dupuis - 90 pages
20/20   Magistral !!!

    Suite et fin de cette aventure qui raconte la révolution sandiniste en 1979 au Nicaragua à travers le regard d'un adolescent à la recherche de son identité.

  Gabriel De La Serna, en pleine rébellion contre l'ordre familial et la dictature de Somoza, a fui dans la forêt. Blessé, il devra sa survie à un petit groupe de guérilleros qui va le recueillir et lui apporter un peu de réconfort.
Quatre homme et une femme vont désormais constituer sa nouvelle famille de cœur : Rigo, le rêveur dont la fiancée a été arrêtée par la Guardia ; Germán, le chef de la troupe et sa compagne Manuela. Viennent ensuite Ramón au caractère bien trempé et Fausto, troublant par sa sensibilité et sa beauté...
Le groupe détient un otage américain nommé Mac Douglas. C'est un atout non négligeable car les yankees soutenaient le gouvernement du Nicaragua pour mater la révolution et préserver leur suprématie américaine dans cette zone de l'Amérique centrale.
Ils ont ainsi une monnaie d'échange pour négocier la libération d'autres guérilleros. Mais c'est sans compter la jungle et ses nombreux dangers.
Cachés dans cet univers hostile, ces hommes et cette femme, « porteurs des rêves de tout un continent qui souffre », devront faire preuve de courage et de ténacité.
Affamés, ils prendront le risque de s'exposer à l'armée en pénétrant dans un petit village de paysans. Gabriel y découvrira l'extrême violence entre les hommes et sera sérieusement ébranlé dans sa foi religieuse.
Survivront-ils tous à cette épopée sanguinaire ?

  Notre héros, lui, se raccrochera à l'amour qu'il vivra avec passion au sein du clan sandiniste. Emmanuel Lepage traite ici un sujet déjà exploité dans sa série antérieure Névé : la découverte de l'homosexualité chez un jeune homme. Grand sujet qui fait l'éloge de la différence.
D'autres passions humaines sont également retranscrites dans ce microcosme de révolutionnaires. Trahisons, maladies, jalousies n'épargneront personne malgré la recherche commune d'une société idéale.

  Mais le personnage principal de cette bande dessinée est peut-être finalement le contexte politique du Nicaragua en 1979 : la lutte des sandinistes pour destituer le président Somoza de son pouvoir. De ce point de vue, le lecteur en apprend bien plus que dans un livre d'histoire. Cette révolution est le début d'une émancipation des pays d'Amérique centrale sous la férule des puissants États-Unis.
Côté dessin, l'auteur briochin fait des merveilles. Son coup de pinceau est fabuleux. C'est à mes yeux l'un des plus grands artistes actuels du 9ème art.
Chaque case est un tableau. Maître dans l'art de l'aquarelle, Lepage peint des décors grandioses aux dominantes bleues, vertes et ocres.
Lors d'une rencontre en 2009 à Perros-Guirec, il m'a avoué avoir totalement imaginé la nature exubérante du Nicaragua, pays qu'il a parcouru mais sans s'enfoncer dans la forêt.
Au final, le lecteur sera agréablement surpris par des arbres aux racines gigantesques et une mangrove peu attirante par la faune qu'elle doit cacher...

  Emmanuel Lepage est un nom à retenir. Il excelle dans un art qui commence enfin à être vraiment reconnu.

[Critique publiée le 02/06/09]

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L E S   F L E U R S   D E   T C H E R N O B Y L   Emmanuel Lepage / Gildas Chassebœuf - 2008

Les dessin'acteurs - 58 pages
18/20   La poésie des dessins au cœur du no man's land

    Au début de l'année 2008, Emmanuel Lepage et Gildas Chassebœuf ont réalisé un voyage hors du commun. La destination ? Tchernobyl.
À l'instar de ces nouveaux touristes qui veulent flirter avec le danger en visitant le terrible site, les deux dessinateurs costarmoricains ont répondu présent à la résidence d'artiste organisée par l'association Les Dessin'acteurs. Ainsi, durant quinze jours, ils ont visité la fameuse zone interdite et sa ville abandonnée de Pripiat près de la centrale, rencontré la population oubliée de ce territoire maudit et noué de forts liens d'amitié.
Le plus déroutant aujourd'hui à Tchernobyl est ce contraste, retranscrit dans le titre de l'ouvrage, entre le terrible drame qui s'est produit en avril 1986 et perdure depuis et la beauté originelle des lieux. Partout la nature a envahi avec exubérance les anciennes constructions humaines ; les forêts alentour sont resplendissantes et font éclater toutes leurs gammes de verts au printemps ; les animaux y ont construit un nouveau royaume et ne se soucient dorénavant plus des prédateurs humains.
Et pourtant. Et pourtant, les dosimètres mesurant le taux de radioactivité grésillent en permanence, rappelant ainsi que le danger est présent partout. Le port d'un masque et de gants est plus que conseillé dans la zone interdite et toucher ou ramasser un objet est un geste irrémédiable qu'il est préférable d'oublier rapidement.

  Ce carnet de voyage présente une série de dessins mêlant aquarelle, fusain et gouache.
Emmanuel Lepage excelle à représenter les anciens kolkhozes envahis par les herbes. La maîtrise de la lumière, si difficile dans l'aquarelle, est exemplaire. Ses portraits d'enfants ou de paysans sont criants de vérité et comme toujours l'artiste apporte beaucoup de douceur à ses personnages.
Gildas Chassebœuf, quant à lui, retranscrit l'ambiance à travers un dessin plus torturé. Le côté sombre et tragique, la mort qui rôde, sont rappelés par des lavis noirs et des traits plus tranchés.
Des textes écrits par les deux artistes viennent compléter le travail et livrer quelques détails sur leur séjour et l'identité des habitants croisés.
Pour les inconditionnels de l'auteur de Muchacho, voici un livre qui témoigne par-delà les mots de la folie humaine et qui rappelle à nouveau les dangers du nucléaire.

[Critique publiée le 01/07/11]

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V O Y A G E   A U X   Î L E S   D E   L A   D É S O L A T I O N   Emmanuel Lepage - 2011

Futuropolis - 158 pages
20/20   Le bout du monde

    Début 2010, Emmanuel Lepage, François son frère photographe et Caroline, journaliste à l'hebdomadaire Le Marin, embarquent sur le Marion Dufresne, le navire chargé de ravitailler les TAAF (Terres Australes et Antarctiques Françaises). Un acronyme derrière lequel se cachent des îles qui ont nourri depuis des siècles de nombreux imaginaires : Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam.
Quatre îles ou archipels qui ont fait rêver des nations entières avides de fonder un nouveau monde, qui ont suscité les convoitises les plus folles et qui ont, depuis, été surnommées les « Îles de la Désolation » pour la rudesse de leurs conditions de vie, leur éloignement et isolement incomparables...

  Dès son plus jeune âge, Emmanuel Lepage fût fasciné par les cartes géographiques et leurs noms aux sonorités infinies et exotiques. Ses lectures de Tintin, Melville ou Stevenson ont forgé chez lui ce goût pour l'aventure et l'inconnu. Il n'a donc pas longtemps hésité lorsque l'opportunité lui a été offerte de réaliser ce fabuleux voyage...
Au départ de la Réunion dans l'océan Indien, le navire fait tout d'abord un saut jusqu'à l'île de Tromelin située cinq cent soixante kilomètres au nord. Premier contact avec la faune sauvage et évocation de l'histoire dramatique de cette contrée où une frégate de la Compagnie des Indes s'est échouée en 1761.
Puis démarre la plongée vers le grand sud : une longue navigation pendant laquelle le temps s'arrête laissant à la communauté navigante le loisir de faire plus amplement connaissance.
Le dessin facilite les rencontres et l'artiste breton nous présente ses coéquipiers : le préfet et le sous-préfet des TAAF, un sénateur, un attaché parlementaire, dix-huit touristes, les scientifiques de l'IPEV (Institut polaire français Paul Émile Victor), les techniciens, les logisticiens, les ouvriers et le personnel du navire.
L'île de la Possession dans l'archipel de Crozet est la première terre abordée dans les TAAF. Emmanuel Lepage y saisit une série d'aquarelles sur le vif et dans un froid intense ; paysages, manchots, éléphants de mer et albatros prennent vie sous son formidable coup de pinceau. La démarche de l'artiste est hors norme, originale, incroyable.
Ce panorama de bout du monde est rendu encore plus fascinant par une autre terre de l'archipel, l'île de l'Est, interdite d'accès et visible seulement de loin. Son côté inaccessible et mystérieux laisse une étrange sensation à l'auteur.
La seconde escale se déroule aux îles Kerguelen du nom de ce marin breton chargé par Louis XV de découvrir le nouveau monde austral à la fin du XVIIIe siècle. L'espoir de posséder des terres fertiles et accueillantes aura rapidement été anéanti à la vue de ces côtes abruptes et battues par les éléments naturels.
Aussi grand que la Corse et recouvert en partie d'une calotte glaciaire, Kerguelen est dominé par le mont Ross, son point culminant à 1 731 mètres, et ceinturé d'îlots formant des fjords qui abritent une biodiversité exceptionnelle.
Le Marion Dufresne poursuit ensuite sa route vers Saint-Paul qui est une île volcanique en forme de cratère. À nouveau, la colonisation a été un échec dramatique malgré la convoitise des ressources exceptionnelles en langoustes dans ce secteur. Les cases en couleur sépia racontent cet épisode oublié de l'histoire.
Point d'escale pour le dessinateur sur cette réserve uniquement accessible par quelques scientifiques.
Lepage fera sa dernière halte sur l'île Amsterdam. Ce sera l'occasion pour lui d'y effectuer une randonnée inoubliable en compagnie de quatre amis rencontrés dans les TAAF ; un moment de grâce et de plénitude qu'il réussit admirablement à nous retransmettre.

  Il existe quelques rares bandes dessinées qui renferment une œuvre humaine, humble et intemporelle. Voyage aux îles de la Désolation en fait partie.
Chaque projet de cet artiste costarmoricain aboutit à une merveille et quelques années après le somptueux diptyque Muchacho, Lepage nous offre des dessins et aquarelles incroyables. À mon sens, il est aujourd'hui l'un des plus grands auteurs du 9ème art. Incontestablement.
Mais il demeure aussi un homme qui « vit » son art. Et comme il aime à le répéter souvent : « Dessiner, c'est ma façon d'être au monde. »
Crayon et pinceau deviennent chez lui un prolongement naturel de la main, un média (au sens littéral du terme) pour appréhender l'espace mais aussi l'autre. Car au-delà d'une représentation graphique d'un autre monde, cet épais carnet de voyage est aussi un hymne à la fraternité, une histoire de rencontres humaines, une preuve que l'on peut encore croire en l'homme...

[Critique publiée le 01/01/14]

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T R A M P   |   LE PIÈGE (tome 1)   Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 1993

Dargaud - 61 pages
17/20   Ambiances maritimes

    Découverte de Rouen à la fin des années 40... Ambiances du port de commerce, de ces bateaux exotiques qui ne font que passer.
Rencontre avec Yann Calec qui est le héros de la série ; son tempérament fougueux, son franc-parler, son amour des femmes le place parmi les grands aventuriers romantiques auprès du grand Corto Maltese.

  L'intrigue débute par l'achat d'un Liberty Ship par un armateur véreux, Julien De Trichère. Celui-ci veut monter une baraterie afin de toucher la prime d'assurance du bateau. Atteint d'un cancer et ayant à sa charge sa fille handicapée, De Trichère veut renflouer les caisses de sa compagnie en faillite et assurer ainsi un avenir décent à Hélène, sa fille. Il engage très peu de frais pour remettre « en état » le navire. Il le confie à un tout jeune commandant en recherche d'emploi, espérant que son peu d'expérience contribuera au bon déroulement de la baraterie. Mais Yann Calec n'est pas si dupe qu'il en a l'air et pressent vite une arnaque.
Tombé amoureux de la secrétaire de l'armateur, il poussera celle-ci à en savoir davantage.
René Floss, personnage antipathique, ancien de la Marmar fait également son apparition. Second de De Trichère, cette gueule peu délicate montrera dès le premier album de quoi il est capable...

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T R A M P   |   LE BRAS DE FER (tome 2)   Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 1994

Dargaud - 52 pages
17/20   En route vers la Colombie

    Calec embarque sur le Belle-Hélène, le cœur brisé... L'ambiance à bord n'est pas toujours facile, surtout avec un second comme René Floss. Arrogant et moqueur, ce dernier joue avec les nerfs du jeune commandant et la rixe est inévitable. Floss, complice de l'armateur doit cependant se contenir pour ne pas balancer toute la vérité à Calec dans un excès de colère.
La venue inattendue à bord d'une jeune femme clandestine ouvre les yeux à Calec sur le comportement violent de Floss envers les femmes. Rappelé à la raison par le fidèle lieutenant Lemercier, le commandant manque de perdre son sang-froid et d'abattre son second.
Alerté par la réfugiée Rosanna, Calec découvre l'horrible machination. Trop curieux et pertinent pour certains, il est mis à l'écart lors d'une escale en Colombie. Tombé dans une embuscade savamment organisée, il écope de dix-huit ans de bagne pour trafic de drogue par la justice locale...
Le Belle-Hélène peut continuer sa route à l'abri de tout soupçon.

  La ligne graphique de Jusseaume est fine, claire, harmonieuse et efficace. Les couleurs sont chaudes et donnent une épaisseur à l'album. Le texte de Kraehn est passionnant et intelligent (beaucoup de références à Baudelaire).

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T R A M P   |   ESCALE DANS LE PASSÉ (tome 7)   Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 2005

Dargaud - 56 pages
18/20   Tramp, une série incontournable

    Un troisième cycle débute avec ce nouveau tome.
Yann Calec quitte à nouveau sa femme Rosanna et sa fille Inès. Au ciel gris de Rouen va succéder la chaleur moite du Vietnam.
L'action se situe en plein cœur de la guerre d'Indochine.
Après la seconde guerre mondiale, De Gaulle veut conserver ses colonies françaises. Mais, attiré par une émancipation de son peuple, le Vietminh (parti politique de Hô Chi Minh) lance une offensive contre l'occupation des français.
Calec va prendre le commandement d'un nouveau tramp. La mission est périlleuse car il s'agit bien souvent de convoyer des munitions militaires. À la recherche du fils d'un ami disparu lors du conflit, notre héros va attirer sur lui la curiosité malsaine de la sûreté militaire. En effet, ce fils a été identifié comme déserteur au sein de la Légion Etrangère. En plus du risque d'être soupçonné de complicité, Yann Calec est involontairement plongé dans les affres du passé douteux de son père, ancien agent territorial en Indochine et mouillé dans une affaire militaire obscure pendant laquelle il serait mort.
Un nouveau récit qui laisse beaucoup de questions en suspens sur le père de Calec et la relation qu'il entretenait avec sa femme et son fils. Pourquoi Yann le déteste-t-il autant ? Comment sa mère est-elle morte ? Son père serait-il encore vivant ?

  Une fois de plus, Jusseaume excelle dans son dessin. La retranscription de l'ambiance asiatique, les postures des personnages, la mise en couleur sont magnifiques. Le scénario de Kraehn, comme d'habitude, est fluide et limpide.
À noter que la première édition du titre Escale dans le passé bénéficie de quelques pages collector montrant croquis et essais préliminaires du dessinateur ainsi que d'un texte original écrit par un capitaine de frégate.

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T R A M P   |   LA SALE GUERRE (tome 8)   Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 2007

Dargaud - 54 pages
18/20   Sensualité asiatique...

    Retour dans les profondeurs de l'Indochine qui, à l'époque des colonies, était constituée du Vietnam, du Cambodge et du Laos.
Au cœur de cette guerre qui s'est achevée par la défaite de la France à Diên Biên Phù en 1954, ce tome nous présente un homme peu ordinaire : Pierre-Yves Calec. Le père de Yann, délégué administratif de Hóc-Môn, une petite cité coloniale située près de Saigon au sud du Vietnam, mène sa propre guérilla contre le Vietminh. En véritable seigneur de guerre, l'homme court-circuite les méthodes plus classiques de la Légion étrangère pour mettre en œuvre les mêmes que celles de l'ennemi, plus barbares et sournoises. Le journaliste de presse internationale Lucien Bodard (ayant réellement existé) raconte ainsi à Calec fils l'épopée de son père quelques années plus tôt.
Yann apprend notamment la liaison que celui-ci entretenait avec Hatu, sa « congaï », ancienne taxi-girl dans un cabaret chic nommé « L'Arc-en-Ciel ». C'est cette femme que le commandant va se mettre à rechercher activement. Séduit par une chinoise proche de Hatu, il va se retrouver embarqué dans une histoire tordue où sa bonne conscience sera bousculée. La jolie meneuse le conduira jusqu'à Hâp Song, un vieux chinois armateur et trafiquant qui aurait aidé son père à rejoindre le Tonkin.
Mais à qui faire confiance dans ce conflit d'intérêt autour du souvenir d'un homme qui semble encore bien présent dans la mémoire de certains ?

  Les deux auteurs nous livrent une suite palpitante dans ce cycle asiatique. Kraehn écrit un scénario dense et bien ficelé tandis que Jusseaume retranscrit à merveille la moiteur exotique de l'Indochine.
Les références historiques sont précises et le lecteur trouvera beaucoup de plaisir à s'instruire de façon aussi agréable.
Ce tome nous démontre également la complexité d'une guerre : il y a toute une série de codes, de sous-entendus, de comportements paradoxaux dans les différents camps. Un conflit ne se résume pas à deux couleurs, du noir ou du blanc, mais englobe également tout un dégradé de gris à travers ces personnages ambivalents qui peuvent se comporter de façon totalement inattendue. Yann Calec sera d'ailleurs parfois pris au piège et devra remettre en cause ses croyances et préjugés sur la dualité au sein d'une guerre...

  Et pour terminer, voici quelques mots issus du vietnamien et régulièrement utilisés dans cette histoire : « congaï » = concubine indigène d'un colon, « niah-koué » = paysan (terme péjoratif), « bo-doï » = soldat du Vietminh.

[Critique publiée le 13/12/09]

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T R A M P   |   LE TRÉSOR DU TONKIN (tome 9)   Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 2009

Dargaud - 55 pages
18/20   Un Indiana Jones breton !

    Voici le tome qui clôt la trilogie asiatique. Comme le suggère avec limpidité le titre, il s'agit là d'une histoire de trésor dans la partie nord du Vietnam : le Tonkin. Ainsi donc le père de Yann Calec était engagé dans une chasse à l'or dans une zone dangereuse du pays, tenue par le Vietminh.
Mais ce genre de quête attise rapidement toutes les passions et les Durand, agents véreux de la sûreté militaire, sont également très intéressés...
Le commandant de la marine marchande va enfin mettre la main sur Hatu et même rencontrer son demi-frère ! Ces péripéties, alliant trahisons et révélations, éloigneront le marin de son milieu de prédilection pour lui faire prendre les airs à bord d'un vieux junker piloté presque à l'aveuglette pendant dix-sept heures...
Entre Son La et Lai Chau, pays où l'opium règne en maître, en passant par le fameux col des Méos déjà décrit dans le précédent tome, notre héros vivra l'épilogue d'une chasse au trésor sans merci. Mais à quel prix pour celui qui a toujours voulu se conduire de façon irréprochable ?

  Au dessin classieux de Jusseaume se marie une histoire bien ficelée où les interrogations posées précédemment trouvent réponse.
La recherche du trésor, qui paraît le but ultime de chacun, demeure moins importante que l'évolution des personnages et la profondeur des psychologies décrites. Tout le travail de Kraehn a résidé dans cette évocation d'un réalisme des passions humaines, tantôt nobles et d'autre fois plus perfides voire même ignobles.

  Quel nouveau voyage s'annonce dans le prochain cycle qui est déjà en réflexion chez les auteurs ? La réponse d'ici deux ou trois ans sans doute...

[Critique publiée le 13/12/09]

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T R A M P   |   LE CARGO MAUDIT (tome 10)   Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 2012

Dargaud - 56 pages
14/20   Ambiance polar aux docks de Rouen

    Après son périple en Indochine, Yann Calec revient à son port d'attache : Rouen.
Son nouveau projet consiste à devenir l'armateur de son propre Liberty Ship acheté avec l'argent du trésor du Tonkin. C'est également lui qui recherchera du fret à transporter et assurera le rôle du commandant.
Cette indépendance vis-à-vis de son ancien employeur, les Chargeurs & Affréteurs Réunis, est vue d'un mauvais œil par celui-ci car la démarche pourrait nourrir d'autres ambitions et ruiner ainsi le commerce des grandes compagnies maritimes.
L'achat du Marlen Tramp, un cargo en partie détruit par un incendie lors de sa dernière traversée, se poursuit par le recrutement de l'équipage. Rebaptisé Pierrick, en hommage au père du nouveau pacha, le bateau doit naviguer sous pavillon libérien afin de s'affranchir de l'obtention du certificat de navigabilité français, difficile à obtenir pour un homme seul. A nouveau, les syndicats provoquent quelques ennuis à Calec lors des entretiens pour intégrer le personnel de bord qui devra donc accepter des conventions collectives très peu avantageuses.
Pour noircir encore plus le tableau, un meurtre, dont la victime repose dans une mise en scène glauque, est perpétré sur le navire et figure le point de départ d'une terrible machination dont Calec et sa famille risquent bien d'être les martyrs...

  La grande nouveauté de cette histoire est le lieu où se déroule l'action. Calec ne vit pas ses aventures à l'autre bout du monde comme auparavant, mais chez lui, en Normandie. D'autre part, le récit tient sur un seul tome, du jamais vu dans la série !
La double intrigue autour du cargo maudit, imaginée par Kraehn, tient toutes ses promesses durant une grande partie de l'album. Malheureusement, le dénouement est un peu précipité et sans grande surprise. Cette petite déception est renforcée par le changement de dessinateur dans les toutes dernières pages. Autant Jusseaume dessine avec grâce et classicisme l'ambiance maritime des années 50, autant Kraehn, qui prend le relais, use d'un trait plus rapide et approximatif, donc moins efficace.
Mais, des problèmes de santé du dessinateur semblant être la cause de ce raccord, il serait injuste d'en vouloir au duo d'auteurs...
La suite est déjà attendue avec impatience.

[Critique publiée le 13/10/12]

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S I L L A G E   |   À FEU ET À CENDRES (tome 1)   Philippe Buchet / Jean-David Morvan - 1998

Delcourt - 48 pages
18/20   Un dessin de très haut niveau

    D'emblée on ne peut que être séduit à l'ouverture de cet album ! La mise en page, les couleurs verdoyantes... Et puis en y regardant de plus près, on s'aperçoit qu'il y a vraiment quelque chose de particulier au niveau des couleurs. Quelque chose d'artificiel.
C'est le travail de Philippe Buchet et de son équipe les Color Twins sur Photoshop ! Les couleurs sont entièrement réalisées sur ordinateur. On est pour ou contre mais force est de constater que le résultat est magnifique, les contrastes saisissants, les ombres et reliefs parfaitement réels, la granularité épurée et uniforme. L'ordinateur ne fait pas tout, le travail de l'artiste est également présent. Et il faut très certainement beaucoup de talent pour obtenir un effet aussi saisissant.

  Ceux qui ne seront pas sensibles au travail du binôme artiste/ordinateur ne pourront pas nier la qualité du trait de Buchet. Le dessin est somptueux, toujours égal à lui-même au fil des pages. Les volumes (dont le rendu est mis en exergue par le travail numérique) sont harmonieux. La maîtrise des proportions est parfaite. Une légère influence manga est visible car le dessinateur aime cet art oriental mais l'ensemble reste parfaitement dans l'esprit de la bande dessinée européenne avec une ligne claire facilement identifiable.
Il y aurait encore beaucoup à dire car les créatures extraterrestres sont originales, la lisibilité est soignée, le scénario de Morvan est limpide (contrairement à certains scenarii de science-fiction qui sont parfois tordus) et recherché.
Bref, un premier tome qui promet une belle série et qui justifie parfaitement le succès international de la jeune Nävis.

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L E S   C R I S   D E   N O R T S O (tome 1)   Antoine Ronzon / Pierre Vanloffelt - 2003

Paquet - 56 pages
19/20   Une mise en couleurs magnifique

    Ce premier tome d'un triptyque annoncé débute au Soudan en 1920.
Sir Kittenberg, colon blanc, rêve d'enrichir sa collection de trophées de chasse en lui offrant la tête de Bagara. Or, ce buffle, imaginaire pour beaucoup, représente la divinité de la tribu Nouba qui vit sur ces territoires africains. Malgré les recommandations prodiguées, Kittenberg parvient à tuer la bête.
Les dieux se vengeront-ils ? Toujours est-il qu'à ce moment précis naît Okuo.
Vingt-cinq ans plus tard, Okuo est un Nouba beau et fort. Craignant la misère grandissante de son peuple, il décide de se rendre en ville pour y travailler. Fruit du hasard ou mécanique céleste, le jeune homme est engagé en tant que boy dans la propriété de Kittenberg fils.
Intrigué par les peintures de la femme du blanc, il va lier avec elle une amitié toute en pudeur et en respect. À l'opposé de Kittenberg qui ne voit dans ses boys que des sauvages inférieurs, sa femme va tomber amoureuse d'Okuo. Leur amour fulgurant et passionné finira en drame.
C'est l'histoire d'un amour impossible entre une riche blanche et un pauvre noir. C'est l'histoire de l'Afrique et de ses croyances, des peuples autochtones qui respectent la nature, des colons blancs qui n'apportent que sang et dépravation.

  En partant d'une divinité animale, Vanloffelt nous conte une belle histoire, simple et triste. Le scénario est habilement présenté dans un écrin chaud et aux mille couleurs. Antoine Ronzon, jeune débutant dans le monde de la bande dessinée n'a certainement rien à envier à des dessinateurs plus expérimentés.
Chaque case est un tableau et celles qui sont en pleine page sont d'une beauté renversante.
Les couleurs de l'Afrique sont là, il ne manque plus que les odeurs...
Les jeux d'ombre et de lumière sont saisissants. Certaines pages ne comportent aucun dialogue et c'est le dessin de Ronzon qui raconte l'histoire. La scène d'amour est admirable et le silence des mots ne fait qu'accentuer la force du dessin et la passion des amants.
Un sacré travail d'artiste qui mériterait davantage de reconnaissance de la part des médias. C'est donc avec une forte impatience que le tome 2 est déjà attendu...

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L E S   M E I L L E U R S   A U T E U R S

Voici la liste des auteurs de bande dessinée qui me fascinent le plus aujourd'hui. Ils sont tous dessinateurs car, à mes yeux, le point d'entrée dans le 9ème art reste le graphisme. Beaucoup sont également scénaristes ou, si ce n'est pas le cas, ont su faire appel à de grands créateurs en la matière.
L'ordre de présentation ci-dessous ne reflète en aucun cas un quelconque classement entre eux. De façon analogue, la couverture d'album illustrant chaque nom ne présume en rien une préférence dans leur bibliographie respective.


HERGÉ - Belgique (1907 - 1983)

Hergé a créé le plus célèbre personnage de l'histoire de la bande dessinée. Depuis 1929, Tintin émerveille toutes les générations à travers ses aventures dans le monde. Hergé a inventé la ligne claire et une nouvelle façon de traiter la couleur par aplat. Maître de beaucoup d'auteurs actuels, ce génie du 9ème art a produit une œuvre considérable. Un enfant en maternelle ou un philosophe de la trempe de Michel Serres peuvent ré-enchanter leur monde intérieur grâce aux aventures de ce héros dont les niveaux de lecture et clés d'entrée sont denses et multiples.



EDGAR P. JACOBS - Belgique (1904 - 1987)

En 1946, ce collaborateur d'Hergé lance les aventures de Blake et Mortimer dans le premier numéro du journal Tintin. Les péripéties de ces deux gentlemen britanniques et de leur ennemi juré Olrik sont aujourd'hui devenues mythiques. La qualité exceptionnelle des histoires mêlant enquête policière et science-fiction ainsi que l'élégance parfaite des dessins expliquent les raisons de cet engouement. Ayant débuté sa carrière à l'opéra de Lille en tant que baryton, Jacobs a insufflé à ses dessins, mises en page et dialogues une dimension théâtrale qui n'est pas sans rappeler celle des œuvres de Shakespeare.


EMMANUEL LEPAGE - France (1966)

Voici un auteur qui possède un talent absolument exceptionnel. Autodidacte en dessin, Lepage a été formé dans sa jeunesse par le dessinateur Jean-Claude Fournier dont il admirait le travail. En 1991, il signe la série Névé qui le fait connaître. Dès lors, son savoir-faire explose avec les albums La terre sans mal et Muchacho. Depuis, le breton s'investit corps et âme dans le dessin en se rendant à Tchernobyl, aux Kerguelen ou en Antarctique pour témoigner d'expériences incroyables avec une grande acuité artistique. Emmanuel Lepage est aujourd'hui mon maître en aquarelle.


JEAN-PIERRE GIBRAT - France (1954)

Après des formations dans le graphisme publicitaire et les arts plastiques, Jean-Pierre Gibrat débute une carrière de dessinateur de bande dessinée en 1977. Ses premiers dessins sont diffusés essentiellement dans la presse. En 1997, il publie le premier tome du diptyque Le sursis qui connaît un succès considérable et révèle la virtuosité de l'auteur. L'histoire raconte une romance tragique durant la seconde guerre mondiale. Le réalisme des personnages ainsi que la mise en couleur directe sont formidables. Gibrat fait un beau travail d'aquarelliste en maîtrisant lumière et transparence de cette technique. Il poursuit depuis son œuvre en publiant un nouvel opus tous les trois ans environ.

ENKI BILAL - ex-Yougoslavie (1951)

Qui ne connaît pas les dessins torturés de Bilal ? Sa femme aux cheveux bleus, ses poissons volants ou ses êtres transpercés sont autant de caractéristiques typiques de son œuvre picturale incroyable. Au-delà du dessin exceptionnel, le traitement de la couleur est aussi sa marque de fabrique. Des gris colorés réveillés par des couleurs primaires éclatantes ou rehaussés par du pastel blanc témoignent d'un puissant travail de recherche artistique. Peignant sur des formats de plus en plus grands, Enki Bilal considère chaque case comme un tableau à part entière. Quant à ses histoires, elles interrogent l'homme sur sa condition et son futur avec beaucoup de noirceur et de mélancolie... Magistral !

PHILIPPE DELABY - Belgique (1961 - 2014)

C'est en lisant Tintin que le jeune Philippe Delaby a découvert sa passion pour la bande dessinée. A 14 ans, il entre à l'Académie des beaux-arts où il se forme en dessin académique et peinture à l'huile. Féru d'histoire, il entame en 1997 Murena, une incroyable série sur la Rome antique où il explore avec le scénariste Jean Dufaux le règne de Néron. L'œuvre connaît un succès immédiat grâce au didactisme du récit. L'excellence graphique est aussi au rendez-vous avec une force et une maîtrise du dessin rarement vues jusqu'à alors. Au sommet de son art, il disparaît brutalement à l'âge de cinquante-trois ans.


JIRÔ TANIGUCHI - Japon (1947 - 2017)

Taniguchi est celui dont l'œuvre réconcilie les lecteurs de mangas, de BD franco-belges et de romans graphiques. Très prolifique dès les années 70 dans son pays natal, il est fortement influencé dans son travail lorsqu'il découvre les productions européennes. Créant une passerelle entre le monde de la ligne claire chère à Hergé et la sobriété du style manga, le japonais a créé son propre univers. S'appuyant sur un graphisme immédiatement identifiable par son esthétisme, il tisse des récits où sensibilité et émotion juste affleurent à chaque page. Quartier Lointain ou Le journal de mon Père en sont des exemples de toute beauté !


PHILIPPE FRANCQ - Belgique (1961)

Philippe Francq a suivi la voie royale pour apprendre le métier d'auteur de BD en étudiant durant six ans à l'Institut Saint-Luc de Bruxelles. Après quelques collaborations diverses, il rencontre le scénariste Jean Van Hamme. Celui-ci lui propose d'illustrer les adaptations de ses romans Largo Winch. Née en 1990, la série connaît un incroyable succès. Le découpage intelligent en diptyques, la clarté des explications sur le monde complexe de la finance, la fluidité du récit et la précision du dessin sont les clés de cette réussite. Francq évoque avec brio l'action et le mouvement chez les personnages et soigne jusqu'à la perfection les décors qu'ils soient naturels ou urbains.

PATRICK JUSSEAUME - Côte d'Ivoire (1951)

Jusseaume a suivi des études de beaux-arts à Rouen avant de devenir professeur de dessin. En 1991, il rencontre le breton Jean-Charles Kraehn. Ensemble, ils imaginent une nouvelle série de bande dessinée intitulée Tramp. Consacrés au monde de la marine marchande dans les années 50, les différents tomes, formant des cycles, relatent les péripéties du capitaine Yann Calec aux quatre coins du monde. Le dessin documenté et très élégant de Jusseaume allié à un solide scénario ont fait de cette série une valeur sûre où aventure, armateurs véreux, filles vénéneuses et trafic en tout genre sont au rendez-vous !


ANA MIRALLES - Espagne (1959)

Miralles est devenue illustratrice après l'obtention d'un diplôme en beaux-arts. Publiant tout d'abord dans diverses revues, elle se lance dans la bande dessinée avec son compagnon Emilio Ruiz. En 2001, elle crée la série Djinn avec le scénariste Jean Dufaux. Le premier cycle se déroule en Turquie et relate l'histoire de Kim Nelson à la recherche de ses origines. Deux autres cycles, situés en Afrique puis en Inde, remportent également l'adhésion des lecteurs. Les couvertures splendides, l'érotisme raffiné des dessins, le travail d'orfèvre à l'aquarelle et le contexte historique passionnant sont les multiples atouts de cette formidable série.


BRUNO LE FLOC'H - France (1957 - 2012)

Bruno Le Floc'h, né à Pont-l'Abbé, a suivi des études en arts décoratifs à Paris. Storyboarder, il a notamment participé au film d'animation L'Île de Black Mór qui a connu un joli succès critique. En 2003, il rejoint le monde de la BD avec un premier album consacré à la Bretagne. Trois éclats blancs, publié l'année suivante, le fait véritablement connaître. Son œuvre se poursuit alors à travers ses thèmes fétiches : la Bretagne, l'univers maritime, le monde de l'art,... Son coup de crayon formidable et ses mises en couleur stupéfiantes manquent aujourd'hui au 9ème art. Je suis aussi nostalgique de nos nombreuses discussions...


JUANJO GUARNIDO - Espagne (1967)

Guarnido a suivi des études aux beaux-arts de Grenade. Il a publié de nombreuses illustrations et également travaillé dans le milieu du dessin animé. En 1993, il intègre les studios d'animation Disney de Montreuil. Parallèlement, il réalise le premier tome de la série Blacksad avec le scénariste Juan Díaz Canales. Sorti en 2000, l'album est salué pour son originalité : les personnages sont des animaux anthropomorphes dans l'Amérique des années 50. La justesse dans le choix des animaux en fonction de leur caractère, la virtuosité du dessin, la maîtrise de l'aquarelle et la profondeur des histoires ont fait de cette série un chef-d'œuvre du 9ème art.


MILO MANARA - Italie (1945)

Milo Manara, né en Italie, aborde très tôt le monde de l'art à travers ses études et premières expériences en sculpture et architecture. Pour gagner sa vie, il se lance dans la bande dessinée très présente à cette époque dans les fumetti. Il illustre des livres éducatifs, des histoires fantastiques ou de piraterie. En 1978, il crée la série Giuseppe Bergman dans laquelle l'érotisme tient une place importante. Manara collabore aussi avec Fellini et son ami Hugo Pratt. Maître de la BD érotique, son trait est immédiatement reconnaissable. Ses femmes, aux corps parfaits, font partie des figures mythiques du 9ème art !


HERMANN HUPPEN - Belgique (1938)

Hermann a vécu une enfance difficile à cause de la guerre. Après une formation d'ébéniste, il étudie le dessin d'architecture et de décoration intérieure à l'Académie des beaux-arts de Bruxelles. Grâce à son beau-frère qui dirige une revue, Hermann publie sa première histoire. Sa notoriété s'accroit grandement avec la série Bernard Prince scénarisée par Greg. En 1977, il se lance seul dans une autre grande saga : Jeremiah. Il a publié depuis de nombreux one-shots et obtenu en 2016 le Grand Prix d'Angoulême. Sa maitrise du dessin des personnages et des décors ainsi que des couleurs à l'aquarelle est mise au service d'histoires tragiques, bien souvent porteuses d'un message engagé.


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D É D I C A C E S

André Juillard : Blake et Mortimer - La machination Voronov (2000)

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H O M M A G E   À   B R U N O   L E   F L O C ' H

    Une pensée pour Bruno Le Floc'h qui nous a quittés brutalement le 5 octobre 2012.

  Ce dessinateur et scénariste bigouden avait publié huit ouvrages exceptionnels depuis 2003. Dès le début, son graphisme époustouflant l'a élevé parmi les grands du 9ème art, dans la lignée directe d'Hugo Pratt.
Je l'avais rencontré à de nombreuses reprises et garde un excellent souvenir de ce personnage généreux.

© Photo - Brieg Haslé-Le Gall.
L'excellent site en sa mémoire : www.auborddumonde.org





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Dernière mise à jour : 03/09/17
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