A v e n t u r e Blake et Mortimer - Tintin - Tramp - Trois éclats blancs - Paysage au chien rouge - Trent - Djinn - Afrika - Corto Maltese - Mérite maritime - On a tué Wild Bill - Saint-Germain, puis rouler vers l'ouest ! S c i e n c e - f i c t i o n Druuna - Sillage P o l i c i e r Sophia - Blacksad H i s t o r i q u e L'épervier - Muchacho D r a m e Les cris de Nortso - Le vol du corbeau - Manhattan Beach 1957 B o n u s Dédicaces - Mon best of V o s c o m m e n t a i r e s Lire/Ecrire |
B L A C K S A D | AME ROUGE (tome 3)
Juanjo Guarnido / Juan Díaz Canales - 2005
Dargaud - 56 pages 3 tomes et déjà une série culte !
Cette troisième aventure du célèbre chat noir nous entraîne dans l'Amérique du maccarthisme, en pleine guerre froide.
John Blacksad s'ennuie à Las Vegas. Son boulot consiste à jouer les gardes du corps auprès d'une tortue, avide de jeux de casino, de femmes faciles et d'art contemporain. C'est en assistant à une conférence sur l'énergie atomique qu'il reprend contact avec Otto Liebber, scientifique de renom qui avait, avec son père, uvré pour une société plus juste dans les quartiers défavorisés où vivait Blaksad lorsqu'il était enfant. Liebber, un hibou, fait partie du groupe des "Douze apôtres" qui rassemble des intellectuels de gauche sous la protection du richissime communiste Gotfield. Mais au sein même de ce cercle très fermé, le scientifique est directement menacé pour ses idées de l'époque du nazisme. Un crocodile chargé de l'éliminer se trompera sur l'identité de sa victime et assassinera la chouette Otero, un médecin proche des "Douze apôtres". C'est Alma Mayer, la ravissante écrivain du groupe, qui demandera alors à John Blacksad d'enquêter sur ce meurtre et de protéger son ami Otto Liebber. Dans ce climat ambiant, synonyme de tensions entre bloc communiste et chrétiens américains, le physicien, père de la bombe H, est au centre du rapport de forces dans l'équilibre des puissances. Outre sa propre conscience torturée par tant de responsabilités, il devra faire preuve de sang froid et bluffer les ardeurs belliqueuses du sénateur Gallo, principal instigateur de la chasse aux sorcières, qui fera tout pour rendre l'Amérique maître du monde grâce au secret de la bombe atomique. Tandis que l'étau se resserre, le rythme va s'accélérer crescendo avec la folie de Gotfield, la machination fomentée contre Blacksad et les tableaux mystérieux du peintre russe Serguei Litvak. Et chacun devra faire ses propres sacrifices pour sauver le monde... Ce troisième opus nous plonge dans les heures sombres de la guerre froide entre la fin des années 40 et le début des années 50. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, russes et américains veulent se repartager le monde après avoir fait preuve de leur suprématie respective dans le conflit. Une longue période d'intimidation par conflits interposés et une course à l'armement nucléaire débutent alors, plongeant les populations dans un climat permanent de suspicions et de tensions géopolitiques. Dans ce tome, le sénateur Gallo, représenté par un coq autoritaire faisant largement référence à McCarthy, combat avec ardeur les influences russes sur le sol américain en traquant les communistes. Il entretient et alimente ainsi ce que l'on a appelé la "Peur Rouge" ; des actes de discrimination à l'encontre des sympathisants du pouvoir soviétique. Liebber, cible du maccarthisme, est un mélange entre Albert Einstein et Robert Oppenheimer. Ces deux scientifiques qui ont contribué à l'invention de l'arme nucléaire se sont élevés contre cette politique irrationnelle. Le thème du nucléaire est également abordé avec un mélange de fascination et de crainte pour son utilisation. Dans les années 50, les russes étaient invités à venir admirer les essais atomiques dans le désert à deux cents kilomètres de Las Vegas. Guarnido retranscrit parfaitement ce spectacle morbide dans les premières pages. Simultanément, la population craignait pour sa sécurité et se mettait à construire des abris anti-atomiques. Le dalmatien Gotfield est un exemple représentatif de cette ambivalence... Enfin, ce riche scénario aborde en filigrane la traque des anciens nazis qui se poursuit encore de nos jours. Le monde commence à peine à réaliser l'ampleur du génocide qui vient de se dérouler dans les pays de l'est sous le régime hitlérien. Et le chimiste Laszlo veut venger l'honneur des juifs. Il faut rajouter à tout ceci une magnifique romance entre Blacksad et Alma Mayer. Une histoire d'amour fusionnelle, qui permet de souffler un peu entre les cases sombres et qui est dessinée avec tout le talent de Guarnido. Ce dessinateur, il nous l'avait déjà prouvé dans les deux tomes précédents, est un génie. Sa maîtrise du trait et du détail permet de mettre en scène des animaux aussi vrais que des humains. Chaque animal est choisi avec précision pour coller avec l'image et le caractère que l'on imagine. Les décors de New York sont également soignés et les couleurs à l'aquarelle hissent l'ensemble à un sommet rarement atteint en matière de bande dessinée. Blacksad est une série qui fait un véritable tabac et qui peut sans problème être considérée comme une uvre littéraire à part entière auprès des travaux de Bilal ou Gibrat. Le seul bémol dans cette troisième aventure du mystérieux chat est peut-être ce scénario un peu complexe, qui demande une certaine dose d'attention. Cela peut aussi être vu comme un atout mais le dénouement, rapidement concentré sur les deux dernières pages, rend quelque peu caduques les efforts fournis au fil de l'histoire pour aborder avec sérénité le mot de la fin. [Critique publiée le 15/01/09]
M E R I T E M A R I T I M E Stéphane Dubois / Alain Riondet - 1992 Casterman - 79 pages Histoires de marins à bord d'un cargo
Un bouquin sympathique qui se découpe en quatre petites histoires.
Celles-ci nous présentent les personnages de l'univers maritime du cargo "Amiral Benbow". Le capitaine Albert au caractère assez rustre, son second Franck, plus ouvert, et l'équipage constitué notamment de René, Ahmed, Polack et Jason parcourent le monde de ports en ports, d'un océan à l'autre. Forcément, on retrouve ici les thèmes classiques de la vie du marin. Les femmes, que l'on apprend à connaître lors d'une escale et qu'il faut quitter au bout de quelques jours, les tensions dues à l'exiguïté du bateau, les trafics en tout genre qui ont lieu dans les ports, les rencontres avec des populations parfois très misérables. Chaque nouvelle se focalise sur un personnage précis du navire et nous fait voyager à divers endroits exotiques de la planète : Valparaiso, Montevideo, Fortaleza, les îles Falkland, le Vietnam. Les aventures, par leur durée réduite de 20 pages environ, ne permettent pas d'approfondir un thème précis d'actualité (exemple des boat-people qui pourrait à lui seul remplir l'ouvrage entier) ou la psychologie d'un personnage. Cela est un choix des auteurs bien sûr mais, personnellement, je ne raffole pas de ce format court. Le dessin est soigné, les couleurs également. Dubois reproduit à merveille les décors des ports et les bateaux de la marine marchande. L'ensemble est plaisant à lire et fait bien sûr penser à "Tramp", l'excellent polar maritime qui reste la référence dans ce genre d'aventures... [Critique publiée le 15/01/09]
S O P H I A | PASSE TROUBLE (tome 1) Adriano De Vincentiis / Massimo Visavi / Hernan Cabrera - 2004 Paquet - 56 pages Un dessin mal servi par un scénario bien fade
Sophia Delamore est une jeune femme belle, intelligente et immensément riche. Malheureusement, elle est orpheline suite à un drame
familial qui continue de la hanter. Elle trouve du réconfort auprès de Gino, un pizzaïolo vénitien qui lui a permis de faire de hautes
études. A la recherche de ses origines, un antiquaire la met sur les traces de son grand-père qui lui a légué un testament. Sophia va alors
partir sur les traces d'une secte en Colombie, elle aussi intéressée par ce testament.
Ce tome 1 est malheureusement quelque peu décevant. Cette amertume ne vient pas du dessin de De Vincentiis qui est maîtrisé. Sophia est admirable dans ses formes généreuses. Les cadrages sont souvent originaux et bien choisis. Non, le problème vient résolument du scénario et des couleurs. Visavi nous a pondu une histoire qui tient sur un papier de cigarette, digne de la série de l'été de TF1 : une femme riche et belle qui garde en elle la souffrance du passé et qui part à la recherche du secret renfermé dans le testament de son grand-père. Les dialogues manquent de densité, l'action n'est pas foisonnante au cours des 56 pages de l'album. Tout cela est bien fade en regard du joli coup de patte du dessinateur. Et puis, il y a des scènes tout de même incohérentes : comment notre héroïne peut-elle traverser la forêt colombienne avec des talons aiguilles ? C'est un détail certes, mais qui décrédibilise davantage la qualité du scénario. Enfin, cerise sur le gâteau, un coloriste qui affadit le tout en posant des aplats de couleur numérique sur chacune des cases. Ca aurait été tellement plus chaud en couleurs directes ! Ah, on est loin des Lepage ou Gibrat... La couverture est très belle mais c'est bien l'un des seuls attraits de cette BD qui m'aurait fait pâlir d'admiration si le dessin était resté en noir et blanc et si le scénario avait été plus pointu... Dans le même style, jetez-vous plutôt sur le travail du maître italien Serpieri. [Critique publiée le 09/10/08]
C O R T O M A L T E S E | FABLE DE VENISE (tome 25) Hugo Pratt - 1977 Casterman - 75 pages Venise au temps des Chemises noires
C'est la 25ème aventure du célèbre héros Corto Maltese. L'action se déroule à Venise en 1921. L'histoire est présentée en quatre actes.
Le marin est à la recherche d'un trésor : une émeraude. Il possède un indice sous la forme d'une énigme que lui a envoyé un écrivain, le Baron Corvo, peu avant sa mort. La devinette dit : "Le lion grec perd sa peau de serpent septentrional entre les brumes de Venise...". Corto Maltese va ainsi tout faire pour mettre la main sur la pierre précieuse dans une Venise où la montée du fascisme est représentée par la milice des Chemises noires. Comme à l'accoutumée, son parcours sera semé d'embûches et les rencontres avec des personnages variés seront de mise. Il fera ainsi la connaissance des Francs-maçons, d'un poète, d'une philosophe néoplatonicienne, d'un astronome, ... Les dernières pages donnent une tournure très originale à l'histoire. Les bandes dessinées de Hugo Pratt sont assez difficiles à lire car elles contiennent beaucoup de références à l'histoire, ses événements et ses personnages. Il existe donc plusieurs niveaux de lecture que l'on peut affiner en s'aidant d'articles ou de critiques en rapport avec l'uvre. Le dessin, en noir et blanc, est très agréable. Les décors de Venise sont reconstitués avec minutie. Le mystère, propre au personnage de Corto Maltese, plane sur chaque page, magnifié par les brumes vénitiennes. [Critique publiée le 19/03/08]
T I N T I N | TINTIN AU PAYS DES SOVIETS (tome 0) Hergé - 1929 Casterman - 137 pages La naissance d'un mythe
Publiée en 1929 dans Le Petit Vingtième, supplément jeunesse du journal belge Le Vingtième Siècle, cette aventure symbolise la première
rencontre du public avec Tintin, sans doute le plus célèbre héros de la bande dessinée.
En réalité, cette histoire au pays des Soviets est une commande de l'abbé Wallez, propriétaire du journal. Très à droite, Wallez veut mettre au courant ses jeunes lecteurs de l'actualité en Union Soviétique et les mettre en garde contre les dangers du communisme. Hergé dessine donc un journaliste qu'il va envoyer en Union Soviétique. Accompagné de Milou, Tintin n'aura de cesse de tenter d'atteindre le pays pour satisfaire sa curiosité de reporter. Il se heurtera tout au long de l'album aux violences du Guépéou, la police soviétique. Les péripéties illustrées par Hergé constituent une violente critique contre le bolchevisme, alors menace pour le monde occidental. La propagande règne partout, l'état policier contrôle la population. Bref, Tintin découvre une véritable dictature de gauche. Graphiquement, Hergé n'a pas encore donné son aspect définitif à son personnage fétiche. Les dessins ont été publiés en noir et blanc à raison de deux pages par semaine dans le journal. Ceci explique donc la multitude de petites histoires qui mettent en scène Tintin et Milou, chacune se terminant par un rebondissement maintenant le suspense pour l'épisode suivant. Les autos, les avions font déjà partie de l'univers hergéen ; on sait à quel point ils seront présents dans la suite des aventures. Hergé reconnaîtra plus tard s'être trop peu documenté pour ce scénario et s'être exclusivement inspiré du livre "Moscou sans voiles" de Joseph Douillet, ancien consul de Belgique en Russie. Malgré une succession de clichés sur le communisme, cet album demeure historique pour tout tintinophile. [Critique publiée le 08/02/08]
T I N T I N | TINTIN AU CONGO (tome 1) Hergé - 1931 Casterman - 62 pages L'apogée du colonialisme
Tintin part cette fois-ci pour le Congo, colonie de la Belgique.
Dans les années 30, cet immense pays manquait de main-d'uvre. La tendance de l'époque était donc de donner envie aux belges de partir s'installer en Afrique. Tintin et Milou sont dès le début du récit menacés par un bandit. Celui-ci tentera à plusieurs reprises de les éloigner du Congo, véritable eldorado pour l'extraction du diamant. On apprendra à la fin de l'histoire que ce complot est ourdi par le célèbre gangster américain Al Capone. Hergé a totalement repris le découpage et le dessin de cet album en 1946. Il rajouta également de la couleur et retira quelques cases jugées trop racistes. Néanmoins, à notre époque, l'album peut choquer et il est nécessaire de bien comprendre le contexte politique dans lequel il a été créé. En effet, cette aventure du célèbre héros montre clairement la supériorité du blanc sur le noir. Les habitants du Congo parlent avec un accent de nègre très marqué, ils sont fainéants, ils sont facilement manipulables, etc. Bref, c'est un véritable hymne aux bienfaits du colonialisme. Concernant l'environnement, Tintin est très cruel et les scènes de chasse de la faune africaine se révèlent être de véritables massacres. Tout ceci serait aujourd'hui très déplacé... Bien sûr, en connaissant ces quelques repères historiques, on ne peut s'empêcher de rire lorsque l'on voit à quel point le "gentil européen" se faisait une image fausse de la réalité dans ses colonies. Mais Hergé n'a fait que retranscrire les préjugés qui baignaient notre société au début du XXe siècle. Comme pour son précédent opus en Russie, la documentation qu'il a utilisée n'était pas du tout objective. Un album au dessin grandement amélioré mais qui reste limité quant au souci de transcrire la réalité. Sous ses airs de suite de gags pour enfants se cache finalement une caricature réductrice (mais intéressante cependant) des pays de l'Afrique noire. [Critique publiée le 06/03/08]
T I N T I N | TINTIN EN AMERIQUE (tome 2) Hergé - 1932 Casterman - 62 pages Tintin face aux gangsters
Après l'Afrique, c'est l'Amérique que rejoignent Tintin et son fidèle Milou. Hergé traite des événements de son époque : la prohibition (interdiction du commerce de l'alcool), la guerre des gangs. Ainsi, Tintin est directement parachuté dans une ville de forte mauvaise réputation en matière de sécurité : Chicago. Dès la première case, le célèbre gangster Al Capone donne l'ordre d'éliminer le journaliste belge. Mais l'auteur traite aussi de sujets plus polémiques. Il dénonce ainsi la place faite aux noirs dans la société des blancs (ces allusions seront censurées dans les ré-éditions de l'album). Il condamne également la violence coloniale à l'encontre des indiens d'Amérique. Hergé se documente encore peu pour cette histoire assez décousue et constituée, comme les précédentes, d'une succession de scènes rocambolesques. Du côté de la technique de narration, il décrit, par une magnifique ellipse sur une page, la construction d'une ville champignon après la découverte d'un puits de pétrole et l'expulsion des indiens. A noter que l'album a été remanié en 1945 (ajout de la couleur et amélioration de la fluidité dans la lecture). [Critique publiée le 18/03/08]
T I N T I N | LES CIGARES DU PHARAON (tome 3) Hergé - 1934 Casterman - 62 pages Les mystères de l'Egypte ancienne
Tintin part en croisière à destination de l'Orient. A bord du bateau qui le transporte, il fait la connaissance d'un savant farfelu,
l'égyptologue Philémon Siclone. Celui-ci détient un important papyrus indiquant l'emplacement exact du tombeau du pharaon Kih-Oskh.
Accusés de trafic d'opium, Tintin et Milou sont arrêtés par les Dupondt. Mais, lors de l'escale à Port-Saïd, ils réussissent à s'évader
et gagner la terre ferme. Leur rencontre avec le professeur Siclone les mène alors au sein du tombeau du pharaon. La suite de l'aventure
se déroulera en Inde, chez le maharadjah de Rawajpoutalah.
Dans cet album, Hergé fait référence au mystère Toutankhamon dont la tombe royale avait été découverte douze ans auparavant. E.P. Jacobs a participé à la réalisation de la seconde version de la BD en 1955. Il y a glissé quelques clins d'il dans les noms des savants momifiés dans le tombeau de Kih-Oskh (E.P. Jacobini ou le Dr Grossgrabenstein issu du titre "Le mystère de la grande pyramide" dans la série Blake & Mortimer). Enfin, il est à noter l'apparition d'un personnage important dans la série : Rastapopoulos. Hergé affine encore sa technique de narration. Le scénario forme davantage une unité que dans les tomes précédents. [Critique publiée le 27/03/08]
T I N T I N | LE LOTUS BLEU (tome 4) Hergé - 1936 Casterman - 62 pages La rencontre avec Tchang
Ce nouvel album débute par des images de l'Inde où Tintin et son inséparable chien Milou se reposent chez le Maharadjah de
Rawhajpoutalah suite à leurs précédentes péripéties.
Un messager chinois se présente alors à lui et n'a le temps de prononcer que les mots "Mitsuhirato" et "Shanghai" avant d'être touché par une fléchette empoisonnée. Le malheureux devient aussitôt fou et ses propos incohérents. Intrigué, Tintin se rend alors en Extrême-Orient. Il y sera confronté à l'arrogance des occidentaux qui traitent les asiatiques comme des chiens et baignent en permanence dans des affaires de corruption. Introduit auprès d'un noble chinois, Wang Jen-Ghié, le héros belge va à nouveau se trouver au cur d'un trafic d'opium. "Le Lotus Bleu" est en totale rupture avec les publications antérieures de Hergé. Jusqu'à présent, il menait un travail de commande purement alimentaire, véhiculant sans état d'âme les préjugés occidentaux sur les pays décrits. Mis en garde sur la façon dont il comptait montrer la Chine, Hergé rencontra un étudiant chinois de l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles : Tchang Tchong-Jen. Les deux hommes sympathisèrent et le père de Tintin découvrit avec précision l'histoire et les coutumes d'un monde oriental qu'il ne connaissait en réalité qu'à peine. C'est à partir de ce moment qu'il décida de se renseigner avec rigueur sur les pays et leurs habitants avant d'y emmener son personnage. Contrairement aux précédents, cet album est donc un véritable livre d'histoire qui retranscrit avec recul et finesse la situation géopolitique chinoise. Ainsi, Hergé aborde les événements autour de la guerre sino-japonaise de l'époque et va même jusqu'à défendre le point de vue chinois alors que la presse occidentale prend principalement parti pour les intérêts du pays du Soleil Levant. Un Tintin engagé qui constitue un jalon important dans cette uvre artistique intemporelle. Tchang Tchong-Jen y est d'ailleurs immortalisé sous les traits d'un jeune chinois qui deviendra l'ami de cur de Tintin. [Critique publiée le 02/06/09]
O N A T U E W I L D B I L L Hermann Huppen - 1999 Dupuis - 56 pages Le Far West revisité
Nous sommes dans l'Amérique du Far West à la fin du XIXe siècle. Le jeune Melvin Hubbard imagine sa vie future auprès de
Celinda, sa petite amie. Mais une tragédie s'abat sur la famille de l'adolescente : sous les yeux de Melvin, elle et ses parents,
chercheurs d'or, sont massacrés par des bandits de grand chemin.
Le jeune garçon court alors, affolé, chez ses deux oncles qui lui assurent son éducation. Sous l'emprise de l'alcool, ceux-ci sont groggy et leur état ne fait qu'amplifier le dénuement de Melvin. Il monte aussitôt son cheval pour descendre à Deadwood, le village situé en contrebas, dans une vallée de cette zone montagneuse du Dakota du Sud. Malheureusement, ce jour-là de l'année 1876, une figure légendaire de l'ouest américain vient d'être abattue dans un saloon de Deadwood. James Butler Hickok, dit Wild Bill, a reçu une balle dans le dos alors qu'il jouait au poker. Désemparée, la population de la petite cité est en effervescence et ne prête guère attention au désarroi de Melvin... Noyant sa tristesse dans l'alcool, il va être recueilli par un couple plein de bonté : Charlie et Louise Woodruff. Lui, joueur de poker, semble riche tandis que elle est institutrice. Mais l'orphelin va se rendre compte d'une réalité toute différente et bien plus terne. Commencera alors pour Melvin un parcours chaotique où le destin le conduira à commettre des crimes et assouvir ses besoins de vengeance. Son rêve initial, posséder un élevage de poulets, se réalisera-t-il ? Hermann brosse ici un portrait réaliste de l'Amérique profonde à la fin d'une époque : celle du Far West. Il part d'un événement réel, la mort de Wild Bill, pour n'en faire finalement qu'une toile de fond à un drame bien plus personnel vécu par un adolescent en pleine construction de sa personnalité. Les aléas de la vie et de ses rencontres feront prendre à Melvin une direction pas forcément propre sur le plan de la conscience mais dans cette époque instable où pullulent règlements de compte, braquages de banque, enfer des jeux d'argent, frénésie de l'or, misère, alcool et prostitution, il essaiera de tirer au mieux son épingle du jeu comme chacun de ses concitoyens. Le dessinateur belge ne sépare pas le monde entre les bons et les méchants mais créé des personnages aux psychologies ambivalentes, proches de la complexe nature humaine. Comme dans ses uvres suivantes, il raconte le parcours d'un individu face à une situation dramatique où le désir de justice devient le moteur de la vie. Le dessin est magnifique. Inutile d'écrire de longs commentaires, il faut juste admirer chaque case. Quant au scénario, il se découpe davantage en une succession de rencontres et d'aventures pour Melvin sans forcément faire de liens entre elles ; une mini-saga en quelque sorte... [Critique publiée le 07/07/09]
M A N H A T T A N B E A C H 1 9 5 7 Hermann Huppen / Yves Huppen - 2002 Le Lombard - 54 pages Nostalgie aux USA sous le pinceau du grand Hermann
L'histoire se déroule dans l'état américain du Missouri à l'automne 1976. John Haig, policier, est chargé d'enquêter
sur le viol et l'assassinat d'une jeune fille. La journaliste Helen, amoureuse de John, couvre l'événement pour la
presse locale.
Mais ce meurtre rappelle à John une histoire dont il ne s'est jamais vraiment remis : l'été 1957 durant lequel il a fait la connaissance d'une jeune fille en fugue. A cette époque, John rêvait d'ouvrir un établissement hôtelier à Las Vegas où il pourrait faire venir chanter son idole Elvis Presley. Sur sa route il rencontra Daisy, une adolescente fuyant la garde de son oncle, Vernon Walker, chez qui elle avait été placée à la mort de ses parents. Daisy rêvait de rejoindre Manhattan Beach, une station balnéaire proche de Los Angeles. Commença alors un road-movie dans les décors extraordinaires des grands canyons américains. Traqués par la police et à bord d'une superbe voiture décapotable, les deux amants vivront éperdument leur amour, entre la peur et l'espoir. En parallèle à son enquête présente, John se remémorera avec nostalgie cette période révolue qui a fini tragiquement. Passé et présent vont s'entremêler de façon insidieuse et conduiront John à exorciser ses démons... Les Huppen, père et fils, mettent en scène une tragédie amoureuse. Au scénario, le fils Yves imagine une histoire où l'amour et la mort sont intimement liés tout au long du récit. La galerie des personnages est assez réduite, ce qui contribue à créer une atmosphère pesante. Ceux qui veulent se détendre éviteront la lecture de cette BD au synopsis très noir. Le dessin, quant à lui, est le point fort. Hermann est un grand monsieur de la bande dessinée belge et tout simplement européenne. La reproduction des bus et voitures des années 50 est impressionnante de réalisme. Les ambiances de nuit sont saisissantes : avec un dégradé de gris, il parvient à nous faire voir tous les détails d'une scène. Mais le must reste évidement les cases nous plongeant dans le désert américain avec ses canyons et ses formations rocheuses étonnantes. Sur une demi-page maximum, Hermann est capable de créer une profondeur de champ qui nous fait englober d'un rapide coup d'il des kilomètres carrés de terre rouge. Le dessinateur s'est certainement fait plaisir à travailler sur "Manahattan Beach 1957" qui est une uvre au graphisme très abouti. Peut-être que le pessimisme du scénario ternit un peu le plaisir pris à la lecture ?? [Critique publiée le 15/01/09]
A F R I K A Hermann Huppen - 2007 Le Lombard - 56 pages Une BD engagée
La scène se déroule dans un pays d'Afrique. On ne sait lequel car l'auteur ne cite jamais son nom, on ne sait pas non plus précisément l'époque. Sans doute cela a-t-il lieu du côté du Kenya, de la Tanzanie ou de l'Afrique du sud, de nos jours. Mais finalement peu importe car le discours de Hermann se veut certainement universel. Dans une réserve animale, Dario Ferrer, un blanc, s'occupe de la protection de la faune sauvage. Entouré d'une petite équipe, il lutte avec peu de moyens mais beaucoup de vigueur contre les braconniers sans scrupules envers le monde animal. Attaché de façon viscérale à "ses animaux", partageant une relation quasi-amoureuse avec la nature, il n'hésite pas à abattre les trafiquants qui sévissent. Il sacrifie même en partie ses relations humaines avec sa femme au profit des grands espaces qui l'entourent. Charlotte, une jeune journaliste européenne, vient le rencontrer afin d'écrire un article sur la pratique du braconnage en Afrique. Leurs premières journées ensemble sur le terrain sont un peu difficiles. En effet, Dario est un personnage quelque peu acariâtre, sans état d'âme car baignant en permanence dans un monde de lutte et sans merci. Ces deux personnages vont alors mettre leur nez dans une sale affaire de violence humaine. L'état est responsable de graves exactions envers des minorités ethniques. Seulement, personne n'est censé être au courant de certaines affaires qui mêlent extermination, pays riches et corruption. Dario et Charlotte deviendront alors des témoins très gênants au sein de ce pays si magnifique en apparence... Cette bande dessinée délivre un message d'actualité : l'homme est bien plus dangereux que le plus violent des félins d'Afrique. Il pille la nature, il tue ses congénères pour de l'argent. Ainsi, pour Dario, le principal danger ne vient pas de cette faune sauvage mais bien de l'homme. Hermann dénonce également le contrôle des pays pauvres par les pays riches qui, au nom du profit économique, asservissent des nations et broient des vies. Le dessinateur belge utilise le 9ème Art pour donner à ses lecteurs un message clair. D'ailleurs, la réalité l'aura vite rattrapé car, quelques mois après cette publication, le Kenya s'embrasera autour de ses élections politiques et les différentes tribus s'opposeront dans un tragique bain de sang. Un message fort donc, qui de manière ludique, en dit autant qu'un long reportage à la télé ou dans la presse. Le dessin est, quant à lui, superbe. La première planche attire immédiatement le regard et donne envie au lecteur de poursuivre. Les couleurs en aquarelle sont belles. Les paysages africains sont une invitation à découvrir ce continent magnifique. La fin est assez perturbante et montre que l'être humain est capable du pire mais aussi parfois du meilleur. [Critique publiée le 08/01/08]
D J I N N | LA FAVORITE (tome 1) Ana Miralles / Jean Dufaux - 2001 Dargaud - 48 pages Cours d'histoire et de sensualité...
Ce duo d'auteurs a choisi de nous faire revivre la grande époque des derniers sultans et de leurs harems en Turquie.
Cette période qui occupe la fin du XIXe siècle et les années précédant la 1ère guerre mondiale est symbolisée par la chute de l'empire Ottoman. La Turquie fera le mauvais choix en 1912 en s'alliant à l'Allemagne dans la Grande Guerre. L'histoire débute de nos jours. Kim Nelson décide de partir en Turquie à la recherche de ses origines et plus précisément de sa grand-mère. Elle a en sa possession quelques documents récupérés auprès de sa mère, dont une photo en noir et blanc du sultan Murati. Rapidement, elle fait la connaissance de Ibram Malek qui semble avoir des éléments de réponse à ses interrogations sur le passé de sa famille. Il l'introduira auprès de Dame Fazila, un bordel où elle sera kidnappée par Kemal, une brute épaisse travaillant pour Amin Doman. Celui-ci est sur les traces de Murati. Ruiné et voulant faire perdurer l'honneur de sa famille, il est en quête du trésor amassé par le sultan et destiné à l'Allemagne à la veille du premier conflit mondial. Mais Ibram Malek portera secours à la jolie Kim. Fazila lui assurera une protection et lui donnera des indices supplémentaires sur un mystérieux individu nommé Ebu Sarki. Parallèlement à ce récit, le lecteur suit la vie de Jade, la grand-mère de l'héroïne, favorite du sultan. Ce dernier reçoit en 1912 la visite diplomatique de l'Angleterre qui tente de désamorcer la situation de rapprochement entre Turquie et Allemagne. Le sultan utilisera Jade comme une redoutable arme contre les occidentaux. Le dessin de Miralles, aux couleurs chaudes, est très sensuel. Son trait est efficace et en même temps très soigné, les femmes sont extrêmement bien dessinées. La mise en couleur directe, loin de la froideur numérique d'une palette informatique, rajoute une touche de feu aux déserts de Turquie. Le scénario, quant à lui, nous fait entrer dans une période de l'histoire intéressante et peu connue. Le lecteur ne sera pas noyé dans les références historiques mais il retiendra certainement quelques connaissances sur la création de l'état turque après la lecture de cet album. [Critique publiée le 11/11/07]
D J I N N | LES 30 CLOCHETTES (tome 2) Ana Miralles / Jean Dufaux - 2002 Dargaud - 48 pages Les secrets des harems
Nous continuons de découvrir l'histoire de la Turquie à travers le monde des sultans et des harems. Lord Nelson recherche sa femme, piégée dans le harem de Murati. Celle-ci, pour prouver son amour au sultan et à sa favorite, devra passer par un rituel nommé "les 30 clochettes". Elle devra faire l'amour aux esclaves de Jade et les satisfaire au maximum pour, à chaque fois, perdre une clochette et être digne de connaître le sultan et donner du plaisir à ses invités. Les relations diplomatiques entre l'Angleterre et la Turquie, déjà rendues difficiles par la position de plus en plus arrogante des Hachémites à l'encontre des ottomans pour la domination du monde musulman, vont s'envenimer à cause de cette histoire d'adultère. Lord Nelson va poursuivre son enquête et pénétrer au cur même du harem... De son côté, la petite-fille de Jade, Kim Nelson, poursuit farouchement la route qui la mènera vers le mystérieux Ebu Sarki. Celui-ci demeure dans un harem contemporain, caché dans des montagnes abruptes et gardé par le peu recommandable Asherdan. Elle aussi devra suivre le fameux rituel et offrir son corps à autant d'inconnus qu'elle porte de clochettes à la taille. C'est donc ce parcours parallèle que nous découvrons entre Lady Nelson et Kim. La première le fait par amour, la seconde par détermination dans son enquête. C'est un second tome aux dessins très érotiques, très suggestifs. Ana Miralles sait restituer avec talent l'ambiance moite et humide de ces lieux très cloisonnés où le sultan jouissait de femmes regroupées par castes. Le scénario révèle moins d'éléments et est plus pauvre en péripéties que dans le premier tome. Il reflète peut-être la lenteur de la vie qui s'écoulait dans les harems. Les transitions entre les deux époques restent encore une fois très soignées. [Critique publiée le 11/11/07]
D J I N N | LE TATOUAGE (tome 3) Ana Miralles / Jean Dufaux - 2003 Dargaud - 48 pages Complots et trahisons en Turquie
Ce troisième tome renoue avec l'action et l'aventure.
Le sultan recherche sa favorite, Jade, enlevée par Lord Nelson. Les tensions entre Angleterre et Turquie s'intensifient à cause de ce scandale. Sir Hawkings, ambassadeur anglais, joue ses dernières cartes de diplomate afin d'apaiser ses relations avec le sultan Murati. Mais la fin de l'époque des harems est là et l'odeur de la poudre se fait sentir à la veille de la première guerre mondiale. Les jeunes turques, dominés par la figure de Enver Pacha, se rapprochent de l'Allemagne et le sultan a fait le choix d'offrir son trésor au militaire germanique Von Henzig. Kim Nelson, quant à elle, accède enfin au mystérieux Ebu Sarki qui lui fera de nombreuses révélations... Les relations entre les protagonistes de cette épopée vont prendre une nouvelle tournure inattendue. Les amants, les traîtres, les hommes de pouvoir vont rentrer dans une danse infernale, une sema, à l'image de celle offerte par ce derviche tourneur à Kim. Les alliances, poursuites, trahisons, complots, scènes d'amour et de dissuasions vont offrir un rythme effréné à cet avant-dernier volume du cycle. Miralles excelle dans son dessin tout en aquarelle. Son trait est voluptueux et aérien, un vrai bonheur pour les yeux ! [Critique publiée le 16/11/07]
D J I N N | LE TRESOR (tome 4) Ana Miralles / Jean Dufaux - 2004 Dargaud - 48 pages Vers un second cycle ?
Ce tome clôt le premier cycle et met en scène la fin de l'époque des sultans.
Murati quitte la chaleur de son harem et son train de vie plein de sensualité permettant à Enver Pacha de prendre le pouvoir à la tête des nationalistes turcs. Le vieux sultan découvrira la traîtrise de Jade et de son fidèle Youssouf. Il ordonnera à ce dernier le soin de venger son honneur vis-à-vis de sa favorite partie avec les Nelson. Kim Nelson, quant à elle, monte une expédition avec l'aide de Malek, Amin Doman et les finances de Dame Fazila. Les portes du désert vont enfin s'ouvrir sur un décor quelque peu surréaliste et rempli de mystère. Jade aussi accèdera au cur du secret renfermant le trésor du sultan. Un peu déroutante cette fin de cycle... Généralement, un cycle en bande dessinée se termine par les réponses aux questions posées au cours des différents albums (c'est le cas dans la série Tramp par exemple). Les énigmes sont résolues, les mystères sont démêlés. Bref, tout concorde et forme une unité scénaristique. Or ici, bien que le cycle se tienne parfaitement, la dernière page ouvre sur de nouvelles interrogations, de nouveaux horizons. Ainsi, le lecteur aimerait en savoir davantage sur ce fameux trésor, son transfert en Angleterre par le mystérieux trafiquant Nouredim ou encore l'identité de Mr Prim. Une fin qui, sans mauvais jeu de mots, laisse donc un petit peu sur sa faim. Espérons que les cycles suivants apporteront les quelques réponses tant attendues... En ce qui concerne le dessin de Miralles, le talent est encore une fois au rendez-vous. C'est lumineux et envoûtant. [Critique publiée le 27/11/07]
D J I N N (hors-série) Ana Miralles / Jean Dufaux - 2004 Dargaud - 48 pages Pour les inconditionnels du trait de Miralles
Ce hors-série conclut en beauté le premier cycle de la série Djinn.
Pour la partie texte, c'est Jean Dufaux qui s'y colle. Il nous explique la naissance de cette histoire, sa rencontre avec la dessinatrice Ana Miralles. On découvre le processus de création d'une aventure à cheval sur deux époques, sur deux femmes. D'un côté, Jade, à l'époque des derniers sultans, qui va perdre peu à peu sa froideur et trouver l'amour auprès de Lord Nelson. De l'autre, Kim, sa petite-fille à notre époque contemporaine, qui va s'endurcir au cours de la quête de ses origines. Elle perdra son innocence et sa chaleur pour devenir une véritable Djinn. Travailler à deux demande beaucoup de communication pour éviter quelques malentendus (dont un exemple nous est fourni ici). Dufaux nous donne un éclairage très cinématographique de sa tâche de scénariste. Il imagine des acteurs que Miralles mettra en scène sous son crayon magique. Il prouve également l'importance de son travail avec une femme sur un sujet délicat qui concerne, justement, les femmes et leurs corps en particulier. Cette sensibilité féminine lui a permis d'éviter bien des écueils et des clichés... De longues recherches de documentation sur l'histoire, la géographie ou les costumes en Turquie sont nécessaires pour mener à bien un travail crédible. Ce tome est bien sûr illustré par de nombreux dessins de l'espagnole Miralles : des croquis, des aquarelles, des projets de couverture, ... Un portfolio clôt le tout démontrant une fois de plus son immense talent. A dévorer avec les yeux ! [Critique publiée le 04/12/07]
B L A K E E T M O R T I M E R | LA MACHINATION VORONOV (tome 14) André Juillard / Yves Sente - 2000 Blake & Mortimer - 62 pages Scénario subtil autour de la guerre froide
L'action se situe en 1957, en pleine guerre froide. Russes et américains se livrent une course sans merci dans la conquête de l'espace
afin de démontrer, chacun, leur suprématie.
Sur la base soviétique de Baïkonour, le professeur Ilioutchine s'apprête à lancer une fusée. Malgré une pluie de météorites pouvant compromettre gravement l'expérience, il doit céder aux ordres militaires du général Oufa et faire procéder au décollage. L'engin entre en collision avec les particules extra-terrestres et retombe au sol. Malheureusement, il a subi une contamination et l'équipe chargée de récupérer les débris est mystérieusement décimée par une maladie fulgurante. Un nouveau virus est identifié : la "bactérie Z". Le professeur Voronov, chef de la clinique du KGB de Baïkonour, est chargé d'analyser le virus ainsi que de le détruire. Nourrissant de noirs desseins, il conserve la bactérie. Nostalgique de la grande époque de Staline, il compte profiter du climat tendu entre ouest et est pour affaiblir le pouvoir russe actuel et purifier les maîtres du Kremlin. La "bactérie Z" est ainsi une redoutable arme qui lui permet d'assassiner lâchement des hommes influents dans les deux blocs. Son assistante, Nastasia Wardynska, est une espionne travaillant pour la couronne britannique. Les services secrets mettent aussitôt Blake sur l'affaire. Celui-ci utilise son ami, le professeur Mortimer, pour le couvrir lors d'un déplacement en Russie à un colloque scientifique. L'agent Wardynska fera tout pour faire sortir un échantillon de la bactérie de son pays afin que les scientifiques anglais mettent au point un vaccin préventif en cas de contamination à grande échelle. Blake et Mortimer devront faire preuve de discrétion et de diplomatie pour ne pas ébruiter cette affaire qui risquerait bien d'aggraver les tensions entre USA et URSS. Ils découvriront également que la folie meurtrière du docteur Voronov est cautionnée par leur immortel ennemi : Olrik. Cette première reprise des personnages de Jacobs par le duo Sente/Juillard est une grande réussite. Le dessin est élégant, à l'image du dessinateur. Le scénario est bien ficelé, riche en événements et réserve au lecteur un dénouement original. Il nous plonge dans les arcanes des services de contre-espionnage durant la guerre froide. On sent une tension extrême, tout le monde se surveille sans jamais toucher vraiment l'autre. Les agents occidentaux et communistes sont infiltrés dans tous les pays. Les soupçons sont de mise dans les lieux stratégiques. L'histoire autour de Voronov est bien dosée, méticuleusement construite, équilibrée et sans temps mort. Un vrai plaisir ! André Juillard s'est par ailleurs amusé à glisser quelques clins d'il dans ses dessins. Ainsi, à Liverpool, Mortimer rencontrera Paul McCartney, alors tout jeune et inconnu du public. Une référence à Tintin et l'album "Le sceptre d'Ottokar" est glissée dans un restaurant. Enfin, difficile à découvrir il faut l'admettre, le bateau que doit prendre Olrik pour fuir est la réplique du Baltisky. Ce bateau poubelle est resté pendant de longs mois dans le port de Tréguier (où Juillard possède une maison), avec à son bord un équipage russe. Les bretons ont montré une grande solidarité pour aider les matelots à vivre au quotidien. Le Baltisky a finalement été découpé et sa ferraille vendu au Portugal. Finalement, le seul point négatif de cette BD est maigre : la couverture de la première édition est peu engageante tant le dessin présenté est inesthétique. L'édition suivante bénéficiera heureusement d'une couverture à la hauteur du contenu de qualité. [Critique publiée le 19/05/08]
B L A K E E T M O R T I M E R | LES SARCOPHAGES DU 6E CONTINENT (tome 16) André Juillard / Yves Sente - 2003 Blake & Mortimer - 56 pages La jeunesse des héros
"La menace universelle", premier tome d'un nouveau diptyque, nous plonge avec surprise dans la jeunesse de Blake et Mortimer.
Avant sa rentrée universitaire, Philip Mortimer profite de ses vacances pour rendre visite à ses parents installés en Inde où lui-même est né. Au début du XXe siècle, l'Inde, colonie britannique, est la proie de manifestations tantôt violentes (organisées par des extrémistes), tantôt pacifiques (à l'image de Gandhi) visant à lui donner son indépendance. Dans ce climat tendu, Mortimer retrouve difficilement ses repères d'enfance et son ancien ami indien Sushil le met à plusieurs reprises en garde. Prônant l'indépendance, Açoka, un ancien et mystérieux empereur indien revenu de la mort après plus de deux mille ans, rassemble les foules dans des réunions nocturnes. Malgré le danger, Mortimer y assiste et fait la connaissance de la fille de l'empereur, ravissante jeune indienne dont il tombe vite amoureux. Entre temps, le futur professeur a fait la connaissance d'un jeune anglais, Francis Percy Blake, pour qui il est intervenu dans une rixe opposant le blanc à un violent indien. La jeune et belle indienne, suite à un malheureux malentendu, se suicidera par chagrin d'amour. Son père accusera Mortimer de cette fin tragique. Choqué par cet accident, puni par son propre père, notre héros, attristé, repart pour Londres et le début de ses études scientifiques. 1958, Bruxelles. Philip Mortimer est responsable du pavillon de la British Industry qui représentera l'Angleterre à l'Exposition Universelle. A l'occasion de cette manifestation et en pleine guerre froide, de nombreux pays vantent leurs découvertes, ressources et créations technologiques aux yeux du monde. Le pavillon anglais relève le défi d'ouvrir une liaison en temps réel avec le continent Antarctique pour capter en direct le "pouls" du 6ème continent. Près de la base polaire anglaise de Halley, une autre équipe, indienne, nourrit des ambitions bien plus noires. A la tête de cette organisation tiers-mondiste se tient le mage indien Açoka qui souhaite rassembler les anciennes colonies ou celles sur le point de devenir indépendantes autour d'une nouvelle arme qui prouvera aux pays riches que la fin de leur hégémonie est toute proche. Cette arme est capable de créer de fortes perturbations électromagnétiques en utilisant les impulsions bioélectriques d'un cerveau humain. Le cobaye de cette machiavélique expérience orchestrée par les indiens alliés aux russes ne sera autre que le colonel Olrik, sorti du goulag soviétique où il était enfermé suite à l'affaire Voronov. Mais le MI-5 veille et les renseignements du fidèle Nasir seront précieux à Blake venu rejoindre son ami sur les lieux de l'événement belge. Les deux compères découvriront également, grâce à Mukeba, un trafic d'uranium piloté par le pavillon congolais et à destination de l'Antarctique afin d'alimenter la nouvelle arme de l'empereur. Ayant rassemblé toutes les pièces de ce puzzle géopolitique menaçant la sécurité des peuples, Blake, Mortimer et Nasir décident de se rendre rapidement sur la base scientifique britannique polaire pour tenter d'arrêter l'inconcevable. Deuxième exercice du premier tandem post-Jacobs, cette bande dessinée est excellente : le dessin est précis, le scénario est limpide et très riche en événements.
B L A K E E T M O R T I M E R | LES SARCOPHAGES DU 6E CONTINENT (tome 17) André Juillard / Yves Sente - 2004 Blake & Mortimer - 56 pages Une fin un peu grotesque
Blake et Mortimer, accompagnés de Nasir, atteignent enfin le continent Antarctique. Ils ont pour but de neutraliser les individus malveillants
qui provoquent à distance une crise diplomatique dans l'Exposition Universelle de 1958 à Bruxelles.
Le courageux Nasir va ainsi prendre la place de l'émissaire chargé d'apporter des réserves d'uranium vers la base de Gondwana, repère du complot tiers-mondiste. De leur côté, en arrivant à la base britannique de Halley, nos deux héros tombent dans un piège organisé par les terroristes indiens. Mortimer est capturé et conduit à la base de Gondwana. Il découvrira un Olrik transformé en cobaye pour l'utilisation de l'arme qui menace le monde occidental, tout cela orchestré par le redoutable et immortel empereur Açoka. Blake, quant à lui, réussira à prendre la fuite à travers le blizzard et atteindre la base scientifique française où travaille le météorologue Labrousse. Celui-ci met au point les derniers préparatifs de sa nouvelle invention : le Subglacior, un sous-marin capable de se mouvoir dans la glace du continent gelé. Blake et Labrousse décident donc de profiter de ce moyen de transport inédit et discret pour attaquer la base où sévit Açoka... Après un premier tome très convaincant et passionnant, ce deuxième épisode ne tient pas du tout ses promesses. Le dessin reste élégant et Juillard a fait un brillant travail une fois de plus. Certaines cases sont d'ailleurs magnifiques et reflètent bien l'esprit jacobsien, tant au niveau du trait que des couleurs. En revanche, le scénario est bâclé. Il est mal agencé et ne forme pas une unité. Tout se tient correctement mais il n'y a pas une harmonie globale. Par conséquent, c'est lourd à lire. Avant de dessiner cette nouvelle aventure, Sente aurait dû davantage travailler la lisibilité de l'ensemble. Est-ce les impératifs commerciaux qui ont provoqué une telle négligence ? D'autre part, comme l'ont souligné un grand nombre de critiques, cet album recèle quelques situations tordues. Ainsi, où Blake trouve-t-il une boîte de sucre en plein Antarctique pour amadouer une meute de chiens ? Comment a-t-il le temps de les atteler, de détacher celui qui a été blessé au cours d'une course poursuite avec les russes ? L'arrivée du Subglacior dans la base de Açoka, juste dans un endroit bien dégagé et propre, paraît un peu bizarre également... Enfin, le lecteur reste un peu sur sa faim quant à cette histoire de sarcophage qui permet de faire voyager un cerveau virtuel par les ondes radio. Tout cela est vraiment rocambolesque. La cerise sur le gâteau est la façon dont est révélée l'identité de l'empereur Açoka. L'idée est bonne mais la mise en scène de ce moment clé est un peu grotesque. Bref, après une mise en bouche passionnante sur un sujet beaucoup plus risqué (la jeunesse de Blake et Mortimer), "Le duel des esprits" casse l'élan à cause d'un scénario qui veut en faire trop et qui finit par devenir indigeste. A noter : la couverture absolument horrible et la pire de toute la série ! [Critique publiée le 25/04/08]
L E V O L D U C O R B E A U (tome 1) Jean-Pierre Gibrat - 2002 Dupuis - 54 pages Gibrat l'artiste
L'histoire se passe à Paris pendant la seconde guerre mondiale, à l'heure où les alliés débarquent
sur les plages de Normandie. Jeanne, résistante, est dénoncée par une lettre anonyme et se retrouve
en prison. François, un cambrioleur profitant du chaos ambiant pour s'enrichir, est mis en détention
dans la cellule de Jeanne. Profitant d'une alerte aérienne, François réussit à prendre la fuite et
à emmener sa nouvelle compagne avec lui. Les voici sur les toits de Paris à gambader pour fuir la
police. Entre deux averses, une cheville tordue, ils y passeront une nuit avant de réussir à s'infiltrer
dans un appartement pour redescendre sur le plancher des vaches.
François proposera alors à Jeanne de la cacher sur l'"Himalaya", une péniche sur la Seine occupée par une adorable famille : René, Huguette et leur fils Nicolas. Inquiète pour sa sur Cécile qui appartient au même réseau de résistance, Jeanne prendra contact avec Michel, également dans le secret de leurs actions. En toute confiance à bord de la péniche, Jeanne verra François d'un il différent et du type rustre qu'elle aura connu au début se dessinera l'image d'un homme sensible, attentionné et généreux. Malheureusement, la milice retrouve la trace de Jeanne et s'intéresse à la péniche de la petite famille. Qui l'a trahie ? Est-ce Michel ? Après le diptyque du "Sursis", Gibrat fait très fort en proposant une nouvelle histoire en deux tomes. L'héroïne, Jeanne, est la sur de Cécile, personnage principal du "Sursis". Le talent de Gibrat est incroyable : les dessins sont frais, soignés par un maître de la bande dessinée. Les couleurs sont chaudes et donnent une identité artistique globale à l'album. Les nombreuses pages se déroulant sur les toits de Paris sont somptueuses et montrent tout le talent de l'auteur dans la maîtrise de l'espace d'une case et la capacité à créer de la perspective, de la profondeur. Au final, c'est un excellent livre dans lequel on sent l'amour du travail d'artisan.
L E V O L D U C O R B E A U (tome 2) Jean-Pierre Gibrat - 2005 Dupuis - 54 pages Simplement beau
La vie continue à bord de la péniche pour la petite famille de René et ses deux pièces rapportées :
Jeanne et François. Ayant de plus en plus de mal à acheminer le matériel avec les forces alliées qui
pilonnent la plupart des infrastructures terrestres, les allemands réquisitionnent les moyens de transport
fluviaux. C'est ainsi que l'"Himalaya" se voit doté d'une mission par l'occupant et investi par un soldat
allemand peu bavard mais tourmenté par l'horreur de la guerre. La cohabitation sera difficile pour ce microcosme
et l'allemand tentera d'abuser de Jeanne après l'avoir défendue contre la milice. Un drame surviendra et les émotions
seront fortes pour l'équipée.
Jeanne aura l'immense surprise de retrouver sa sur Cécile, désespérée par la perte de Julien (voir le premier diptyque). Elle découvrira également son amour pour François qui devra partir pour une mission périlleuse... Gibrat continue d'exceller dans les dessins. Les lumières sont superbes, les paysages bucoliques, les visages remplis d'expression. Le scénario est palpitant et la fin réserve quelques surprises. Une BD à posséder absolument pour sa qualité artistique exceptionnelle...
T R E N T | LE KID (tome 2) Leo / Rodolphe - 1992 Dargaud - 48 pages Des personnages aux psychologies travaillées
A Blacktown, dans le North Dakota, un jeune couple d'adolescents braque la banque. Malheureusement,
l'opération se déroule mal et la jeune fille, Laura, est tuée dans une fusillade avec le shérif.
Le jeune homme, Emile, s'enfuit alors avec une somme conséquente d'argent mais il est désespéré car son véritable
trésor, Laura, n'est plus à ses côtés.
Le sergent Trent a pour mission d'arrêter ce jeune homme avant qu'il ne commette d'autres vols. Lancé à sa poursuite, il découvre la personnalité ambiguë de Emile à travers des messages qui celui-ci laisse sur sa route : des vers de Rimbaud inscrits sur de vieilles granges abandonnées. Pourquoi se laisse-t-il suivre ? Comment Trent va-t-il appréhender cette personnalité tourmentée ? Dans ce tome, l'histoire est centrée sur la psychologie des personnages plus que sur l'action. L'intrigue est linéaire et nous fait visiter les plaines et forêts canadiennes sans la neige et avec le soleil. Un drame humain mis en images avec brio par Leo.
T R E N T | QUAND S'ALLUMENT LES LAMPES (tome 3) Leo / Rodolphe - 1993 Dargaud - 48 pages Les paysages magiques du Canada
Le sergent Trent, de la police montée canadienne, remplit ses missions les unes après les autres. Nostalgique en
voyant la chaleur des foyers familiaux dans la froideur de l'hiver, il se met à rêver de cette femme dont il est
amoureux, Agnès. Décidant d'aller lui rendre visite, il trouve une maison abandonnée et apprend son mariage avec un
inconnu. Désespéré, Trent sombre dans l'alcool et fréquente les bistrots inlassablement.
Au même moment, une bande de dangereux voleurs attaquent des habitations et leurs occupants dans le but de récolter des sommes d'argent. La présence de Trent est-elle si anodine que cela ? Dans cet album, le dessin de Leo est remarquable. Les premières pages sont pleines de poésie. La façon de dessiner les visages reste la marque de fabrique de cet auteur sud-américain. Dans la série Trent, il est au sommet de son art (davantage que dans la très célèbre Aldébaran parue pourtant après). Le scénario de Rodolphe est, quant à lui, intelligent : le lecteur ne peut imaginer la tournure que vont prendre les événements et est subtilement pris au piège. Trent, c'est l'apologie de la lenteur mâtinée de quelques scènes d'action, c'est des paysages somptueux, une nature omniprésente, un héros humain et sensible.
T R O I S E C L A T S B L A N C S Bruno Le Floc'h - 2004 Delcourt - 96 pages La Bretagne par un breton : rafraichissant
Une BD mais pas n'importe laquelle...
Celle d'un dessinateur originaire de la capitale du Pays Bigouden : Pont-l'Abbé. Celle d'un amoureux de la Bretagne authentique. Bruno Le Floc'h est un passionné, ça se voit lorsqu'on le lit, ça s'entend lorsqu'on le rencontre. Il adore son métier. Egalement storyboarder dans le monde du dessin animé ("Spirou et Fantasio", "Les Tortues Ninjas", ...) et récemment directeur artistique du film d'animation "L'Ile de Black Mor", Bruno s'est vu décerné pour ce magnifique album le prix René Goscinny 2004 au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême. Les trois éclats blancs du titre sont ces signaux lumineux envoyés par le phare, monument mythique et souvent énigmatique, véritable bouée visuelle pour les marins. Ici, l'histoire s'inspire de la construction du phare d'Armen dans la chaussée de Sein, à l'ouest de la Pointe du Raz entre 1867 et 1881. Situant la construction à la veille de la première guerre mondiale et dans un endroit anonyme mais typiquement breton, Bruno Le Floc'h nous conte l'histoire de cette rencontre entre deux mondes, entre deux sensibilités : l'ingénieur venu de Paris réaliser les plans du phare et les marins et maçons de l'armor et de l'argoat impliqués dans son édification. L'ingénieur apprendra avec les bretons la patience car le rocher servant de socle à la construction n'émerge seulement qu'aux plus basses mers. Il devra également faire preuve de persévérance face aux tempêtes qui rendront difficiles la vie des hommes et l'avancement du chantier. Mais il rencontrera aussi l'amour, la violence, l'amitié, la magouille des armateurs et montrera finalement sa bonté envers les plus faibles. Du point de vue artistique, cette bande dessinée est un pur bijou. Le trait est nerveux, vif, efficace, léger. Les couleurs sont violentes, romantiques, contrastées, magiques... L'histoire, quant à elle, est soignée, intelligente, tendre, humoristique parfois et tragique d'autres fois. Chez ce dessinateur, on sent bien sûr l'influence de Hugo Pratt et de son personnage fétiche Corto Maltese mais les histoires d'armateurs malhonnêtes rappellent aussi la magnifique série "Tramp" de Jean-Charles Kraehn et Patrick Jusseaume. Bref, voilà une très belle uvre et un coup de maître pour un débutant en bande dessinée !
P A Y S A G E A U C H I E N R O U G E Bruno Le Floc'h - 2007 Ouest-France - 62 pages Le Gauguin de la BD !
Ce one-shot de Bruno Le Floc'h nous fait découvrir le XIXe siècle à travers la peinture, les voyages et les destins mystérieux.
Hélias Dall, le personnage principal de cet album, navigue à bord de sa goélette, le "Saqqara". C'est un voyageur dans l'âme, qui peut rappeler le célèbre Corto Maltese, et qui organise sa vie en fonction du commerce du café ou de l'encens dans les lieux hautement économiques de cette époque : l'Europe, l'Afrique, les Amériques. Pour tout marin, les escales sont l'occasion de faire des rencontres et de s'engager dans des aventures plus ou moins rocambolesques et exotiques. Lors d'un arrêt à Malte (encore un clin d'il à Corto ?), Dall se voit confier une mission par Orhan Bey, un turc collectionneur d'art. Ce dernier souhaiterait récupérer la célèbre peinture de Courbet, "L'origine du monde", pour entretenir la mémoire de son ami Khalil Bey. Seulement, un trafic de tableau ne passera pas inaperçu entre la galerie parisienne où il est entreposé et le Moyen-Orient. Dall devra donc faire preuve de ruse pour mener à bien ce convoyage. Le second personnage principal nous est alors présenté : Paul Gauguin, le célèbre peintre de Pont-Aven. C'est donc sur les terres bigoudènes que se déroule une grande partie de l'histoire, entre Concarneau et la Cité des Peintres. Dall est un ami de Gauguin et celui-ci l'aidera à honorer son marché. Côté scénario, le récit reste assez linéaire et sans grands rebondissements. En revanche, il nous plonge dans une atmosphère de rêves et de voyages : le désert du Yémen, les petites ruelles du port de La Valette à Malte, la côte Atlantique et la Bretagne du sud. Il nous permet également de découvrir quelques tranches de vie de Gauguin : son amour pour la Polynésie où il rêvait de partir s'installer, ses coups de déprime, sa vie dans le village de Pont-Aven. Le dessin, quant à lui, est admirable. Un pur chef d'uvre. Le Floc'h, en quelques albums, atteint une maîtrise graphique que certains n'ont pas obtenue après des dizaines d'albums. Son trait est épuré, direct. Il va à l'essentiel. Il parle, il vit, il fait passer des émotions. Les couleurs sont chaudes, posées par aplats, volontairement contrastées. Ce n'est pas anodin si Le Floc'h a introduit le personnage de Gauguin dans cet univers. Gauguin l'inspire dans la création artistique de ses bandes dessinées. D'ailleurs, le célèbre peintre ne disait-il pas : Comment voyez-vous cet arbre ? Vert ? Mettez donc le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre ? Plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. Ou encore : Ne copiez pas trop d'après nature. L'art est une abstraction. Ou enfin : Vous connaissez depuis longtemps ce que j'ai voulu établir : le droit de tout oser. Et Le Floc'h, on le voit de plus en plus, ose avec exactement les mêmes exigences que Gauguin. Il suffit de regarder sa disposition des couleurs ! [Critique publiée le 30/12/07]
S A I N T - G E R M A I N , P U I S R O U L E R V E R S L ' O U E S T ! Bruno Le Floc'h - 2009 Dargaud - 81 pages Des bulles de jazz
Un cinquième album de notre cher bigouden qui est à nouveau un chef-d'uvre pictural. En effet, Le Floc'h nous livre ici 81 pages
de bonheur visuel où le trait est épuré au maximum pour laisser place à l'essentiel, et finalement offrir à notre imaginaire
le plus grand des terrains de jeux.
Le dessinateur quitte pour la première fois la Bretagne pour débuter son histoire par un club de jazz parisien mais il y revient vite car le fil du scénario réside dans un road-movie vers l'ouest, et plus précisément jusqu'à Dinard. Alexis est saxophoniste dans le Paris des années 60 et fréquente une jeune anglaise prénommée Mary. Seulement voilà, l'hygiène de vie du musicien où alcool et tabac règnent en maîtres au sein de nuits blanches interminables ne convient plus à la jeune femme qui décide de partir un beau matin. Alexis trouvera une lettre sans aucune indication sur sa destination. C'est par l'intermédiaire d'une amie à Mary qu'il obtiendra la piste de la plus anglaise des cités bretonnes : Dinard. A peine remis de sa dernière sortie nocturne, notre héros part donc sur les routes de France au volant d'une magnifique Peugeot 203 décapotable. La route, véritable personnage secondaire et ligne de fuite vers la femme aimée, sera prétexte à de nombreuses rencontres. Chacune d'elles sera féminine et déclinera Mary sous toutes ses formes : Maritie l'enfant, Marina la serveuse de bar, Marie la mariée, Marina la prostituée, Marielle la femme enceinte et enfin Marig la grand-mère bretonne. Est-ce une sorte de psychanalyse du sentiment amoureux que nous dessine Le Floc'h ? Alexis rêve-t-il ou du moins transforme-t-il la réalité à travers les vapeurs de l'alcool comme pour ce couple de paysans qu'il imagine en monstres ? A chacun d'y voir un message ou non. A chacun de fournir sa propre interprétation. Mais sans même y chercher des signes ou références cachés, le lecteur qui se laissera mener par le rythme des couleurs sera séduit. Les cabines de plage de Dinard, le coucher de soleil depuis les remparts malouins, le détail des courbes d'une femme ou encore la calandre de cette Peugeot mythique : chaque case est un tableau à admirer. N'allez pas chercher une action renversante entre la première et la dernière page car le scénario reste linéaire et assez calme. En revanche, le mouvement se niche au sein de chaque dessin où le trait direct et sans fioriture suggère dynamisme et amplitude. A déguster en écoutant un disque de Coltrane, le jazz étant du velours pour les oreilles... [Critique publiée le 04/11/09]
L ' E P E R V I E R | LE TREPASSE DE KERMELLEC (tome 1) Patrice Pellerin - 1994 Dupuis - 48 pages Le meilleur moyen pour découvrir Brest avant sa reconstruction
Brest 1740... Yann de Kermeur est capitaine de vaisseau du Roi. La Méduse et son équipage sont armés au port de Brest.
Mandé par le comte de Kermellec, Yann se rend à la propriété du vieil homme. A peine arrivé, il est
alerté par un coup de feu venant de la petite chapelle du domaine en bordure de falaise. Le capitaine y découvrira le
comte agonisant avec pour dernières paroles une vague référence aux "larmes de Tlaloc"... Trouvé armé auprès du défunt,
Yann de Kermeur sera accusé à tort de meurtre. Sauvé in extremis de la pendaison par la petite-fille du comte de
Kermellec, Yann réussira à échapper des mains de la justice. Une justice qui n'est guère très noblement
représentée puisque c'est le marquis de la Motte, représentant véreux du roi à Brest, qui fera de cette cavale une
affaire personnelle. Son navire arraisonné, son équipage arrêté, Yann sera conduit à fuir Brest avec
l'aide de son amie Marion. Mis au courant de la terrible méprise qui rend Yann coupable d'un crime qu'il n'a pas commis,
Cha-Ka, son frère de sang, va tout faire pour tenter de l'aider. C'est sur la presqu'île de Crozon que le jeune capitaine
trouvera refuge et se préparera à affronter le grondement des canons armés par le marquis de la Motte à son intention.
Cette bande dessinée retrace l'épopée d'un corsaire du roi au XVIIIe siècle. Sous le trait magnifique de Patrice Pellerin et son souci du détail historique, le lecteur est invité à un voyage dans le Brest du Siècle des Lumières. L'intrigue est menée avec rigueur et clarté rendant la lecture fluide et agréable. De nombreux rebondissements viennent ponctuer le récit et les caractères des personnages sont bien trempés. L'intérêt de cette série est avant tout historique et Pellerin a fait dans ce domaine un véritable travail de recherche.
D R U U N A | MORBUS GRAVIS (tome 1) Paolo Eleuteri Serpieri - 1986 Bagheera - 64 pages La Belle et la Bête
Dès la première page, le ton est donné : ambiance glauque, morbide. Couleur à la fois sombres et fortes,
bulles bien fournies. Bienvenue dans l'univers de science-fiction du dessinateur et scénariste
Paolo Eleuteri Serpieri. Ce maître italien, né en 46, a suivi des études de peinture et d'architecture à
Rome et est devenu lui-même professeur. Après avoir illustré dans des magazines italiens et dans le Larousse
l'univers du Far West, thème lui étant très cher, Serpieri a créé dans les années 80 la série Druuna.
Autant avertir tout de suite, les dessins font part large à l'érotisme qui devient de plus en plus cru au fil
des albums. Mais il n'y a pas que ça, loin de là. Le graphisme est somptueux, les personnages variés, l'imagination fertile.
Le symbolisme intéressant dans cette série est le contraste entre la beauté et la monstruosité, la référence au thème
de "La Belle et la Bête". En effet, Druuna, belle brune plantureuse évolue dans un monde ravagé par des mutants.
Toute personne saine doit se prémunir d'une éventuelle contamination en récupérant des doses de sérum auprès des
autorités. Druuna n'hésite pas à jouer de ses charmes pour en obtenir également pour son ami, Shastar, malheureusement
contaminé. Dans cet album, le lecteur découvre également que ce monde est gouverné par des êtres horribles vêtus
d'une cape noire et prêchant la bonne parole. On peut voir là une critique du pouvoir religieux qui interdit
le culte de la beauté corporelle et rend tabou la luxuriance de l'amour charnel.
D R U U N A | DRUUNA (tome 2) Paolo Eleuteri Serpieri - 1987 Bagheera - 64 pages Scénario de qualité
Deuxième tome de la série où la belle brune prend le dessus et devient le personnage principal.
Au début, Druuna ne devait être que le personnage secondaire après Shastar. Serpieri s'étant rendu compte de la force de ce personnage
a décidé de lui offrir le premier rôle, ce qui n'est pas déplaisant !
Les dessins sont très soignés et prouvent une seconde fois l'énorme talent de Serpieri.
L'histoire commence par un clin d'il à la Terre, avec ses plages de sable fin et son eau chaude et bleue.
Mais la réalité revient vite contraster avec ce paradis perdu. Druuna est chargée de sauver
la vie dans le vaisseau en détruisant l'ordinateur Delta. Contrôlée via la
télépathie par Lewis, notre brune part en quête pour la Tour de la Vérité.
Des militaires corrompus et bestiaux, des monstres horribles et des humains brisés par la
peur et le désespoir vont croiser le chemin de Druuna. A noter, la venue saugrenue du gnome déjà
présent dans le premier tome et qui, encore une fois, apporte une aide précieuse à Druuna.
Un personnage bien sympathique qui apporte une touche d'humour dans ce monde de décomposition
et de désolation. Bref, un scénario solide sur des dessins splendides et plus que sensuels...
D R U U N A | CREATURA (tome 3) Paolo Eleuteri Serpieri - 1990 Bagheera - 64 pages Espace baroque
Un vaisseau spatial terrestre reçoit des signaux étonnants en provenance d'un astéroïde stellaire.
L'ordinateur de bord semble être perturbé par cet objet inconnu tandis que le commandant de la navette
a des absences et fait des rêves où le temps n'a plus de mesure. Intrigué par ce mystère, le commandant,
malgré la mise en garde de ses co-équipiers, décide de se mettre en orbite autour de l'astéroïde
et d'effectuer une mission de reconnaissance en descendant via un cratère. L'approche de l'astéroïde
révèle une constitution presque essentiellement faite de matière organique. C'est en réalité le vaisseau
contaminé sur lequel erre Druuna. A travers ses songes, le commandant
entrera en contact avec elle. Orchestré par Lewis, ce mode de communication télépathique a pour but
de faire sortir Druuna de cet enfer. Ainsi, en attirant l'équipage de ce vaisseau inter-galactique dans ce monde
étrange, Druuna aura une porte de sortie. Mais elle devra passer bien des épreuves avant d'être récupérée
par l'équipage. Veut-on réellement la sauver ou bien est-ce le mal qui souhaite l'utiliser en la fécondant
pour répandre la maladie parmi les membres de l'équipage ?
A noter, l'apparition du Doc, qui est en fait Serpieri lui-même ! Le dessinateur côtoie donc la créature née de son imagination fertile. Comme toujours, un trait admirable qui sent bon le baroque italien...
M U C H A C H O (tome 1) Emmanuel Lepage - 2004 Dupuis - 72 pages Plongée au cur du Nicaragua
"Nicaragua, novembre 1976". Ainsi débutent les premières images du diptyque Muchacho. Gabriel, jeune
peintre séminariste, est envoyé par Joaquin auprès du père Rubén. Quittant le très conservateur
séminaire de la capitale Managua, Gabriel va découvrir la réalité de son pays dans le petit village de
San Juan. Missionné pour peindre la Passion dans l'église locale, Gabriel va devoir bouleverser toutes les
idées reçues et, sous l'impulsion de Rubén, remplacer les poussiéreuses icônes religieuses par la vive
réalité de la pauvreté sociale du Nicaragua. C'est donc le parcours d'un jeune garçon dans un contexte politique
dur que nous conte cette histoire. A travers son regard, on découvre une communauté sous tension ou révolutionnaires
sandinistes et pro-conservateurs vivent tant bien que mal ensembles.
Des psychologies humaines denses et très proches de la complexe réalité donnent à cette uvre une dimension puissante. Amour et drame se mêlent et se démêlent sous la férule de la Guardia qui n'hésite pas à jouer les bourreaux avec ce peuple de paysans. Images fortes et violentes, mystérieuses parfois avec ce révolutionnaire qui, caché derrière son masque de sandiniste, remercie Gabriel. Bref, ce premier tome est très très bon. Le scénario est soigné et se termine sur un point d'interrogation. Peu de dialogues, beaucoup de suggestions à travers cette bande dessinée qui fait presque figure de roman graphique. On connaissait déjà les qualités de dessinateur d'Emmanuel Lepage, on les redécouvre avec plaisir : couleurs chaudes de l'aquarelle, douceur du trait, beauté des visages, c'est là un grand artiste, assurément. Une uvre riche en émotion qui procure un intense bonheur de lecture et qui, de plus, a le mérite de rendre passionnant un événement historique loin de nous : la révolution sandiniste qui en 1979 renversa la dictature de Somoza pour instaurer une démocratie dirigée par Daniel Ortega. Plus que jamais, la bande dessinée est un media d'information et de culture à part entière et on ne peut qu'en être ravi !
M U C H A C H O (tome 2) Emmanuel Lepage - 2006 Dupuis - 90 pages Magistral !!!
Suite et fin de cette aventure qui raconte la révolution sandiniste en 1979 au Nicaragua à travers le regard d'un adolescent
à la recherche de son identité.
Gabriel De La Serna, en pleine rébellion contre l'ordre familial et la dictature de Somoza, a fui dans la forêt. Blessé, il devra sa survie à un petit groupe de guérilleros qui va le recueillir et lui apporter un peu de réconfort. Quatre homme et une femme vont désormais constituer sa nouvelle famille de cur : Rigo, le rêveur dont la fiancée a été arrêtée par la Guardia ; Germán, le chef de la troupe et sa compagne Manuela. Viennent ensuite Ramón au caractère bien trempé et Fausto, troublant par sa sensibilité et sa beauté... Le groupe détient un otage américain nommé Mac Douglas. C'est un atout non négligeable car les yankees soutenaient le gouvernement du Nicaragua pour mater la révolution et préserver leur suprématie américaine dans cette zone de l'Amérique centrale. Ils ont ainsi une monnaie d'échange pour négocier la libération d'autres guérilleros. Mais c'est sans compter la jungle et ses nombreux dangers. Cachés dans cet univers hostile, ces hommes et cette femme, "porteurs des rêves de tout un continent qui souffre", devront faire preuve de courage et de ténacité. Affamés, ils prendront le risque de s'exposer à l'armée en pénétrant dans un petit village de paysans. Gabriel y découvrira l'extrême violence entre les hommes et sera sérieusement ébranlé dans sa foi religieuse. Survivront-ils tous à cette épopée sanguinaire ? Notre héros, lui, se raccrochera à l'amour qu'il vivra avec passion au sein du clan sandiniste. Emmanuel Lepage traite ici un sujet déjà exploité dans sa série antérieure "Névé" : la découverte de l'homosexualité chez un jeune homme. Grand sujet qui fait l'éloge de la différence. D'autres passions humaines sont également retranscrites dans ce microcosme de révolutionnaires. Trahisons, maladies, jalousies n'épargneront personne malgré la recherche commune d'une société idéale. Mais le personnage principal de cette bande dessinée est peut-être finalement le contexte politique du Nicaragua en 1979 : la lutte des sandinistes pour destituer le président Somoza de son pouvoir. De ce point de vue, le lecteur en apprend bien plus que dans un livre d'histoire. Cette révolution est le début d'une émancipation des pays d'Amérique centrale sous la férule des puissants Etats-Unis. Côté dessin, l'auteur briochin fait des merveilles. Son coup de pinceau est fabuleux. C'est à mes yeux l'un des plus grands artistes actuels du 9ème art. Chaque case est un tableau. Maître dans l'art de l'aquarelle, Lepage peint des décors grandioses aux dominantes bleues, vertes et ocres. Lors d'une rencontre en 2009 à Perros-Guirec, il m'a avoué avoir totalement imaginé la nature exubérante du Nicaragua, pays qu'il a parcouru mais sans s'enfoncer dans la forêt. Au final, le lecteur sera agréablement surpris par des arbres aux racines gigantesques et une mangrove peu attirante par la faune qu'elle doit cacher... Emmanuel Lepage est un nom à retenir. Il excelle dans un art qui commence enfin à être vraiment reconnu. [Critique publiée le 02/06/09]
T R A M P | LE PIEGE (tome 1) Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 1993 Dargaud - 61 pages Ambiances maritimes
Découverte de Rouen à la fin des années 40... Ambiances du port de commerce, de ces bateaux exotiques
qui ne font que passer. Rencontre avec Yann Calec qui est le héros de la série, son tempérament fougueux,
son franc-parler, son amour des femmes le place parmi les grands aventuriers romantiques auprès du grand
Corto Maltese. L'intrigue débute par l'achat d'un Liberty Ship par un armateur véreux, Julien De Trichère.
Celui-ci veut monter une baraterie afin de toucher la prime d'assurance du bateau. Atteint d'un cancer et
ayant à sa charge sa fille handicapée, De Trichère veut renflouer les caisses de sa compagnie en
faillite et assurer ainsi un avenir décent à Hélène, sa fille. Il engage très peu de frais pour remettre
"en état" le navire. Il le confie à un tout jeune commandant en recherche d'emploi, espérant que son peu
d'expérience contribuera au bon déroulement de la baraterie. Mais Yann Calec n'est pas si dupe qu'il
en a l'air et pressent vite une arnaque. Tombé amoureux de la secrétaire de l'armateur, il poussera
celle-ci à en savoir davantage. René Floss, personnage antipathique, ancien de la Marmar fait également
son apparition. Second de De Trichère, cette gueule peu délicate montrera dès le premier album de
quoi il est capable...
T R A M P | LE BRAS DE FER (tome 2) Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 1994 Dargaud - 52 pages En route vers la Colombie
Calec embarque sur le "Belle-Hélène", le cur brisé... L'ambiance à bord n'est pas toujours facile,
surtout avec un second comme René Floss. Arrogant et moqueur, ce dernier joue avec les nerfs du jeune
commandant et la rixe est inévitable. Floss, complice de l'armateur doit cependant se contenir pour ne pas
balancer toute la vérité à Calec dans un excès de colère. La venue inattendue à bord d'une jeune femme
clandestine ouvre les yeux à Calec sur le comportement violent de Floss envers les femmes. Rappelé à la
raison par le fidèle lieutenant Lemercier, le commandant manque de perdre son sang-froid et d'abattre son
second.
Alerté par la réfugiée Rosanna, Calec découvre l'horrible machination. Trop curieux et pertinent pour
certains, il est mis à l'écart lors d'une escale en Colombie. Tombé dans une embuscade savamment organisée,
il écope de dix-huit ans de bagne pour trafic de drogue par la justice locale... Le "Belle-Hélène" peut continuer sa
route à l'abri de tout soupçons.
La ligne graphique de Jusseaume est fine, claire, harmonieuse et efficace. Les couleurs sont chaudes et
donnent une épaisseur à l'album. Le texte de Kraehn est passionnant et intelligent (beaucoup de références à Baudelaire).
T R A M P | ESCALE DANS LE PASSE (tome 7) Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 2005 Dargaud - 56 pages Tramp, une série incontournable
Un troisième cycle débute avec ce nouveau tome. Yann Calec quitte à nouveau sa femme Rosanna et sa fille
Inès. Au ciel gris de Rouen va succéder la chaleur moite du Vietnam. L'action se situe en plein cur de la
guerre d'Indochine.
Après la seconde guerre mondiale, De Gaulle veut conserver ses colonies françaises. Mais, attiré par une émancipation de son peuple, le Vietminh (parti politique de Hô Chi Minh) lance une offensive contre l'occupation des français. Calec va prendre le commandement d'un nouveau tramp. La mission est périlleuse car il s'agit bien souvent de convoyer des munitions militaires. A la recherche du fils d'un ami disparu lors du conflit, notre héros va attirer sur lui la curiosité malsaine de la sûreté militaire. En effet, ce fils a été identifié comme déserteur au sein de la Légion Etrangère. En plus du risque d'être soupçonné de complicité, Yann Calec est involontairement plongé dans les affres du passé douteux de son père, ancien agent territorial en Indochine et mouillé dans une affaire militaire obscure pendant laquelle il serait mort. Un nouveau récit qui laisse beaucoup de questions en suspens sur le père de Calec et la relation qu'il entretenait avec sa femme et son fils. Pourquoi Yann le déteste-t-il autant ? Comment sa mère est-elle morte ? Son père serait-il encore vivant ? Une fois de plus, Jusseaume excelle dans son dessin. La retranscription de l'ambiance asiatique, les postures des personnages, la mise en couleur sont magnifiques. Le scénario de Kraehn, comme d'habitude, est fluide et limpide. A noter que la première édition de "Escale dans le passé" bénéficie de quelques pages collector montrant croquis et essais préliminaires du dessinateur ainsi que d'un texte original écrit par un capitaine de frégate.
T R A M P | LA SALE GUERRE (tome 8) Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 2007 Dargaud - 54 pages Sensualité asiatique...
Retour dans les profondeurs de l'Indochine qui, à l'époque des colonies, était constituée du
Vietnam, du Cambodge et du Laos.
Au cur de cette guerre qui s'est achevée par la défaite de la France à Diên Biên Phù en 1954, ce tome nous présente un homme peu ordinaire : Pierre-Yves Calec. Le père de Yann, délégué administratif de Hóc-Môn, une petite cité coloniale située près de Saigon au sud du Vietnam, mène sa propre guérilla contre le Vietminh. En véritable seigneur de guerre, l'homme court-circuite les méthodes plus classiques de la Légion étrangère pour mettre en uvre les mêmes que celles de l'ennemi, plus barbares et sournoises. Le journaliste de presse internationale Lucien Bodard (ayant réellement existé) raconte ainsi à Calec fils l'épopée de son père quelques années plus tôt. Yann apprend notamment la liaison que celui-ci entretenait avec Hatu, sa "congaï", ancienne taxi-girl dans un cabaret chic nommé "L'Arc-en-Ciel". C'est cette femme que le commandant va se mettre à rechercher activement. Séduit par une chinoise proche de Hatu, il va se retrouver embarqué dans une histoire tordue où sa bonne conscience sera bousculée. La jolie meneuse le conduira jusqu'à Hâp Song, un vieux chinois armateur et trafiquant qui aurait aidé son père à rejoindre le Tonkin. Mais à qui faire confiance dans ce conflit d'intérêt autour du souvenir d'un homme qui semble encore bien présent dans la mémoire de certains ? Les deux auteurs nous livrent une suite palpitante dans ce cycle asiatique. Kraehn écrit un scénario dense et bien ficelé tandis que Jusseaume retranscrit à merveille la moiteur exotique de l'Indochine. Les références historiques sont précises et le lecteur trouvera beaucoup de plaisir à s'instruire de façon aussi agréable. Ce tome nous démontre également la complexité d'une guerre : il y a toute une série de codes, de sous-entendus, de comportements paradoxaux dans les différents camps. Un conflit ne se résume pas à deux couleurs, du noir ou du blanc, mais englobe également tout un dégradé de gris à travers ces personnages ambivalents qui peuvent se comporter de façon totalement inattendue. Yann Calec sera d'ailleurs parfois pris au piège et devra remettre en cause ses croyances et préjugés sur la dualité au sein d'une guerre... Et pour terminer, voici quelques mots issus du vietnamien et régulièrement utilisés dans cette histoire : "congaï" = concubine indigène d'un colon, "niah-koué" = paysan (terme péjoratif), "bo-doï" = soldat du Vietminh. [Critique publiée le 13/12/09]
T R A M P | LE TRESOR DU TONKIN (tome 9) Patrick Jusseaume / Jean-Charles Kraehn - 2009 Dargaud - 55 pages Un Indiana Jones breton !
Voici le tome qui clôt la trilogie asiatique. Comme le suggère avec limpidité le titre, il s'agit là d'une histoire
de trésor dans la partie nord du Vietnam : le Tonkin. Ainsi donc le père de Yann Calec était engagé dans une chasse à
l'or dans une zone dangereuse du pays, tenue par le Vietminh.
Mais ce genre de quête attise rapidement toutes les passions et les Durand, agents véreux de la sûreté militaire, sont également très intéressés... Le commandant de la marine marchande va enfin mettre la main sur Hatu et même rencontrer son demi-frère ! Ces péripéties, alliant trahisons et révélations, éloigneront le marin de son milieu de prédilection pour lui faire prendre les airs à bord d'un vieux junker piloté presque à l'aveuglette pendant dix-sept heures... Entre Son La et Lai Chau, pays où l'opium règne en maître, en passant par le fameux col des Méos déjà décrit dans le précédent tome, notre héros vivra l'épilogue d'une chasse au trésor sans merci. Mais à quel prix pour celui qui a toujours voulu se conduire de façon irréprochable ? Au dessin classieux de Jusseaume se marie une histoire bien ficelée où les interrogations posées précédemment trouvent réponse. La recherche du trésor, qui paraît le but ultime de chacun, demeure moins importante que l'évolution des personnages et la profondeur des psychologies décrites. Tout le travail de Kraehn a résidé dans cette évocation d'un réalisme des passions humaines, tantôt nobles et d'autre fois plus perfides voire même ignobles. Quel nouveau voyage s'annonce dans le prochain cycle qui est déjà en réflexion chez les auteurs ? La réponse d'ici deux ou trois ans sans doute... [Critique publiée le 13/12/09]
S I L L A G E | A FEU ET A CENDRES (tome 1) Philippe Buchet / Jean-David Morvan - 1998 Delcourt - 48 pages Un dessin de très haut niveau
D'emblée on ne peut que être séduit à l'ouverture de cet album ! La mise en page, les couleurs verdoyantes...
Et puis en y regardant de plus près, on s'aperçoit qu'il y a vraiment quelque chose de particulier au niveau des
couleurs. Quelque chose d'artificiel. C'est le travail de Philippe Buchet et de son équipe les Color Twins sur Photoshop !
Les couleurs sont entièrement réalisées sur ordinateur. On est pour ou contre mais force est de constater
que le résultat est magnifique, les contrastes saisissants, les ombres et reliefs parfaitement réels, la granularité épurée et uniforme.
L'ordinateur ne fait pas tout, le travail de l'artiste est également présent. Et il faut très certainement
beaucoup de talent pour obtenir un effet aussi saisissant.
Ceux qui ne seront pas sensibles au travail du binôme artiste/ordinateur ne pourront pas nier la qualité du trait de Buchet. Le dessin est somptueux, toujours égal à lui-même au fil des pages. Les volumes (dont le rendu est mis en exergue par le travail numérique) sont harmonieux. La maîtrise des proportions est parfaite. Une légère influence manga est visible car le dessinateur aime cet art oriental mais l'ensemble reste parfaitement dans l'esprit de la bande dessinée européenne avec une ligne claire facilement identifiable. Il y aurait encore beaucoup à dire car les créatures extra-terrestres sont originales, la lisibilité est soignée, le scénario de Morvan est limpide (contrairement à certains scenarii de science-fiction qui sont parfois tordus) et recherché. Bref, un premier tome qui promet une belle série et qui justifie parfaitement le succès international de la jeune Nävis.
L E S C R I S D E N O R T S O (tome 1) Antoine Ronzon / Pierre Vanloffelt - 2003 Paquet - 56 pages Une mise en couleurs magnifique
Ce premier tome d'un triptyque annoncé débute au Soudan en 1920. Sir Kittenberg, colon blanc, rêve d'enrichir
sa collection de trophées de chasse en lui offrant la tête de Bagara. Or, ce buffle, imaginaire pour beaucoup,
représente la divinité de la tribu Nouba qui vit sur ces territoires africains. Malgré les recommandations
prodiguées, Kittenberg parvient à tuer la bête. Les dieux se vengeront-ils ? Toujours est-il qu'à ce moment
précis naît Okuo. Vingt-cinq ans plus tard, Okuo est un Nouba beau et fort. Craignant la misère grandissante
de son peuple, il décide de se rendre en ville pour y travailler. Fruit du hasard ou mécanique céleste, le
jeune homme est engagé en tant que boy dans la propriété de Kittenberg fils. Intrigué par les peintures de la
femme du blanc, il va lier avec elle une amitié toute en pudeur et en respect. A l'opposé de Kittenberg qui
ne voit dans ses boys que des sauvages inférieurs, sa femme va tomber amoureuse de Okuo. Leur amour fulgurant
et passionné finira en drame.
C'est l'histoire d'un amour impossible entre une riche blanche et un pauvre noir. C'est l'histoire de l'Afrique et de ses croyances, des peuples autochtones qui respectent la nature, des colons blancs qui n'apportent que sang et dépravation. En partant d'une divinité animale, Vanloffelt nous conte une belle histoire, simple et triste. Le scénario est habilement présenté dans un écrin chaud et aux mille couleurs. Antoine Ronzon, jeune débutant dans le monde de la bande dessinée n'a certainement rien à envier à des dessinateurs plus expérimentés. Chaque case est un tableau et celles qui sont en pleine page sont d'une beauté renversante. Les couleurs de l'Afrique sont là, il ne manque plus que les odeurs... Les jeux d'ombre et de lumière sont saisissants. Certaines pages ne comportent aucun dialogue et c'est le dessin de Ronzon qui raconte l'histoire. La scène d'amour est admirable et le silence des mots ne fait qu'accentuer la force du dessin et la passion des amants. Un sacré travail d'artiste qui mériterait davantage de reconnaissance de la part des médias. C'est donc avec une forte impatience que le tome deux est déjà attendu...
D E D I C A C E S
André Juillard : Blake et Mortimer - La machination Voronov (2000)
M O N B E S T O F
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